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Les perles du Sahel
Redécouverte
Publié dans Le Temps le 07 - 01 - 2007

Connaissez-vous Mahdia ? Bien sûr ! Mais Mahdia, en ce moment, quand la caresse d'un tiède soleil automnal invite à la flânerie devant les devantures le long des rues marchandes, au bavardage amical à la terrasse ombragée d'un café et à la promenade rêveuse sur le littoral rocheux de la presqu'île dont chaque mètre carré recèle des pages d'histoire, l'avez-vous bien regardée ?
Avez-vous, presque enivrés par la senteur âcre des algues et des récifs, laissé votre regard glisser d'abord sur des flots d'un bleu profond que pas une vague ne ride puis jusqu'à l'horizon bleu marine, évidemment ! L'azur d'un ciel serein, où errent de petits nuages aux boursouflures gris rosé ou d'un blanc éclatant, a été lavé des brumes de l'été par les premières pluies bienfaisantes.
Mahdia a le charme singulier des villes côtières : un grand port de pêche, l'un des plus importants du pays, qui offre, de jour, le spectacle bariolé de ses chalutiers mêlés aux barques de pêche dont les couleurs très vives se reflètent dans l'eau et dont la poupe est équipée d'énormes projecteurs. Durant les nuits noires, sans lune, la mer est parsemée de lueurs vives : les lamparos attirent dans les filets, sardines, anchois et saurelles qui seront vendues le lendemain à la criée tonitruante mais qui n'est désordonnée que pour les non-initiés que nous sommes.



Depuis l'aube de l'Histoire, Mahdia a vécu pour et de la mer. La présence de l'homme, dans la région, date, au moins, du néolithique, de 10 à 12.000 ans.
Il semble bien qu'une cité berbère libyque pré-carthaginoise ait existé sur la presqu'île profondément entaillé par un bassin qui a sans doute été creusé par des Phéniciens ou par des Puniques.
De très nombreux tombeaux aux alentours de Mahdia attestent d'une longue occupation des lieux par une population importante. Mais l'existence de trois types de rites mortuaires : l'inhumation de tout le corps, l'incinération et le décharnement, la position du défunt : parfois placé en position fœtale, l'emploi de la peinture ocre-rouge, le mobilier funéraire, les offrandes alimentaires et les banquettes dans les tombes prouvent que la population libyque avait assimilé nombre de pratiques funéraires moyen-orientales apportées par les Phéniciens et qu'elle les mêlaient aux rites nord africains. L'Histoire n'a retenu que le nom : Gummi donné par les Romains à la ville et conservé jusqu'à l'arrivée des Arabes.
Contrairement aux affirmations des chroniqueurs arabes du Moyen-âge, le vieux port de Mahdia, protégé des vents de secteur nord, a été entièrement creusé dans le roc à l'époque carthaginoise. Le bassin de 60 x 40 mètres environ communique avec la mer, rapidement profonde à cet endroit-là par une passe de 18 mètres de large. Un autre chenal semble avoir été creusé dans la partie orientale pour faire circuler l'eau et éviter ainsi l'ensablement de la darse. A l'époque arabe, elle pouvait abriter une trentaine de bateaux.
Par contre, les fortifications du vieux port, qui ont été détruites en grande partie en 1555 par les Espagnols, datent du Xème siècle : de l'époque fatimide. Les vestiges d'un mur à redans et d'importantes parties de la tour occidentale, qui défendait l'entrée du port, ont survécu aux destructions de 1555 alors que seules les entailles de ses fondations dans le rocher rappellent l'existence de la tour orientale. Au XIème siècle, une chaîne, tendue entre les deux tours, interdisait l'entrée du port. Plus tard, l'accès de la passe fut modifié : surmonté d'une large voûte où se tenaient des soldats, un grand arc réunissait les deux tours.
Certainement, une petite agglomération très ancienne couvrait la partie ouest, en particulier, de la presqu'île et entourait le port. Une nécropole s'étendait vers Borj El Arif. Ses caveaux archaïques étaient des auges superficielles, grossièrement parallélépipédiques à peine creusées dans le sol rocheux. On en remarque encore quelques unes. Cette nécropole a dû être abandonnée très tôt dès le creusement du port et le développement de la petite bourgade liby-phénicienne.
