À l'occasion du 6 août 2025, date du 80e anniversaire du bombardement atomique d'Hiroshima, Tunisie Numérique s'est penché sur une question rarement abordée sous cet angle : comment la société japonaise contemporaine perçoit-elle aujourd'hui cet événement tragique, et plus largement, les Etats-Unis ? Les Japonais ont-ils pardonné ? Nourrissent-ils encore un ressentiment, ou ont-ils tourné la page ? Qu'en est-il du rapport des jeunes générations à ce passé douloureux et de leur vision de l'avenir, dans un contexte régional toujours sensible ? À travers une analyse approfondie mêlant histoire, sociologie, enquêtes d'opinion et géopolitique, ce dossier explore la mémoire, l'identité et les alliances du Japon, 80 ans après Hiroshima. Il y a quatre-vingts ans, les villes japonaises d'Hiroshima et de Nagasaki étaient détruites par deux bombes atomiques américaines, précipitant la capitulation du Japon en 1945. Cet épisode traumatique a profondément marqué la conscience nationale japonaise. Pourtant, dès les premières décennies d'après-guerre, le Japon et les Etats-Unis ont opéré un rapprochement spectaculaire. Dès 1951, le traité de San Francisco entérine la réconciliation et place le Japon dans le camp occidental. Les anciens ennemis nouent une alliance stratégique qui perdure jusqu'à nos jours, au point que Washington est devenu le principal allié et protecteur de Tokyo dans la région. Aujourd'hui, la grande majorité des Japonais considère les Etats-Unis comme un partenaire et non un ennemi. Les relations militaires et économiques entre les deux pays sont très solides. D'après un sondage du gouvernement japonais en 2021, un record de 88,5 % des Japonais déclaraient ressentir de la « sympathie » ou de l'amitié envers les Etats-Unis. De même, plus de 91 % jugeaient les relations nippo-américaines « bonnes » ou « plutôt bonnes ». Ces chiffres témoignent d'un niveau de confiance et de proximité sans précédent entre les deux pays. Pour de nombreux Japonais, l'alliance de sécurité conclue après la guerre est même l'élément le plus marquant de l'histoire contemporaine entre le Japon et l'Amérique, bien plus que la Seconde Guerre mondiale elle-même. Autrement dit, le conflit appartient au passé, et ce sont désormais la coopération et le soutien mutuel qui dominent la mémoire collective des relations avec les Etats-Unis. Pardon implicite et blessures encore vives Malgré cette amitié affichée, la question du pardon des bombardements atomiques demeure sensible au cœur de la société japonaise. Officiellement, le Japon n'a jamais exigé d'excuses formelles de la part de Washington, et les dirigeants japonais ont accepté l'aide américaine à la reconstruction sans condition. Au fil du temps, un pardon implicite semble s'être installé, favorisé par la nécessité de rebâtir le pays et de faire face aux nouvelles menaces de la guerre froide aux côtés des Américains. Lorsque le président Barack Obama s'est rendu à Hiroshima en 2016 – une première historique pour un président américain en exercice – sa présence a été largement saluée au Japon comme un geste de réconciliation, même s'il n'a pas présenté d'excuses directes. Cette visite symbolique, au cours de laquelle Obama a honoré la mémoire des victimes et appelé à un monde sans armes nucléaires, a été accueillie par la population avec émotion et vue comme le signe que les deux nations, autrefois ennemies acharnées, étaient devenues « les plus proches des amis » pour reprendre les termes employés alors. Pour autant, pardonner ne signifie pas oublier. Chez les survivants d'Hiroshima et de Nagasaki (les hibakusha), la douleur reste palpable et le ressentiment n'est pas entièrement éteint. Selon une enquête menée en 2025 par l'agence Kyodo auprès d'environ 1 500 survivants, près de la moitié (45,7 %) d'entre eux affirment qu'ils « ne peuvent pas pardonner » aux Etats-Unis pour les bombardements atomiques. Cette rancune, compréhensible chez ceux qui ont vécu l'enfer nucléaire, coexiste avec le pragmatisme : 24 % des hibakusha interrogés disent n'éprouver « aucun sentiment particulier » envers les Etats-Unis et 17 % ne se prononcent pas. Cela suggère qu'une partie des survivants, tout en portant les cicatrices du passé, a choisi de tourner la page ou du moins de ne pas laisser la haine guider leurs sentiments actuels. Dans la population japonaise en général, les nouvelles générations, qui n'ont pas connu la guerre, n'éprouvent pas de haine envers le peuple américain. Les