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Tunisie : le vassal du dictateur sort ses griffes
Publié dans Business News le 15 - 04 - 2022

Il a juré de respecter les prérogatives de sa fonction et il a parjuré. Il a juré de respecter la constitution et il s'est assis dessus. Il a déclaré à maintes reprises qu'il respecte et qu'il allait respecter les droits de l'Homme et la liberté d'expression et il n'a pas tenu parole.
Kaïs Saïed s'est accaparé les pleins pouvoirs le 25 juillet dernier et a transformé la démocratie tunisienne balbutiante en véritable dictature. Il a commencé par geler l'assemblée, avant de la dissoudre le 30 mars. Il a limogé l'ancien chef du gouvernement pour le remplacer bien plus tard par un béni-oui-oui. Il a limogé plusieurs gouverneurs et directeurs généraux sans indiquer les raisons. L'armée est à ses ordres et les forces de l'ordre sont sous sa botte. Mais c'est insuffisant pour le prince qui a besoin de tous les pouvoirs, vraiment tous.
Qui lui résiste encore ? Les magistrats ! Après les avoir critiqués matin midi et soir pendant des semaines, il a fini par dissoudre leur Conseil supérieur de la magistrature le 6 février, après avoir ordonné à la police d'encercler leur siège et d'y interdire l'accès à ses membres élus. Vraisemblablement, et tel qu'on voit la suite des événements, les magistrats tiennent désormais le rang. Il est même arrivé que la ministre de la Justice convoque les représentants du parquet (une première depuis l'indépendance en 1956, sans que cela n'émeuve personne).
Qui résiste encore à la dictature ? Qui n'a pas encore compris le message ? Le 7 février, Business News a publié une chronique intitulée : « Gouvernement, parlement, justice, c'est fait ; restent les syndicats et les médias ».
Les syndicats sont durs à cuire, Kaïs Saïed préfère attaquer les médias en premier. Le 14 février, la vice-présidente du syndicat des journalistes, Amira Mohamed, fait savoir que d'anciennes affaires contre des journalistes avaient été déterrées, récemment, sans donner plus de détails. Amira Mohamed a exprimé des inquiétudes quant au timing, affirmant qu'elle espère que ces affaires n'aient pas été exhumées pour pousser les journalistes dans le brasier de la guerre politique ou en guise de vengeance pour avoir dérangé le pouvoir en place.
Le message n'est pas entendu par tout le monde. Si certains journalistes et certains médias, à leur tête la Télévision nationale, se sont aplatis devant le nouveau Prince, d'autres veillent encore jalousement sur leur indépendance. C'est le cas de Khalifa Guesmi, correspondant à Kasserine de Mosaïque FM, radio la plus écoutée du pays, « coupable » d'avoir publié un scoop sur une opération anti-terroriste. Il est arrêté illico presto et on lui demande ses sources. Il refuse, il est emprisonné pour huit jours. Il ne sera pas le seul à être poursuivi en justice, ses vis-à-vis à la rédaction de Mosaïque le sont également. De quoi intimider toute la radio, avec ses animateurs et ses journalistes. Sauf que l'intimidation ne marche pas, on continue encore à résister chez Mosaïque.