La cité de l'époque romaine Gummi n'a laissé que peu de traces dans l'histoire. Elle n'est connue que par la mention de son nom sur une mosaïque d'Ostie, le port de Rome, qui indique aussi l'existence de Missua / Sidi Daoud et par les listes des évêques chrétiens qui se sont rendus au concile de Carthage en 411 pour essayer de résoudre le problème du schisme donatiste qui déchirait la chrétienté nord-africaine.
Cependant, les vestiges antiques importants découverts dans les alentours de Mahdia, prouvent que toute la région était densément peuplée et que son exploitation agricole était très importante à l'époque romano-byzantine.
Au IXème siècle, sous la dynastie aghlabide, il semble que, sur l'emplacement de l'antique Gummi, ait été construit un ribat : un monastère fortifié dont le nom Qsar Djemma dissimule mal le nom antique du bourg antérieur. Il semble aussi que ce soit, à cette époque, que la tour qui servait de phare, à l'entrée du port, ait été intégrée dans les fortifications du ribat.
A l'aube du Xème siècle, les Aghlabides, qui avaient gouverné l'Ifriqiya tout au long du siècle précédent, disparaissent et le pays est pris par les Fatimides. Ces chi'ites ne reconnaissaient pour seuls Califes légitimes, successeurs du Prophète, les descendants d'Ali et de Fatima, la fille du Prophète.
A leurs yeux, les autres Califes ne sont que des usurpateurs. Dans la clandestinité, les « Imams cachés » chi'ites protégeaient et propageaient leur doctrine. Un ardent propagandiste Abd Allah, arrivé en Ifriqiya à la fin du IXème siècle, rallia à la cause de son maître Obayd Allah, une tribu berbère de la Petite Kabylie : les Kotama.
Ces combattants fanatisés luttèrent durant sept ans contre les Aghlabides qu'ils finirent par vaincre et ils prirent Raqqada d'où le dernier Aghlabide Ziyadet Allah s'enfuit.
Pour les Fatimides, l'Ifriqiya n'était qu'une étape de la conquête du monde musulman, en particulier de l'Egypte, pour le seul véritable Calife - autoproclamé en 910 - Obayd Allah El Mahdi. Peu populaire et conscient des oppositions manifestées par la population, presque exclusivement sunnite, Obayd Allah chercha un site protégé naturellement où construire une « ville-refuge » qui pourrait servir de base de départ à ses expéditions vers le Moyen-Orient.
Une presqu'île du Sahel fut choisie. La construction de la ville aurait débuté en 917 et Obayd Allah se serait installé à Mahdia en 920 ou 921 - quand un aqueduc y amena de l'eau - sans attendre l'achèvement de tous les travaux.
La défense de la presqu'île était impressionnante. Il se dit qu'une des portes de la forteresse - qui était peut-être une grille constituée entièrement de barres de fer - aurait pesé 100 quintaux et même 1000, pour certains auteurs ! L'espagnol Marmol Carvajal l'aurait vue en 1550 et son poids aurait été estimé à huit tonnes environ.
Il est probable que l'agglomération de Mahdia ne contenait que peu de monde, à cette époque et n'occupait pas toute la superficie de la presqu'île. Elle devait être surtout composée de palais et de bâtiments administratifs qui en faisaient, non pas une véritable ville mais une grande kasbah, comme celles que les Almohades construiront plus tard à proximité des villes. C'était, avant tout, une « résidence royale » où le Mahdi voulait se sentir en sécurité. N'étaient admis à y séjourner, à notre avis, que les gens dont il était absolument sûr et une garnison composée de Berbères Kotama incorruptibles. Les miliciens arabes et berbères, les fonctionnaires et les commerçants - même ceux dont les boutiques étaient dans la ville ! - résidaient, au début, dans un faubourg : la Zawila, situé devant la presqu'île mais séparé de la ville par un espace suffisant pour n'en pas gêner la défense. La rumeur prétend que le Mahdi obligeaient les commerçants privilégiés à résider à la Zawila parce qu'ainsi, il les tenait séparés, de leurs femmes, le jour et de leurs richesses, la nuit !
