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Forces armées et lutte contre le terrorisme
A la fondation Témimi
Publié dans La Presse de Tunisie le 07 - 05 - 2015

A partir de son expérience, de documents et de sa propre analyse, Béchir Turki, ex-officier de l'armée, a livré son opinion sur un sujet d'actualité brûlante. Intéressant.
Louable est l'initiative de la Fondation Témimi qui, depuis environ deux ans, invite régulièrement des spécialistes, dont souvent d'anciens responsables, à parler d'événements qui ont accompagné leur parcours et qui ont influencé, d'une manière ou d'une autre, la marche récente ou actuelle de la Tunisie. Les débats qui s'ensuivent débouchent souvent sur des rectifications, des mises au point et des précisions permettant une autre lecture de l'histoire, plus vraisemblable, plus proche... Même si Abdeljelil Témimi, à qui l'on doit ces mini-séminaires, s'en défend: «Nous n'avons pas la prétention d'écrire l'histoire du pays, mais de contribuer à la sauvegarde de la mémoire collective en recueillant les témoignages et les avis de gens qui furent acteurs de la scène politique, économique ou sécuritaire».
Aussi est-ce dans ce cadre que M. Béchir Turki a été récemment convié à parler de la construction de l'armée nationale et de sa lutte contre le terrorisme. C'est que cet ancien officier, membre de la première promotion qui a fait St-Cyr, affecté au bureau du renseignement (appelé transmission), avant de le diriger au milieu des années 1960, a été témoin de la naissance de l'embryon d'armée, créée à la hâte par Habib Bourguiba dès le 3 juin 1956, à travers ce qu'il a appelé «la défense nationale» (l'appellation n'a jamais changé), prenant de court la France qui avait encore la main, malgré l'indépendance, sur le ministère de la Guerre, désormais caduc. En quelques mois, ce dernier allait être tunisifié et ses cadres français renvoyés chez eux, remplacés par quelques-uns des rares Tunisiens gradés existants. L'armée nationale ne comptait ainsi qu'environ 1.600 soldats dont 600 de la garde beylicale (intégrés), le mille restant étant formé d'anciens appelés ou engagés, plus ou moins analphabètes.
Le renseignement, nerf de la guerre
L'appel lancé, dès le 10 juin 1956, aux jeunes ayant un niveau d'instruction, à rejoindre le corps devait permettre la sélection d'une centaine parmi eux, dont la plupart allaient chapeauter, plus tard, les différents régiments et autres services de l'armée. Scindés en deux groupes (bac+ et bac-), ils suivront auparavant à Saint-Cyr respectivement une formation normale de deux ans pour futurs officiers pour le premier groupe et une autre accélérée pour sous-officiers, pour le second. Malgré la réputation de cette école et des connaissances militaires et paramilitaires qu'elle dispense en théorie et en pratique, elle ne prépare pas dans ses cursus généraux la spécialisation dans les renseignements. Aussi ceux qui ont eu en charge la direction de la «transmission» — dont Ben Ali, promu par son beau-père et Béchir Turki lui-même — s'occupaient-ils de radars, de sécurité des communications et accessoirement de rapports internes s'apparentant davantage à la délation contre les officiers que de travail de prospection, de recherche et d'infiltration à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Le manque d'intérêt et de moyens accordés à ce secteur a entraîné une mise en échec miraculeuse (dénonciation à la dernière minute) du coup d'Etat de 1962, un sauvetage in entremis de l'enlèvement, par un commando libyen, de Hédi Nouira, Premier ministre de l'époque, la prise de la caserne de Gafsa... Ici et là, les renseignements militaires n'ont rien vu venir. «Pour la simple raison que depuis sa naissance, l'armée tunisienne n'a jamais été préparée, formée et nantie pour faire face à ce genre de situations, encore moins à les prévenir, dira Béchir Turki. Et de continuer que la politique pacifiste et de non-ingérence dans les affaires des autres pays a fait détourner l'armée de sa mission première vers d'autres objectifs.
«Ce n'est pas étonnant ainsi qu'elle ait un département de génie civil des plus développés. Elle a construit des routes dans le désert, fait naître des oasis, bâti maisons, écoles et édifices, sans compter ses interventions de sauvetage lors des catastrophes naturelles. Mais aujourd'hui qu'elle est engagée dans une véritable guerre contre un phénomène qu'elle découvre et qui se nomme terrorisme, elle est handicapée par le facteur essentiel dans ce genre d'entreprise : le renseignement. Le renseignement, qui ne se base pas que sur la dénonciation (nécessaire, mais qui n'entraîne que des opérations réactives), mais sur un travail mené par des spécialistes en investigations, en prospection et en infiltration des réseaux de réflexion, de commandement et d'exécution, notamment à l'étranger. Un travail d'analyse de l'esprit même de cette épidémie, de documentation et de réflexion, afin d'apporter les informations «scientifiques» et crédibles, indispensables aux décideurs politiques et militaires, avant d'opter pour telle campagne ou telle autre, cette opération ou celle-là, le tout dans l'anticipatif. C'est ainsi qu'on prévient les attentats, les coups traîtres, c'est surtout ainsi qu'on préserve le maximum de vies humaines.
En attendant, et pour assurer le minimum, le concours des citoyens qu'il s'agit de mobiliser et de faciliter (numéro vert, par exemple) est important pour informer de tout ce qui leur semble insolite ou douteux, tout comme une collaboration étroite entre l'armée et les forces de sécurité, plus en renseignement interne, est indispensable. Mais comme l'a mentionné Béchir Turki, il faut se mettre en tête que cette guerre est de longue haleine, que les vrais terroristes ne sont pas les tueurs et les poseurs de bombes, mais les grandes puissances servant Israël qui, dans leur volonté d'hégémonie et de renvoyer le monde arabe dans les siècles ténébreux, ont trouvé mieux que sacrifier leurs hommes et leurs deniers : exploiter les contradictions de confessions (sunnites et chiites...), soutenir sans le déclarer un courant désuet et destructeur (le wahhabisme) et en tirer les dividendes, ne serait-ce qu'en vente d'armes et de pétrole acheté au rabais. Et comble de leur désir de se payer la tête des Arabes et des musulmans, elles créent des groupes anéantisseurs de modernité, de civilisations et d'histoire, au nom de la démocratie et des droits de l'Homme, avant de soi-disant aider à s'en débarrasser. Et que coulent les dollars de la vente d'armes...
Et si l'on connaît les Etats qui soutiennent ces puissances dans ce vaste projet du terrorisme, le renseignement, c'est aussi de savoir qui est impliqué dans sa dissémination sous nos cieux, par conviction ou par intérêt.


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