On peut toujours être animé par les meilleures intentions. Mais que valent-elles si, dès le départ, elles s'avèrent irréalisables en raison d'une approche suspicieuse dans sa mise en œuvre totalement à rebours de l'objectif. Le gouvernement navigue dans ces eaux-là. Et l'exemple de l'accord de financement d'un montant de 170 M€, soit un peu plus de 570 MD, conclu entre la Tunisie et la Banque européenne d'investissement (BEI) est, à cet égard, édifiant. À première vue, l'initiative du gouvernement est louable dès lors que cette enveloppe va servir à soutenir les entreprises qui traversent de graves difficultés mais sont susceptibles de reprendre du poil de la bête. En d'autres termes, une ligne de financement est mise à la disposition de ces entreprises pour éviter que leurs difficultés conjoncturelles ne prennent un caractère structurel, menant inéluctablement à la cessation d'activité. Elle l'est d'autant plus compte tenu de la nature de cet accord, inédit. Habituellement, la BEI prête à l'Etat pour financer ses investissements en infrastructures de base et équipements collectif et négocie directement avec les banques pour leurs fournir des lignes de financement. Cette fois-ci, première du genre, c'est l'Etat qui prend en charge la ligne de financement et c'est à lui de la gérer. Est-ce que le gouvernement a forcé la main à la BEI ou est-ce la BEI qui a imposé cette démarche faisant de l'Etat le seul garant de cette ligne de financement ? La question demeure posée.
Quoiqu'il en soit, pour les entreprises concernées, cela constitue une excellente nouvelle d'autant qu'elles n'ont pas eu la chance, en 2022, de bénéficier du soutien nécessaire pour faire face à l'impact du Covid-19 et aux bouleversements de conjonctures car la liste était très longue et le montant mobilisé bien trop maigre pour satisfaire tout le monde : 450 MD ou 120 M$, soit 0,4% du PIB fournit alors par la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), filiale du Groupe de la Banque mondiale sous forme de prêt. Ailleurs, c'est l'équivalent de 3% du PIB qui a été mobilisé pour venir en aide aux entreprises sinistrées et pas tout sous forme d'emprunt extérieur. Tel le cas du Maroc, par exemple. Cette fois-ci, heureusement, l'Etat n'empruntera pas. C'est déjà çà de gagner. Cinq banques de la place géreront au départ l'équivalent de 10 M€ chacune et deux sociétés de leasing 5M€ chacune. La ligne de financement a une durée de vie de trois ans. Ainsi, avis est affiché aux entreprises en besoin pressant de financement pour redresser leur situation. En 2022, près de 900 entreprises ont bénéficié d'un soutien. Cependant, elles seraient plus de 9.000 à connaître des difficultés de trésorerie selon le recensement effectué par le centrale des risques de la Banque centrale de Tunisie. Cependant, pour espérer bénéficier de cette manne de la BEI, les entreprises concernées doivent montrer pattes blanches. Devront-elles passer par la Commission de suivi des entreprises en difficultés et se soumettre aux dispositions de la loi sur les procédures collectives relatives aux indicateurs d'alerte d'une entreprise en difficulté ? La logique l'impose de fait. Jusque là, tout semble parfait. Sauf que certaines conditions d'éligibilité à cette ligne de financement rendent son objectif illusoire. Certes, la priorité sera donnée aux entreprises employant moins de 250 salariés, ou aux entreprises implantées dans des zones de développent régional. Cependant, est-ce une raison d'imposer aux entreprises concernées d'avoir au moins 30% de femmes au sein du staff d'encadrement de l'entreprise ou qu'elle ait recruté au moins cinq jeunes dans l'entreprise au moins six mois avant l'accord d'octroi de soutien ? Dans ces conditions, certaines entreprises devront-elles licencier des cadres masculins pour atteindre le taux d'encadrement féminin souhaité ou d'autres obliger de recruter des jeunes au risque de s'enfoncer davantage dans les difficultés ? Sur cette base, il est évident qu'un large pan des 9.000 entreprises susceptibles de soutien se retrouve hors course pour des raisons aussi futiles, n'ayant d'autre perspective que la cessation d'activité. On peut toujours être animé des meilleures intentions….