Japonais d'aujourd'hui sont nés pour la plupart après 1945 et ont grandi en percevant les Etats-Unis comme un ami, voire comme un modèle culturel et économique, plutôt que comme l'auteur d'un acte de guerre. L'amertume directe s'estompe avec le temps : seuls les plus âgés se souviennent personnellement de la guerre. Néanmoins, la condamnation morale des bombardements reste largement partagée. Les Japonais considèrent presque unanimement ces attaques nucléaires comme une tragédie injustifiable. Les sondages d'opinion montrent depuis des décennies que très peu de Japonais estiment que l'usage de la bombe atomique était « justifié ». Par exemple, une enquête du Pew Research Center en 2015 indiquait que seulement 14 % des Japonais jugeaient les bombardements atomiques « justifiés », contre 84 % qui les désapprouvaient ou les trouvaient injustifiés. Autrement dit, le peuple japonais voit toujours Hiroshima et Nagasaki comme un traumatisme et non comme une action de guerre légitime – une vision opposée à celle qu'on retrouve encore chez une partie des Américains plus âgés. Malgré tout, cette condamnation morale n'entrave pas les relations actuelles : les Japonais peuvent désapprouver l'acte historique tout en acceptant l'alliance stratégique avec le pays qui l'a commis. Le pardon, s'il existe, s'exprime surtout par la coopération quotidienne et l'absence d'hostilité, plutôt que par des déclarations explicites. Pas de désir de vengeance, une culture de la paix inscrite dans la société Un point notable est qu'il n'existe aucune volonté de vengeance au sein de la société japonaise d'après-guerre. Bien au contraire, le Japon s'est défini depuis 1945 par un pacifisme profond et institutionnalisé. La Constitution de 1947, rédigée sous l'occupation américaine, renonce à jamais à la guerre dans son Article 9. Cette clause pacifiste, toujours en vigueur, a ancré dans la population l'idée que le Japon ne doit plus jamais devenir une nation belliqueuse ni rechercher de règlement de comptes par les armes. Le traumatisme d'Hiroshima a engendré au Japon un puissant mouvement en faveur de la paix et du désarmement nucléaire, plutôt que des velléités revanchardes. Les hibakusha, en particulier, ont largement contribué à cette culture de paix. Beaucoup de survivants ont consacré leur vie à témoigner des horreurs de la bombe afin de militer pour l'abolition des armes nucléaires dans le monde. Loin de réclamer œil pour œil, ces victimes ont choisi de transformer leur souffrance en un message d'espoir: « plus jamais Hiroshima, plus jamais Nagasaki ». Chaque année, lors des commémorations du 6 août à Hiroshima et du 9 août à Nagasaki, des appels à la paix mondiale et à l'élimination des arsenaux nucléaires sont lancés. Le message dominant est la prévention et la mémoire, pas la revanche. Il existe bien sûr au Japon une droite nationaliste marginale, qui entretient un discours plus dur sur l'histoire. Certains révisionnistes minimisent les torts du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale et peuvent nourrir un ressentiment diffus d'avoir été « humiliés » par la défaite. Cependant, même parmi ces courants nationalistes, l'idée de se « venger » des Etats-Unis ne figure pas à l'agenda. Le nationalisme japonais version post-guerre s'exprime davantage par la volonté d'être un pays souverain et respecté, pas par un projet revanchard contre l'Amérique. D'autant que les Etats-Unis sont aujourd'hui le protecteur militaire du Japon face aux menaces régionales (la Corée du Nord, la Chine) – une réalité stratégique qui dissuade toute hostilité ouverte. Ainsi, l'opinion publique reste massivement opposée à toute course aux armements nucléaire ou offensive. Le Japon a adopté depuis 1967 les « trois principes non-nucléaires » (ne pas posséder, ne pas fabriquer et ne pas laisser introduire d'armes nucléaires sur son sol). Malgré les inquiétudes liées aux missiles nord-coréens ou à la montée en puissance de la Chine, les sondages montrent que les Japonais répugnent à l'idée de doter leur pays de l'arme atomique. La dissuasion reste confiée aux Etats-Unis via le « parapluie nucléaire », tandis que le Japon s'en tient à une posture défensive et pacifique. Ce choix, partagé par la population, illustre qu'aucun esprit de revanche militaire n'anime la société japonaise – c'est même tout l'inverse, un profond attachement au pacifisme né de la tragédie de 1945. A suivre …
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