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Reportage : Le cri de la terre
17 décembre 2010 — 17 décembre 2012
Publié dans La Presse de Tunisie le 17 - 12 - 2012

A Sidi Bouzid, la piste agricole est incontournable. La moins longue mène à Gammouda*. Là comme ailleurs, dans un gouvernorat à dominante paysanne, les petits agriculteurs mettent, chaque matin, le doigt sur les raisons foncières de la colère qui a toujours nourri l'âme de la région et a fini, le 17 décembre 2010, par contaminer l'ensemble du pays...
A Sidi Bouzid, la piste agricole est incontournable. La moins longue mène à Gammouda*. Là comme ailleurs, dans un gouvernorat à dominante paysanne, les petits agriculteurs mettent, chaque matin, le doigt sur les raisons foncières de la colère qui a toujours nourri l'âme de la région et a fini, le 17 décembre 2010, par contaminer l'ensemble du pays...
«Ci-gît Mohamed Ben Ahmed Hamdouni né en 1903, décédé en 1993...» La modeste tombe de pierre est côtoyée par une autre plus étroite et plus petite sous laquelle dort, depuis 2001, la grand-mère Hamdouni. Hmed, l'aîné des petits-fils, est fier que sur les six cousins qui se partagent les cent-vingt hectares d'héritage, le petit cimetière lui soit revenu au hasard du découpage. C'est qu'il doit tout à ce grand-père et à ce patrimoine qui fait partie des rares legs familiaux titrés et inscrits au registre foncier.
« Sidi Bouzid n'appartient pas à ses agriculteurs »
Comme pour s'en convaincre, il désigne le spectacle lunaire de la ferme voisine, dont l'aridité s'étend à perte de vue, et que les familles Dhaoui ont fini par abandonner le mois dernier, à cause d'un écheveau de problèmes fonciers et faute de preuves de propriété qui les auraient aidées à contracter des crédits. Ces preuves constituent par ici des pièces rares mais les seules garanties encore possibles de solvabilité et de pérennité.
«Etre propriétaire de sa terre est impossible pour la majorité des agriculteurs bouzidiens. Sidi Bouzid n'appartient pas à ses agriculteurs. Ici, nous sommes sur une terre de sacrifices, de colère, de subsistance et d'injustice où l'agriculteur est exploité et marginalisé, où tout est monnayé et où les fruits sont toujours cueillis par les étrangers... Les mêmes tragédies se reproduisent à l'infini depuis les beys, les colons, les présidents et plus gravement encore après la révolution», avance Hmed
Ici, on est à une dizaine de kilomètres de Sidi Bouzid ville, ses frustrations économiques et son effervescence politique. Au bout d'une piste étroite et cabossée, où les traces des roues se perdant dans la boue racontent les dérapages fréquents, la plus proche des campagnes tourne déjà le dos à une ville qui rêve d'improbables usines et ateliers. En écho à soixante quinze pour cent de la population du gouvernorat qui continue à être en majorité rurale et à fournir les 90% de la production de la région, les petits agriculteurs de Gammouda mènent l'ultime combat : ne pas fuir la terre comme des centaines de familles d'exploitants le font ces derniers temps. Et puis, affronter tous les matins les perversions d'un sol hypothéqué et morcelé et d'une agriculture usurpée aux siens et livrée aux réseaux des intermédiaires.
« Mauvais grains dans le grenier de la Tunisie et menace de soif sur la région aux mille puits... »
Le challenge premier de Hmed Hamdouni est l'eau du puits dont le débit s'affaiblit et la nappe se retire.
«En 1970, la nappe phréatique était à 15 mètres. Aujourd'hui, elle est à 45 mètres sous terre et certains sondages alentour ont dû atteindre jusqu'à soixante mètres, ce qui est interdit pour les particuliers. Maintenant, le niveau statique de l'eau baisse à un rythme vertigineux de 2 mètres par an». Pour entretenir une exploitation qu'il a choisi de diversifier entre agrumes, oliviers, céréales et quelques plantes fourragères, Hmed a recours au système d'irrigation subventionné par l'Etat. Mais il fait partie des rares fermiers qui en supportent tant bien que mal l'autofinancement. D'autres, explique-t-il, n'arrivent même pas à payer les fournisseurs qui demandent trop, les enfoncent dans les dettes et n'hésitent pas à rompre le contrat et retirer le matériel, laissant l'agriculteur dans le désarroi.
