« Zokret brayek ! ». La formule a claqué en pleine séance plénière du Conseil national des régions et des districts, le 1er août 2025, dans la bouche de l'élue Zakia Maaroufi. Un cri pour dénoncer l'oppression fiscale que subissent les Tunisiens ? Ou une expression à la limite du vulgaire, peu digne d'un hémicycle ? Sur les réseaux sociaux, les avis divergent. Et comme souvent, l'humour, l'ironie et le sarcasme l'ont emporté. Pourtant, cette expression n'est pas une nouveauté. Elle plonge ses racines dans la mémoire populaire tunisienne et dans une époque lointaine où les instruments à vent annonçaient les coups de fouet.
L'expression est aujourd'hui utilisée dans un sens moqueur pour tourner en dérision une idée foireuse ou une décision mal inspirée. La connotation est vulgaire. Mais à l'origine, la formule évoquait quelque chose de bien plus sinistre. Certains ont essayé de replacer l'expression dans son contexte historique. Selon la version largement partagée, elle remonterait à la période de la guerre civile qui a divisé la dynastie husseinite au début du XVIIIe siècle. Une confrontation qui a opposé le Bey à son proche parent Ali Pacha. Ainsi, l'époque était marquée par des troubles et des soulèvements de tribus. Cette formule viendrait des campagnes militaires menées par ce camp « Pachaisite » de la famille beylicale contre les tribus récalcitrantes. Les fameuses (mahalla), expéditions militaires envoyées depuis le palais du Bardo, comprenaient des unités redoutées composées de janissaires, de troupes zwawa, de spahis et d'artilleurs. Parmi eux, un personnage devenu légendaire : Brayek, de son vrai nom Mabrouk Zouaoui, réputé pour sa brutalité. Sa mission ? Annoncer l'assaut en soufflant dans une sorte de trompette appelée zokra (ou karrirou). Pour les habitants, ce son n'était pas un appel à la fête, mais le signal du pillage, des violences et de la soumission. Ainsi, quand les troupes débarquaient, la population résumait la situation d'un fataliste : "طاحت فينا زكرة بريك !" – « La zokra de Brayek s'est abattue sur nous ! ». Une manière de dire : on a pris cher.
Comme tant d'expressions issues de l'oralité tunisienne, « Zokret brayek » a évolué, muté, changé de charge symbolique. Elle a quitté les récits anciens pour devenir une formule familière, souvent lancée sur le ton de la moquerie. Mais son utilisation dans un contexte institutionnel, par une élue, en pleine séance retransmise en direct, n'a pas manqué de faire tiquer. Si certains y ont vu un brin d'authenticité populaire, d'autres ont déploré une « vulgarisation » du discours public et une atteinte à la décence parlementaire. Dans tous les cas, l'expression a provoqué son petit séisme numérique. Sur Facebook, les détournements et les commentaires sarcastiques se sont multipliés. Et au passage, beaucoup ont redécouvert cette phrase qui, sous ses airs comiques, porte une mémoire douloureuse d'oppression.
En prononçant ces mots, l'élue se rendait-elle compte de leur portée historique ? Voulait-elle dire que l'Etat, par ses impôts et taxes, oppresse aujourd'hui les citoyens comme autrefois les mahalla battaient les sujets du Bey ? Qu'une nouvelle forme de "zokra" s'est abattue sur les Tunisiens, non pas en fanfare militaire, mais en majorations fiscales et en feuilletons administratifs interminables ? En tout cas, il est ironique qu'une expression jadis associée à la violence du pouvoir soit aujourd'hui reprise au sein même des institutions du pouvoir. L'histoire, elle aussi, a le sens de l'humour.