Le régime change alors de stratégie et utilise les réseaux sociaux pour injurier les opposants politiques et les médias. Plusieurs comptes sur Facebook et Youtube sont utilisés pour attaquer ceux qui résistent avec du contenu ordurier.
Une journaliste enquête sur l'affaire, elle s'appelle Chahrazed Akacha et elle est directrice de Scoop Info. Son style dérange, car il est aux limites de la déontologie et des règles de la profession. La quadragénaire utilise souvent l'injure et la menace dans ses publications. Elle se limite rarement aux faits, il faut qu'elle rajoute des couches de noms d'oiseaux.
A propos des comptes Facebook et Youtube, elle attaque frontalement le ministre de l'Intérieur Taoufik Charfeddine et elle l'accuse d'être derrière. Accusation non accompagnée de preuves. Comme par miracle, plusieurs de ces comptes sont fermés tout de suite, après que Mme Akacha ait révélé l'affaire.
Une plainte est déposée et la journaliste est convoquée pour être interrogée. Sauf que voilà, la loi a beau la protéger avec son statut de journaliste, le parquet préfère la convoquer devant la brigade criminelle. D'après le décret-loi 115, les journalistes ne peuvent être interrogés sur leurs sources que par un juge et dans un cadre bien précis défini par le même décret-loi. En tout état de cause, ils ne peuvent pas être traduits devant une brigade criminelle et doivent passer directement devant une cour de justice dans les cas de délits de presse.
Chahrazed Akacha a été interrogée sur ses sources le 3 mars, puis le 7 avril. On tente de lui voler son téléphone portable et on contacte des membres de sa famille. Le 12 avril, elle est déférée devant la chambre correctionnelle pour propagation de fausses informations, attentat contre l'ordre public, atteinte à la sûreté nationale, et atteinte à la « dignité » du ministre de l'Intérieur, Taoufik Charfeddine. La chambre décide de reporter l'affaire et de libérer la journaliste.
Le ministre n'est pas calmé pour autant. Sans même attendre le verdict de la chambre correctionnelle, il lui aurait envoyé des policiers pour l'intimider. Elle dénonce cela dans un post Facebook le 11 avril et affirme avoir été agressée et menacée de viol.
C'est suffisant pour déclencher une autre affaire. En un temps record, le parquet et la brigade spécialisée réagissent. Jeudi 14 avril, elle est interrogée et emprisonnée dans la foulée.
C'est le pompon, les victimes dorment en prison et les accusés sont tranquilles. Certains n'excluent pas que Chahrazed Akacha ait menti dans ses accusations contre le ministre, mais cela ne justifie pas pour autant son emprisonnement. Il y a des lois dans ce pays et ces lois sont bafouées. Le parquet a-t-il eu le temps de vérifier les propos de l'accusatrice, d'investiguer à charge et à décharge, de convoquer l'accusé ou les accusés ? Difficile de croire qu'on ait fait tout cela en l'espace de trois jours.

Ça n'a rien d'une première, il y a un précédent encore plus odieux, celui de Mehdi Ben Gharbia. Cet ancien ministre a accusé nommément des administrateurs de pages Facebook réputées proches du président de la République de le racketter. Ils lui ont demandé quelque cinquante mille dinars pour qu'ils cessent de le harceler sur les réseaux sociaux. M. Ben Gharbia a accompagné ses propos par un enregistrement sonore étayant ses dires. Les administrateurs en question sont toujours libres comme l'air, alors que lui dort en prison depuis le mois d'octobre dans une affaire montée de toutes pièces.
L'arrestation Chahrazed Akacha démontre que la dictature est en train de s'énerver. Et c'est quand on s'énerve qu'on commence à faire n'importe quoi. La journaliste n'est pas une sainte, loin s'en faut. Elle n'est pas au-dessus de la loi, c'est clair, mais elle n'est pas au-dessous de la loi, non plus.
Ses accusations contre le ministre sont graves et la justice se devait de leur accorder un minimum de sérieux. Ceci n'a pas été fait.
Le ministre, dans la droite ligne de son président, utilise l'appareil de l'Etat pour attaquer ses adversaires. Il ne supporte aucune accusation, aucune critique et il le fait savoir.
Par sa réaction sanguine, Taoufik Charfeddine est en train de fabriquer une héroïne de toutes pièces.
Son président est passé par là et a réussi à héroïser, il y a quelques mois, les pires ennemis des Tunisiens, à savoir Moncef Marzouki et Noureddine Bhiri.
La suite est connue et a été expérimentée à maintes reprises à travers les siècles. Mais ni Kaïs Saïed, ni son vassal ministre de l'Intérieur, ne semblent connaitre l'Histoire. Ils n'en ont tiré aucune leçon, en tout cas. Pourtant, l'un est enseignant de droit et l'autre est avocat.
Aveuglés par le pouvoir, assourdis par la puissance que leur procure leur poste, ils cumulent les erreurs. Ils n'écoutent même pas les avertissements américains et européens qui les ont invités au respect des droits de l'Homme.
Taoufik Charfeddine fait comme si de rien n'était et continue à agir comme un Bruce tout puissant avec un appareil sécuritaire à sa botte et un appareil judiciaire à sa solde. S'il pense que l'arrestation de Chahrazed Akacha va intimider les journalistes, il se trompe, il ne fait que se mettre le doigt dans l'œil et salir davantage l'image de la Tunisie à l'international.
La nouvelle héroïne a déjà provoqué une salve d'indignations nationales et, sans aucun doute, internationales dans quelques heures.
L'Histoire retiendra Taoufik Charfeddine comme étant l'un des ministres de l'Intérieur les plus répressifs de la Tunisie.


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