Les frères et les cousins Hamdouni qui rejoignent Hmed à présent n'oublient pas la soif de l'été dernier, quand, sanctionnés pour n'avoir pas payé leurs crédits, les maraîchers de Sidi Bouzid ont dû faire face à la plus longue coupure de vannes jamais ordonnée par l'administration régionale et qui a sérieusement endommagé leurs cultures et assoiffé leur cheptel.
«Entre les spéculateurs de l'eau, la complicité éternelle de l'administration et des politiciens, les trafiquants et les contrefaiseurs des semences, nous voilà semer de mauvaises graines dans le grenier de la Tunisie et souffrir de soif dans la région aux mille puits... Nous sommes victimes d'une vraie mafia qui nous vend au prix cher de fausses semences derrière de fausses étiquettes», lance Hmed dont l'autre cauchemar est de semer de mauvaises graines et de ne s'en apercevoir qu'après éclosion, comme c'était le cas pour les poivrons de la dernière saison...
La route du lait, le prix du fourrage et le cheptel en otage
Ce sont le marché noir du fourrage et la route chaotique du lait qui obsèdent Sami Hamdouni. Depuis le départ de son frère Walid qui, au bout d'une épreuve de huit ans, a dû abandonner 45 cinq têtes bovines, un crédit impayé, une épouse et deux enfants, Sami dit avoir oublié la paix de l'âme. Le jeune homme se bat pour préserver ce qui reste : une quinzaine de vaches laitières amaigries dont trois été déjà été mises en vente. «Le kilo de fourrage a atteint officiellement les 3 dinars, mais il est pratiquement impossible de l'avoir à moins de cinq dinars au marché noir, puisqu'il n'est jamais disponible sur les circuits légaux de distribution. Il coûte plus cher encore si c'est le collecteur du lait qui le fournit en échange... » Le fourrage assuré, c'est à l'écoulement du lait que l'éleveur fait face.
Ni les 35 centres de collecte habituels, ni le projet indéfiniment retardé de l'usine promise au lendemain du 17 décembre 2010 et dont seule la clôture est édifiée autour d'un terrain vague et non titré ne réussissent à ce stade à assurer la route complexe et entravée du lait. «Le résultat est un gâchis quotidien de lait déversé sans états d'âme ni regret puisqu'il coûte moins cher aux usines de distiller de la poudre que de traiter du lait frais... », regrette Sami qui se rend à l'évidence qu'il mettra, à ce rythme, moins de temps que prévu à abandonner la partie... Et peut-être bien de rejoindre Walid à Tunis sur quelque projet de commerce ou d'immigration, il ne sait encore... «En attendant, dit-il, les réseaux des intermédiaires continuent à officier en toute liberté et dans l'impunité. Ils multiplient leurs trafics, poussent les agriculteurs à leur perte et bénéficient de la clémence et de la complicité des nouveaux pouvoirs... Aucun contrôle n'est assuré».
Le sort de la tomate : entre la colère de Dieu et la main de l'ex-gouverneur
A El Braga 2, une autre famille et un autre cri de colère. Les Ben Ayed frères et cousins sont les sinistrés de la tomate qui ont vu rouge l'été dernier. Ahmed et Mohamed racontent comment la grêle s'est abattue sur leurs cultures, n'épargnant qu'une maigre partie. «Nous n'avons pas de quoi préparer la prochaine saison. Nous sommes de nouveau de simples petits bergers... Mais comment payer nos dettes, nos factures et nourrir nos enfants ? L'ancien gouverneur a refusé de nous écouter. Il a préféré s'entretenir avec les intermédiaires. Et l'administration ne nous a pas dédommagés». L'histoire de la tomate à El Braga comme dans toutes les autres localités n'est pas à une tempête près. Bien d'autres continuent à s'abattre sur une culture emblématique de la région : le prix du kilo à la vente qui ne décolle pas, les circuits de distribution qui gardent toute leur opacité et cette curieuse péripétie qui explique la grogne de l'été dernier. Une circulaire libérant l'exportation de la tomate à partir de toutes les régions productrices de Tunisie pour faire face à l'abondance a été empêchée par l'administration régionale de Sidi Bouzid, occasionnant de grosses pertes aux agriculteurs. Accusant l'ancien gouverneur d'être sciemment à l'origine de la tromperie, ils sont allés nombreux déverser leurs camions de tomates avariées devant le siège du gouvernorat. L'été 2012 a laissé bien des traces par ici...
