Actrice engagée dans le développement de l'agriculture biologique en Tunisie, Samia Salma Belkhiria, directrice générale de Medagro Ruspina, appelle à renforcer cette filière et à la structurer durablement. Elle estime nécessaire de garantir une meilleure équité tout au long de la chaîne de valeur, de renforcer le système de contrôle et de diversifier les marchés à l'export. Dans un entretien à Leaders, Mme Belkhiria, représentante de l'Utica au sein de la Commission nationale de l'agriculture biologique (Cnab) et au Conseil d'administration du Centre technique de l'agriculture biologique (Ctab), siège également à la commission consultative scientifique du secteur considère qu'«à l'horizon 2030, l'objectif est de bâtir un modèle d'agriculture biologique pleinement intégré dans une logique de développement durable.» Avec plus de 235 000 hectares et plus de 6 000 opérateurs et une législation avant-gardiste, la Tunisie fait partie des pionniers. Dans un contexte mondial marqué par une demande croissante pour les produits biologiques, l'agriculture bio s'impose progressivement comme un levier stratégique pour les économies agricoles. Forte de son héritage oléicole et de conditions naturelles favorables, la Tunisie dispose d'atouts indéniables pour se positionner sur ce marché en pleine expansion. Toutefois, entre potentiel et réalité, la filière reste confrontée à des enjeux de structuration et de valorisation. Entretien. L'agriculture biologique connaît aujourd'hui un intérêt croissant à l'échelle mondiale. Comment expliquez-vous cet engouement? Cet engouement traduit avant tout une évolution des attentes des consommateurs. Aujourd'hui, on ne cherche plus seulement à se nourrir, mais à consommer de manière plus consciente, en tenant compte de la qualité des produits, de leur origine et de leur impact sur la santé et l'environnement. L'agriculture biologique apporte une réponse cohérente. Elle s'inscrit également dans une dynamique plus large portée par les enjeux climatiques et la transition écologique, qui encouragent des modèles agricoles plus durables. Enfin, il ne faut pas négliger la dimension économique: le bio est devenu un véritable marché, en croissance constante, qui attire de plus en plus d'acteurs à l'échelle internationale. Comment la Tunisie s'est-elle positionnée stratégiquement dans le développement de l'agriculture biologique, et quels résultats concrets peut-on observer aujourd'hui? La Tunisie a très tôt fait le choix de structurer ce secteur. Elle a été le premier pays africain à se doter d'un cadre réglementaire dédié, grâce à la loi n°99-30 du 5 avril 1999. Ce positionnement précurseur lui a permis de construire une filière organisée et reconnue à l'international. Aujourd'hui, le pays se distingue par des indicateurs solides : plus de 235 000 hectares sont consacrés à l'agriculture biologique, dont environ 144 000 hectares d'oléiculture biologique, ce qui place la Tunisie parmi les leaders mondiaux sur ce segment. Le secteur compte également plus de 6 000 opérateurs. Cette dynamique s'appuie sur des systèmes de certification reconnus par des marchés exigeants comme l'Union européenne, le Royaume-Uni ou encore la Suisse, facilitant ainsi l'accès à l'export. L'huile d'olive biologique reste le produit phare. En 2025, les exportations ont atteint environ 51 000 tonnes pour une valeur de 722 millions de dinars, sur un total de 58 000 tonnes et 757 millions de dinars pour l'ensemble des produits biologiques. Au-delà des chiffres, l'agriculture biologique s'inscrit dans une vision stratégique portée par l'Etat à travers la Direction générale de l'agriculture biologique (Dgab) au sein du ministère de l'Agriculture, des Ressources hydriques et de la Pêche, ainsi que par l'ensemble des parties prenantes. Elle est pensée comme un moteur de développement durable et diversifié. Dans cette dynamique, l'agritourisme biologique émerge comme une piste prometteuse, en valorisant les territoires, les savoir-faire agricoles et les spécificités locales. L'agriculture biologique peut ainsi contribuer au développement de secteurs connexes tels que la culture, le patrimoine et l'artisanat, tout en renforçant l'attractivité des régions. Par ailleurs, elle participe à la préservation de l'environnement, à la création d'emplois, au développement régional et à l'amélioration de la balance commerciale. Quels sont aujourd'hui les principaux obstacles qui freinent le développement de l'agriculture biologique en Tunisie? Le premier défi se situe au niveau du marché local, qui reste peu structuré. Il n'existe pas encore de circuits de distribution clairement organisés et dédiés aux produits biologiques, ce qui limite leur accessibilité. À cela s'ajoute un manque de sensibilisation. La culture de consommation bio reste encore peu ancrée, faute de campagnes d'information et d'éducation suffisantes. Sur le plan de la production, on observe une forte concentration sur certaines cultures, notamment l'olivier et le palmier dattier, tandis que d'autres filières comme le maraîchage ou l'arboriculture biologique demeurent sous-développées. Il y a également un déficit en matière de formation, d'accompagnement technique et de promotion du secteur, notamment à travers la participation aux salons professionnels. Enfin, la question de la valorisation reste centrale. Une grande partie de la production, notamment l'huile d'olive, est encore exportée en vrac, ce qui limite fortement la création de valeur pour le pays. Quelles orientations concrètes recommandez-vous pour renforcer et structurer durablement la filière biologique en Tunisie? Il est essentiel, dans un premier temps, de garantir une meilleure équité tout au long de la chaîne de valeur, afin que chaque acteur puisse bénéficier du développement du secteur. Le renforcement du système de contrôle est également fondamental pour préserver la crédibilité de la filière, qui repose avant tout sur la confiance. Par ailleurs, il devient nécessaire de diversifier les marchés à l'export, en explorant davantage de régions à fort potentiel comme l'Asie ou le Moyen-Orient, en complément des marchés traditionnels. Le développement territorial constitue aussi un levier important. La valorisation des différentes zones bioclimatiques du pays permettrait de structurer une offre plus diversifiée et adaptée. Enfin, l'Etat a un rôle clé à jouer à travers des mesures d'appui ciblées, capables d'accompagner la croissance du secteur et d'en amplifier l'impact économique et social. Quel avenir pour l'huile d'olive biologique tunisienne? Les perspectives sont clairement prometteuses. La Tunisie dispose de tous les fondamentaux : un savoir-faire historique, des conditions naturelles favorables et une reconnaissance internationale déjà établie. L'enjeu aujourd'hui est de franchir une nouvelle étape, en renforçant la gouvernance du secteur et en améliorant sa capacité à créer de la valeur. À l'horizon 2030, l'objectif est de bâtir un modèle d'agriculture biologique plus structuré, plus équitable et pleinement intégré dans une logique de développement durable. C'est à cette condition que la Tunisie pourra non seulement consolider sa place sur les marchés internationaux, mais surtout transformer ce potentiel en véritable levier de croissance pour son économie.