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Livre noir : Droit de réponse de Samy Ghorbal à Moncef Marzouki
Publié dans Business News le 05 - 12 - 2013


Monsieur le Président provisoire,
Le ridicule ne tue pas, heureusement d'ailleurs, car sinon, vous seriez mort, vous et vos collaborateurs.
Lundi soir, en décrochant mon téléphone pour répondre à un ami bien intentionné, j'ai eu la surprise d'apprendre que mon nom figurait en toutes lettres dans « Le livre noir du système de propagande sous Ben Ali », édité par les services de propagande de votre présidence. Il y figure page 35 – une occurrence, une seule, mais c'est amplement suffisant pour salir. J'y suis présenté, sans autres explications, comme un journaliste aux ordres de l'ATCE, la défunte Agence Tunisienne de Communication Extérieure, la machine de propagande mise en place en son temps par Abdelwaheb Abdallah. A l'appui, si l'on peut dire, de cette accusation, une très vague référence à un article que j'aurais écrit, pour Jeune Afrique, sur la paralysie des activités de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, la LTDH.
On me reproche, sans plus de précisions, d'avoir donné la parole à Moncer Rouissi, ancien ministre de Ben Ali, en sa qualité de président du Comité supérieur des droits de l'Homme et des libertés fondamentales, ainsi qu'à Ridha Mellouli et Chedly Ben Younes, deux personnalités proches du RCD, dont les actions en justice étaient à l'origine du blocage des activités de ladite Ligue. Point. Le nom de l'article n'est pas cité, pas plus que la date à laquelle il a été publié. Pas un mot non plus sur son contenu, sa tonalité générale, même si l'incrimination laisse à penser que cette enquête ne serait, en fait, qu'un article de complaisance.
J'ai travaillé pour Jeune Afrique entre janvier 2000 et septembre 2009, et je m'occupais essentiellement de politique. J'ai signé mon premier article sur la Tunisie en juin 2000 : c'était un portrait de Taoufik Ben Brik, qui sortait d'une longue grève de la faim, et que je venais de rencontrer, à Paris, dans sa chambre d'hôpital. Mon dernier papier date de septembre 2009, c'était l'interview d'un opposant, un certain Mustapha Ben Jaâfar. Mais il n'était pas encore ce qu'il est devenu : votre partenaire de compromission au sein de la troïka !
Pendant toutes ces années, j'ai essayé d'exploiter les marges de liberté que nous possédions, et j'écrivais sur des sujets que d'autres ne voulaient pas (ou ne pouvaient pas) traiter, parce qu'ils travaillaient depuis Tunis, alors que moi j'avais « la chance » d'être basé à Paris et de disposer d'une carte de presse française. Je rendais compte régulièrement des activités de l'opposition, la vraie, pas celle du décor. Vous le savez très bien, du reste, puisque nous nous étions parlés au téléphone, quand vous étiez privés de passeport, en décembre 2000. Je me souviens même être passé vous voir, à Port El Kantaoui, quand vous étiez en résidence surveillée, dans le courant de l'été 2001. Auriez-vous ouvert la porte de votre domicile à un journaliste à la solde de l'ATCE ?
J'étais l'un des seuls à parler de la grève de la faim d'Ahmed Néjib Chebbi et de Maya Jeribi, en octobre 2007. J'ai été le premier à traiter du retour spectaculaire du voile islamique. C'était à l'été 2003, et à l'époque, dans la presse, c'était un tabou, car officiellement l'islamisme, avait été éradiqué. En septembre 2008, j'écrivais sur les prisonniers politiques islamistes, en faisant témoigner Ali Laârayedh ou Samir Dilou, qui sortaient de prison. J'ai couvert la fronde des avocats, en avril / mai 2005, un papier qui a entraîné la censure du magazine. J'ai couvert le procès des djihadistes impliqués dans la fusillade de Soliman, en décembre 2007 / janvier 2008, qui s'est soldé par la condamnation à mort de Saber Ragoubi. J'ai écrit sur bien d'autres sujets, en toute conscience et en toute objectivité. Et je vous mets au défi de retrouver un seul article signé de mon nom, où j'aurais encensé le régime de Ben Ali (*). Tout cela est très facile à vérifier : il suffit de taper mon nom sur Google. Mais vos collaborateurs, les rédacteurs du livre noir, savent-ils seulement se servir d'un moteur de recherche ?