Sur le chemin de retour, Hdhaba, Dachret Marzougui, Hmaïdia, Gdara offrent les mêmes étendues arides à perte de vue. Au loin, Medresset Aouithat et Ghzali, les plus anciennes écoles qui ont marqué la mémoire de plusieurs générations, ont dû fermer leurs portes à cette rentrée. Les fermiers étant partis, il n'y a plus d'enfants à scolariser.
Il en est ainsi des possibilités basiques de la croissance à Sidi Bouzid où deux ans après l'étincelle Bouazizi, l'agriculture nourricière est loin de faire sa révolution.
* Gammouda : le nom de la localité dite aussi Essadaguia et Douar Al Majnoune, a été choisi par Bourguiba pour rebaptiser Sidi Bouzid nouvellement érigée en gouvernorat au début des années 70. Mais la décision se confronta au refus catégorique des Bouzidiens
Utap : deux bureaux et une histoire qui se répète
Moncef Hamdouni, membre du bureau de l'Utap élu avant le 23 octobre, puis démis et remplacé par un bureau désigné, continue à sillonner les pistes et à aller à la rencontre des agriculteurs comme si rien n'avait changé. Et les agriculteurs continuent à apprécier son soutien, d'autant qu'aucun membre du nouveau bureau n'a à ce jour mis les pieds sur leurs terres. Aux paysans de Gammouda, le syndicaliste écarté confie que l'histoire est en train de se répéter : «La situation actuelle de l'Utap ressemble à celle où l'a mis Bourguiba quand il a créé l'Union des agriculteurs pour lui faire de l'ombre. C'est exactement ce que fait le gouvernement actuel en écartant un bureau élu et en imposant un autre qui lui fait allégeance».
Regueb et Mezzouna bradées
En août 2009, les agriculteurs de Regueb, incapables de rembourser leurs crédits bancaires, se sont vu confisquer les terres qu'ils exploitaient depuis des générations. Blessés à vif dans un droit du sol qu'ils croyaient acquis, ils sont entrés dans un sit-in long de plusieurs jours devant le siège du gouvernorat. Les terres de Regueb ont été revendues à des sommes modiques à des exploitants sfaxiens. Ces derniers sont de plus en plus nombreux à s'approprier massivement les terres habous ou collectives bradées par des agriculteurs ruinés et insolvables. De Mezouna à Regueb, ils regardent leurs terres prospérer entre les mains de nouveaux propriétaires et attirer le zèle des autorités régionales et des mêmes réseaux des intermédiaires qui les ont fait couler...
Sans propriétaires...
A la direction régionale des domaines de l'Etat et des affaires foncières, la réserve est de mise. Le dossier de l'épurement des terres agricoles est une bombe à retardement qui recèle le plus clair des problèmes de dépossession, d'exclusion et de marginalisation dont souffre typiquement la paysannerie bouzidienne, depuis la colonisation à ce jour, en passant par la dure expérience des coopératives. Sidi Bouzid compte 740.660 ha de terres agricoles, réparties majoritairement en terres collectives (à raison de 46,65%), terres habous occupées sous le régime de l'indivision (17,4%), terres domaniales (14,57%)... Seules jusqu'ici les terres domaniales ont pu être libérées dans des proportions de 80 à 90%. Les autres catégories risquent de crouler sous les dettes avant de trouver une solution foncière. Outre les blocages occasionnés au secteur agricole, les problèmes fonciers de Sidi Bouzid compromettent les possibilités d'investissements industriels.


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