Le président du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), Zied Dabbar, est intervenu, mercredi 24 septembre 2025 pour alerter sur l'ampleur inquiétante des poursuites engagées contre la profession. Selon lui, pas moins de quinze affaires ont été ouvertes contre des journalistes en Tunisie sur la base du décret 54, texte controversé initialement présenté comme un outil de lutte contre la criminalité numérique. Parmi les parties plaignantes figurent notamment l'Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie) et certaines personnalités politiques.
Zied Dabbar a estimé, au micro d'Ibtissem Chouikha dans l'émission Houna Tounes sur Diwan FM, que l'application du décret 54 s'est transformée en « arme de répression politique », visant à intimider les voix critiques. Il a rappelé que plusieurs figures médiatiques sont aujourd'hui directement concernées par des procès ou condamnations, citant notamment Mourad Zeghidi, Borhen Bssais, l'avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani ainsi que la journaliste Chadha Haj Mbarek. Pour M. Dabbar, Mourad Zeghidi a été incarcéré en raison de son soutien à un collègue, Mohamed Bouguelab. « Aujourd'hui, il semble que la solidarité entre journalistes soit criminalisée, contrairement aux principes de liberté d'expression que l'on proclame », ajoute-t-il. Et d'ajouter : « Nous faisons face à une politique méthodique. Chaque journaliste qui critique un ministre ou une autorité risque d'être poursuivi. La liberté devrait être la règle, la privation de liberté l'exception. Or, aujourd'hui, c'est l'inverse ». Le président du SNJT a ajouté que la logique judiciaire actuelle relève davantage de l'acharnement que du droit : « Quand ce n'est pas le décret 54, on ressort d'autres affaires, comme le blanchiment d'argent. Tout cela ressemble à une volonté de fabriquer des dossiers pour maintenir en détention certaines personnalités ».
En conclusion de son intervention, Zied Dabbar a souligné que la détention de Mourad Zeghidi et Borhen Bssais dépasse leur cas individuel : « Ce n'est pas une affaire isolée, mais le symbole d'un avenir sombre pour les libertés en Tunisie si cette logique perdure ». Il a appelé les députés à assumer leurs responsabilités en révisant ou abrogeant les dispositions liberticides du décret 54, estimant qu'elles « portent atteinte à la démocratie et à la crédibilité des institutions ». On rappelle enfin que le SNJT a publié, mardi 23 septembre 2025, un communiqué marquant le cap des 500 jours de détention des deux journalistes. L'organisation y dénonce une « tentative d'intimidation et de musellement des voix critiques » et appelle à leur libération immédiate et inconditionnelle. Elle y souligne également de graves atteintes aux droits de la défense, citant l'absence d'audition préalable avant le mandat de dépôt et le refus répété des juges d'examiner les demandes de libération, alors même que les deux journalistes « ne représentent aucun danger pour l'ordre public ».
Sur le plan judiciaire, l'affaire Mourad Zeghidi et Borhen Bssais demeure en cours. La chambre d'accusation d'été de la Cour d'appel de Tunis a décidé, le 26 août 2025, de renvoyer les deux journalistes devant la chambre criminelle du Tribunal de première instance de Tunis, tout en rejetant une nouvelle fois leur demande de libération. Leur dossier combine des accusations de blanchiment d'argent à l'application du décret 54. Le porte-parole du tribunal, Mohamed Zitouna, avait évoqué des « informations sérieuses » concernant une implication présumée dans des infractions financières liées à leurs activités médiatiques. Le comité de défense de Mourad Zeghidi avait dénoncé, dès le mois de juin 2025, une détention prolongée « sans fondement juridique », soulignant que les enquêtes étaient bouclées depuis le 1er juin. Pour ses avocats, il s'agit d'un « acharnement judiciaire » destiné à maintenir leur client et son collègue en prison malgré l'épuisement des procédures.