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La vie d'Avant, sera notre vie d'Après !
Publié dans Le Temps le 29 - 04 - 2020

Partout dans le monde, les projections prospectives foisonnent. Non seulement les pesanteurs géostratégiques seront bouleversées avec la fin d'un monde unijambiste- bâti autour de l'omnipotence de l'Amérique-, avec la montée, aussi, de la surpuissance chinoise et l'inexorable Route de la soie et avec un potentiel éclatement à la Brexit de l'espace européen, mais c'est une nouvelle perception de la citoyenneté, du rapport gouvernées/gouvernants dans la logique de ce bon vieux « Contrat social » de Rousseau qui se meut.
Partout dans le monde, on se prépare à la vie d'Après. Partout, on en appelle à la force de résilience des Etats-providences qui doivent se réinventer, rectifier leurs modes de gouvernance, se consacrer à l'intérêt vitaux de leurs citoyens.
Ils appellent ça : la vie d'Après. Il ne s'agit pas uniquement de comportements citoyens, masques, gestes-barrières etc.…Il s'agit, en effet, d'un nouveau contrat social. Chez nous, cependant, rien ne laisse présager un espoir de refonte dans les comportements. Car, si l'Etat ne le fait pas, lui en premier, les citoyens, déjà en proie aux clivages sociaux, ne le feront pas.
Cerveaux reptiliens
Qu'avons-nous à opposer contre la pandémie, en dehors des courbes dont on se gausse de dire qu'elles sont maitrisées ? Quelle offre gouvernementale, quelle offre de l'Etat dans toutes ses composantes ? La démocratie fantasmée ? Il se trouve, comme le dit pertinemment Robert de Jouvenel, que «la démocratie qui reposait sur le contrôle, s'est endormie sur la complaisance». Le Printemps arabe ne saurait continuer à justifier les dérives politiciennes. Il ne saurait continuer à être ce miroir aux alouettes, espèce d'attrape-nigauds pour qu'émerge, depuis 2011, une race de cerveaux reptiliens commandant les instincts de l'égoïsme, de l'individualisme et cette addiction dévastatrice au pouvoir.
Voilà donc qu'on en est à spéculer sur le virus, sur la catastrophe. Nos gouvernants se comportent même comme si la pandémie nous est étrangère. Comme si de rien n'était, s'accrochant même aux satisfécits de l'Organisation mondiale de la Santé, à une vague déclaration du ministre allemand de l'investissement appelant ses concitoyens à passer leurs vacances d'été en Tunisie. On s'accroche, en effet, à tous les signes de complaisance venant de l'extérieur, sans doute pour mieux occulter nos dysfonctionnements internes. Aveugles, frileux, on ne regarde pas, toutefois, autour de nous. Juste dix ans en arrière, le Maroc nous enviait en tout : voilà qu'il nous dépasse en tout. Phosphate, tourisme, infrastructure et, maintenant, les masques que l'industrie du textile a fabriqués en masse, alors qu'on en est encore à disserter sur le clientélisme, alors même que le cahier des charges pour leur fabrication n'a même pas été élaboré. En fait, les alouettes c'est nous. Narcisse, c'est l'Etat. Et il s'y complait. Il compose aussi. Un conseiller par ci, un conseiller par là. Il n'y a que pour l'Etat, pour ses partis, pour ses combines, pour son népotisme, pour ce « droit de vie et de mort », étreinte asphyxiante que subissent ses gouvernés. Et nous l'aurons voulu.
Combien de gouvernements dans le Gouvernement ?
Au demeurant, le Covid+, comme déjà exposé auparavant, représente une manne du ciel pour cet Etat qui pourra être tout, sauf un Etat-providence. Des pans entiers de l'économie nationale sont destinés à l'effondrement. Le seuil de la pauvreté agite son spectre ricant. On nous dira que les problèmes structurels existent depuis longtemps. On nous dira aussi que, dans l'empressement à tout déployer pour faire face à la pandémie, l'Etat n'a pas les moyens et encore moins la logistique de tout revoir de fond en comble. Et, pourtant Fakhfakh, sans doute un peu candide, a parlé de « cette opportunité » qu'offre le Covid+. Soit. Mais, il y est allé plus rapidement que la vitesse du son. Or, le verbe éloquent, les oxymores, les paradoxes et les formules pompeuses sont aisés. Même si, mécaniquement, il nous parle de «sacrifices» à consentir. Du coup, il transpose ce visage hideux de cet Etat tentaculaire, qui n'a pas d'états d'âme et qui, à force d'être faible, devient « méchant ».
Or, cet Etat ne se rabat que sur les franges faibles. C'est sa force de résilience à lui. L'opulence, la luxure, les apparats, il se les réserve. Le check up, c'est pour le bon peuple. Tout est, en effet, calculs électoralistes avant-terme. Tout se prête aux marchandages, tout est asservi aux désidératas des partis. L'enrichissement illicite : voilà la véritable opportunité qu'offre le Covid+ !
En fait, combien y a-t-il de gouvernements au sein même d'un même Gouvernement ? Un ministre de la Santé qui procède à des nominations suspectes, qui ne s'occupe même pas des maladies lourdes en dehors du Covid+. Un ministre des Affaires sociales très content d'avoir distribué des aides à ceux qui n'en ont pas droit. Un ministre du commerce droit dans ses bottes pour nous dire que les circuits de distribution sont fluides. Un ministre des Transports qui n'en réfère qu'à son père spirituel, celui qui trône au Bardo. Un super-ministre de la gouvernance qui s'emmêle les pinceaux et qui se met à maquiller, à «masquer» le clientélisme gouvernemental. Fakhfakh laisse faire. Vaguement grommelant, il s'attaque au dossier du phosphate : à quelle stratégie de la cohésion peut-il prétendre avec l'UGTT, lorsque son gouvernement avance en rangs dispersés ?
Il reste, néanmoins, l'arrogance dont fait preuve ce gouvernement. Gouverner, c'est en effet un art. Et certainement pas l'art de la mystification. Il ne serait pas indifférent de méditer cette réflexion d'Ernest Hemingway : «Le secret de la sagesse, du pouvoir et de la connaissance, c'est l'humilité». Pour ça, nous attendrons. Pour le «Contrat social» aussi. La vie d'Après ? Ce ne sera toujours que la vie d'Avant. Chez nous, le passé sera juste un prologue.


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