«Peinture intimiste» de Suheïl Baddor (Syrie). «Les endurances» de Salma Al Marri (Emirats) J'ai vu travailler Suheïl Baddor, l'artiste syrien, debout, face à son chevalet. Il était distant de quelques mètres de l'artiste émiratie Salma Al Marri. Je me suis assis entre les deux, mon carnet de bord entre les mains. Je n'ai rien pu écrire tant j'ai été subjugué par les deux techniques totalement différentes, l'un peignant à main levée et l'autre triturant la toile. Celle-ci, Salma, a commencé par faire dans une sorte d'«arte povere». Des collages de papiers-rebuts, des papiers peints et estampillés (de récupération kraft ou papiers cadeaux) découpés, déchirés avec les doigts de la main, en demi-cercles pour composer un portrait. On saura, deux jours après, que c'était son autoportrait. Travail long qui en dit long sur le thème de l'«Endurance» des femmes qui couvent une «révolte intérieure» et qui sont précautionneuses à le dire et le montrer. Le fond de la toile a été travaillé précédemment : de blanc calcaire et de sable ocre-jaune et un enduit de colle-de-peau pour fixer les éléments de la découpe. Pour le moment, rien à voir pour me rincer l'œil ! Il faudra quelques jours et quelques nuits, dans cet atelier réservé aux artistes d'El Maken-Zarzis, pour que l'œuvre se réalise. Et Salma, fixant mes appréhensions et souriant du coin des lèvres, semblant me dire : «vous verrez bien, quand mon travail sera terminé!» Suheïl Baddor et l'histoire du «chat noir» Je me suis tourné alors vers Suheïl qui est un peintre et un sculpteur de renommée internationale. Ses sculptures notamment métalliques ou de pierres sont totémiques avec des personnages qui s'agrippent les uns aux autres pour s'élever vers le ciel. Des sortes de voltigeurs ou saltimbanques en mouvements. Dans l'impressionnant ouvrage qu'il nous a laissé, elles habitent les parcs et les espaces consacrés aux loisirs aux USA, en Europe, dans les Emirats où il vit occasionnellement, en Australie... Baddor est un artiste bourlingueur et comme son pays est en guerre... wait and see... Mais sa peinture est plutôt intimiste. Les portraits de nus, ou «cachés» sous de simples lingeries, sont comme le thème porteur du Baddor-intime, sous le signe musical «A Sonata for a lingering soul». Et ses femmes lascives et désordonnées sont souvent campées accompagnées d'instruments de musique (violon, flûte bédouine, tambourin...) mais aussi de chats (comme les aimait Baudelaire), de vin, de poésie, d'atmosphéres d'intérieurs qui sentent la volupté, le désir envahissant ou le soupçon, quand les humeurs chagrines s'emparent de l'artiste. Baddor est un peintre hédoniste, et un «classique-moderne» à cause du désordre qu'il met à peindre les portraits. Nous l'avons vu, la main à la pâte. Un pinceau dans une main et un rouleau de papier pour scotcher des plages de couleurs sur lesquelles il va revenir. Il remodèle le portrait en grossissant le visage comme à travers une loupe. Et puis ce chat, à côté, chat teint en bleu et qu'il va peindre en noir quand je lui rappelle l'histoire croustillante d'Emile Zola et de son ami Paul Césanne lors d'une exposition à Londres : une dame aristocrate s'échappant de la galerie en courant et s'écriant : «A red dog ! A red dog !» Baddor se met à rire et parlant à son chat noir, lui laisse quand même ses yeux bleus. Ce tableau a été offert à une amie, m'a-t-on appris. Suheïl Baddor a laissé quand même trois toiles, du même cru, mais sans chat. Pas mal sa dégaine et sa rapidité à l'exécution de l'œuvre illico presto comme l'était Habib Bouabana...