Le successeur d'Obayd Allah, son fils Al Qaïm eut à faire face à la révolte Kharijite - un schisme musulman - menée par « l'homme à l'âne », Abou Yazid. Après avoir embrasé toute l'Ifriqiya et pris Kairouan, il vint en 944-945 assiéger Mahdia.
La place forte résista. Abou Yazid battit en retraite. Il fut finalement vaincu par le troisième Calife Abou Tahar Ismaïl Al Mansour qui décida de s'installer dans une nouvelle résidence : Sabra Mansouriya près de Kairouan.
Leur sécurité assurée, les Fatimides décident de mener une vie agréable dans leur nouvelle résidence. Le règne du quatrième Calife Al Mo'iz, qui commence en 953, marque l'apogée de la dynastie. A l'ouest, Fès est conquise. A l'est, ils entrent dans la capitale de l'Egypte en 969 et Al Mo'iz quitte l'Ifriqiya pour l'Egypte en 972. Le gouvernement du pays est confié à Bulugin Ibn Ziri, chef d'une tribu restée fidèle durant la guerre contre Abou Yazid.
Après le départ des Fatimides, les chi'ites sont persécutés par la population restée sunnite. En 1016, les chi'ites de Mahdia sont exterminés jusque dans la Grande Mosquée où ils s'étaient réfugiés !
En 1048, le gouverneur Ziride Al Mo'iz Ibn Badis rompt avec les Fatimides du Caire et se déclare vassal du Calife « orthodoxe » de Bagdad.
Les Califes du Caire « lancent » alors les tribus hilaliennes à la conquête de l'Ifriqiya et les Zirides se réfugient dans Mahdia. La ville était très prospère parce qu'elle était l'un des principaux port d'un commerce florissant avec la Sicile et l'Egypte. La Kasbah primitive était devenue une belle et grande ville très peuplée.
Privée de son arrière pays par la présence des Hilaliens turbulents, Mahdia développe son commerce et se lance dans la « Course » au grand « déplaisir » des Génois et des Pisans en particulier.
En représailles, Mahdia est prise par les Chrétiens en 1088, Zawila est incendiée et un traité est imposé aux Zirides.
Mais en 1108, la « Course » réorganisé par Yahya Ibn Tamim, bat son plein alors que les Normands, installés en Sicile, reconquise en 1031, lancent des raids vers l'Ifriqiya. Mahdia est prise en 1148 et le dernier Ziride va se réfugier chez les Almohades. Puis Abd El Moumen délivre la ville en 1160.
Le XIIIème siècle est une période de prospérité pour Mahdia qui passe pour être, d'après Ibn Idhari, « la cité la plus riche de Berbérie ».
Au XIVème siècle, Génois et Français connaissent un cuisant échec devant Mahdia.
Le XVème et surtout le XVIème siècle voient les Espagnols commandés par Charles Quint venir guerroyer en Ifriqiya et prendre la ville vers 1550-1551. Mais les Turcs se mêlent au conflit, pour défendre l'Islam, et le Raïs Dargouth reprend Mahdia en 1549.
En 1554, les Espagnols reviennent et détruisent les fortifications : la ville, dès lors, ne joue plus qu'un rôle secondaire dans l'histoire de la Tunisie.
Il faut cependant constater que ses habitants se sont fait remarquer, au cours des siècles suivants, par leur hostilité vis-à-vis du pouvoir central et de la colonisation française. Mahdia a été un foyer actif du militantisme politique et syndical.

MAHDIA DE TOUJOURS
La ville s'est embellie, agrandie, développée, avons-nous dit, sans perdre son charme, en se donnant les moyens d'être un pôle de développement régional et pas seulement une ville touristique qui s'endort à la fin de chaque été, aux premières pluies d'automne. Une faculté des sciences économiques et de gestion, un institut supérieur de technologie et un institut supérieur des techniques appliquées aux sciences humaines regroupent plus de 6.000 étudiants qui vivifient la cité des Califes. Des entreprises s'installent dans les faubourgs et les bourgades des alentours. Le port de pêche est l'un des plus importants de Tunisie. Il approvisionne des conserveries de poissons renommées.

