Par Khaled TEBOURBI A moins d'un « rattrapage » (improbable).Il n'y aura donc plus de rue Ibn Arabi à Tunis. Madame la mairesse Souad Abderrahim l'a décidé. Seule ? C'est ce qui se dit dans le giron du conseil municipal, et qui se colporte un peu partout dans la capitale.Titube… la démocratie. Inutile de nous attarder sur deux points : Sur le choix, d'abord, de la nouvelle enseigne, qui va, comme on le sait, à la république de Serbie. Sauf notre amertume de voir le nom d'un des plus grands théologiens, juristes, poètes mystiques, philosophes et métaphysiciens musulmans, biffé de la sorte, d'un vulgaire trait de «crayon »,nous n'en « redirons » rien . Il s'agit bien d'un pays ami. Motus pour « cause » d'amitié (!?!) Pourquoi, ensuite, se poser des questions, ou s'encombrer de « débat », à propos de ce qui a motivé madame Souad Abderrahim ? Ce ne sont certainement pas des considérations d'ordre intellectuel ou de goût. Madame la mairesse de Tunis est pharmacienne de formation. On ne lui connaît, à ce jour, ni de gros penchants pour les Arts, ni, encore moins, d' « affection »particulière pour les choses de la pensée. Ce que nous lui supposons, seulement(sans doute à raison),ce sont ses affinités avec l'Islam politique, autrement dit avec l'islamisme, avec le wahabisme, avec le mouvement des frères musulmans, et en droite ligne et conséquence, avec le parti d'Ennahdha, dont elle n'est toujours pas membre, mais fidèle parmi les fidèles ,outre qu'une(constante)protégée.. Le« sort » d'Ibn Arabi était donc scellé .Illico presto ! L'intégrisme renie la pensée, renie la diversité, renie les Arts, renie ce qui relève de l'esprit. L'intégrisme s'organise aussi en secte. Simple, dès lors : madame la mairesse de Tunis n'aura fait que s'y conformer . Ce qui étonne, maintenant, ce qui donne à réfléchir, c'est comment une telle décision a pu exister ici même, à Tunis, en Tunisie, fief millénaire des Arts et des savoirs ? Comment expliquer qu'au pays des grands réformateurs, des icônes de la modernité, au pays de Qabadou, de Bachrouch, de Tahar et Fadhel Ben Achour, de Chebbi et de Tahar El Haddad, au pays du libérateur Bourguiba, un penseur de la dimension d'Ibn Arabi, l'auteur(entre autres de quatre vingts ouvrages références) des « Illuminations de La Mecque »,du « Livre de l'arbre », du « Traité de l'unicité » et du «Traité de l'amour », ait pu encourir un tel mépris ? Comment comprendre, surtout, qu'il n'y ait eu que de rares réactions , de gens de culture ou de médias, mais pas spécialement de tollés ni de plateaux télés ? Notre ami, professeur et essayiste, Hamadi Redissi, y a comme répondu l'autre jour (La Presse du samedi 8 mars). Il sondait les raisons de «L'hégémonie d'Ennahdha ». Mais il n'a fait prévaloir ni supériorité électorale ni puissance d'argent. Il a opté pour la « suprématie des idées ». Pour lui, « sur des années (depuis 70), la société absorbe l'islam radical, à doses homéopathiques, jusqu'à ce que la culture d'Ennahdha devienne la culture… La culture de tous les Tunisiens ? Il faut le croire. Redissi cite les exemples de Nadia El Fani et de Hamza Belloumi. Il y adjoindrait aussi bien celui de Regueb,puis cette récente suppression de la rue Ibn Arabi. Et bien d'autres encore, où l'islam politique a, à chaque fois, pris les devants, imposé ses vues, passé outre les adversaires, les concurrents, sans qu'il n'en résulte nulle opposition qui vaille. Le plus souvent : des « flambées à court terme », puis, des oublis, des volontés qui cèdent, des consciences qui se résignent : l'effet des idées, sur la durée. Hamadi Redissi a sans doute raison. Souad Abderrahim a tiré un trait sur l'immense « Ibn Arabi », parce qu'à la longue, la culture islamiste a« dérogé » à la culture du Tunisien.