Venons-en maintenant au papier pour lequel ils m'ont incriminé : l'enquête sur la LTDH, publié dans le numéro 2478 de JA, daté du 6 juillet 2008, et intitulé Peut-on encore sauver la Ligue ? S'ils avaient uniquement pris la peine de le lire, vos « brillants » collaborateurs auraient découvert qu'en réalité, il retrace l'historique de la doyenne des associations arabes de défense des droits de l'Homme, et montre comment les manœuvres orchestrées par le pouvoir de l'époque ont contribué à sa paralysie. Ils se seraient rendu compte que les « dissidents » à qui on me reproche d'avoir tendu le micro, Chedly Ben Younes et Ridha Mellouli, ne sont même pas cités ! Je les ai rencontrés, comme je rencontre tout protagoniste des affaires sur lesquelles j'écris. Mais je n'ai pas jugé bon de reproduire leur témoignage, car, à mon sens, il n'apportait rien. Je me suis borné à mentionner leur nom : c'était bien le minimum. En revanche, tout au long de l'article, je donne la parole à Mokhtar Trifi, le président de la LTDH, et à Khemaïes Chammari, une des figures historiques de l'organisation. Vous le détestez, vous avez vos raisons, mais ce n'est certainement pas mon problème. Si vos collaborateurs s'étaient simplement donné la peine de lire l'article, ils auraient peut-être relevé le passage où je fais allusion à votre mandat à la tête de cette association. Je vous y présente comme « un professeur de médecine », un « brillant intellectuel » et un « humaniste passionné », un « homme de convictions » et un « esprit libre ». Et je raconte les circonstances dans lesquelles vous avez été dégagé, pendant le quatrième congrès, en 1994. Faut-il donc apprendre à lire à vos collaborateurs ? Une ultime précision, au sujet de Moncer Rouissi, qui témoigne dans l'article : il était au cœur des négociations et faisait figure de facilitateur entre le pouvoir et la direction légitime de la Ligue. Je ne pense pas que quiconque ait jamais eu à se plaindre du comportement de monsieur Rouissi, homme intègre et unanimement respecté. Et je n'ai pas honte de dire qu'il compte parmi les personnes qui jouissent de mon amitié et de ma confiance.
Est-il besoin de le dire ? Mon travail était jugé sévèrement par les autorités. En fac-similé, les lecteurs trouveront un petit florilège de « droits de réponse » émanant de l'ambassade de Tunisie, qui se chargeait habituellement de distribuer les bons et les mauvais points aux journalistes. Celui du 29 mai 2005, qui fait suite à la publication de l'enquête sur le malaise des avocats (JA du 23 mai 2005 ), mérite d'être reproduit : on m'y accuse de « refuser de citer la moindre source officielle ou même neutre » et de présenter aux lecteurs « des partis-pris subjectifs, des idées préconçues et des convictions personnelles ». En cause : le refus de reprendre à mon compte les accusations lancées par le régime contre un certain Mohamed Abbou, l'ex-numéro 2 de votre parti, le CPR, qui avait été jeté en prison après la publication de sa lettre sur la visite de Sharon à Tunis…
Monsieur le Président provisoire, tout a déjà été dit sur la nature et les motivations qui vous ont poussé à publier ce livre noir, qui restera comme un chef d'œuvre de mensonges, d'approximation et de mauvaise foi. Vous êtes un manipulateur, un falsificateur de l'Histoire, vous avez rabaissé, comme personne, la fonction présidentielle. Je n'espère pas vous convaincre. J'espère seulement que mon témoignage contribuera à édifier ceux qui pourraient encore se laisser abuser par vos méthodes, qui n'ont rien à envier à celles du régime de Ben Ali, que vous dénonciez pourtant avec tant d'ardeur.
Samy Ghorbal, journaliste et écrivain.
(*) - Ceux qui doutent de la véracité de mes dires ou ceux qui veulent se faire leur propre opinion pourront se reporter au site www.lidee-rouge.com, mon site officiel, créé en janvier 2012, à la veille de la sortie de mon livre, Orphelins de Bourguiba & Héritiers du Prophète : il propose une sélection de mes articles les plus marquants sur la Tunisie.
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