Connaissez-vous Mahdia d'aujourd'hui ?
Hammamet, Sousse, Monastir et même Jerba, dit-on, en sont jalouses. Mahdia est une ville charmeuse dotée d'atouts-maîtres : une immense plage de sable fin, un lido bordée d'hôtels bien intégrés dans le paysage, une médina animée aux venelles tortueuses s'insinuant entre des maisons aux façades soignées dont les grosses portes s'ouvrent sur des « Skifas » en chicane protégeant l'intimité des propriétaires. La population discrète, aimable sans obséquiosité, attachée à sa ville au passé séculaire, même quand elle est obligée d'aller travailler dans d'autres régions de la Tunisie, continue à mener sa vie normalement, traditionnellement malgré l'afflux des visiteurs. D'ailleurs son développement touristique est davantage voulu, pensé que subi : Mahdia souhaite disposer d'un maximum de 10.000 lits et se préoccupe de son environnement : l'aménagement d'une sebkha voisine en parc écologique et lac artificiel est un des grands « chantiers » de la cité. Elle grandit, se développe, s'épanouit sans perdre son âme, avons-nous constaté, même si certains « monuments » funéraires, inspirés, nous semble-t-il, de goûts étrangers déparent, un peu, le cimetière marin. Les alignements de tombes modestes, blanchies à la chaux, prêchaient le recueillement mieux que les grilles et les carreaux de faïence qui révèlent l'aisance de la famille et non le respect de la Parole Sainte.
Les petites places ombreuses, protégées des brises parfois fort fraîches venues d'une mer « vive », rassemblent les « Mahdois » et les visiteurs qui prendront soin d'aller au « marché du vendredi ».
La pénombre des voûtes de l'énorme porte : la Skifa El Kahla la transforme en une caverne d'Ali Baba. Des tisseuses, des brodeuses et des couturières y proposent à la vente des vêtements qu'on croirait sortis d'un conte de Mille et Une Nuits. Il s'y pratique aussi un marché des bijoux. On nous a raconté que des femmes - et non des commerçantes ! - venaient selon leurs besoins, leurs désirs, vendre une pièce de leur costume et de leur parure de mariée qui seraient, sans conteste, les plus riches de Tunisie ! Ce costume qui aurait été commencé à leur naissance, constituerait l'essentiel de leur dot. A Mahdia, dit-on, plus qu'ailleurs, la créativité dans les domaines du costume et du bijou est féconde. L'artisan façonne les pièces du bijou et les femmes les assemblent, les mêlent de perles, de coraux, d'ambre, de pièces d'or et ... d'éléments symboliques, venus de la nuit des temps, sensés protéger ou apporter ... qui sait quoi ?
Les splendeurs de Mahdia se sont aussi les intérieurs des habitations. « C'est normal, nous a déclaré un ami, en Angleterre, on dit qu'un beau gazon prouve qu'on a eu des ancêtres. A Mahdia, il y a de très belles maisons parce qu'elles sont à de vieilles familles, en particulier les Hamza qui ont protégé de belles demeures, les Ben Romdhane et d'autres encore ».
Au hasard des promenades, on peut visiter de très belles mosquées et des zaouïas richement décorées, des boutiques, d'orfèvre, en particulier, qui sont bien tentantes ; oh, combien !
Mahdia : une des perles du Sahel ? Certainement si elle continue à résister aux « bétonneurs » modernistes qui misent sur les avantages d'un tourisme balnéaire estival, « de masse ». Elle peut facilement, parallèlement à la promotion de ses plages, développer un tourisme culturel important : les nombreux vestiges de multiples épisodes de l'histoire antique, médiévale et moderne abondent dans la région. La mer est ... somptueuse, l'artisanat original et prospère. A Mahdia qui est une ville maritime depuis toujours, nous souhaitons : « Bon vent ! ».
Nous recommandons vivement la lecture d'un ouvrage, très bien documenté et agréable à consulter, intitulé : « Mahdia, capitale des Fatimides » rédigé par M. Neji Djelloul, bien illustré par M. Abderrazzak Khéchine et édité par Contraste Editions.


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