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«Un échec à Tunis signifierait pour certains que les Arabes ne sont pas mûrs pour la démocratie» Rapport de l'Institut français des relations internationales (Ifri)
Ennahdha est un interlocuteur incontournable pour l'Europe et la France Sur les 1.200 sociétés françaises installées en Tunisie, seules une trentaine ont quitté le pays Où en est la Tunisie ? Ennhahdha peut-il devenir un parti démocrate ? La thèse du compromis entre laïcs et islamistes est-elle fondée. On vous propose un regard extérieur qui avance un bilan de la période postrévolutionnaire. «Tunisie An III de la révolution», est le titre-programme de cette note fraichement publiée par l'Institut français des relations internationales, qui a ce mérite de se projeter vers le futur et d'en dégager quelques scénarios possibles. L'avenir n'y est pas rose, il n'est pas non plus tout à fait noir. Ce rapport de quelque vingt quatre pages dispose de cette précieuse particularité de ne pas être condescendant, ni de tomber dans les caricatures et les clichés habituels. L'Institut français des relations internationales, (Ifri), est un centre français indépendant de recherches, d'information et de débats sur les grandes questions internationales. Il n'est soumis, peut-on lire sur le recto de la page de garde à aucune tutelle administrative, et définit librement ses activités. Le rapport est l'œuvre de Denis Bauchard, diplomate de carrière ministre conseiller chargé des questions économiques à la mission-permanente de la France auprès des Nations Unies, ambassadeur en Jordanie. Il a été également président de l'Institut du monde arabe en France. Il a pris soin d'emblée d'analyser minutieusement le processus transitionnel en cours, lequel sans suivre un parcours structuré, selon lui, n'a pas connu «les fortes turbulences, voire les affrontements armés qui affectent d'autres pays arabes». A partir de là, M.Bauchard dresse un paradigme comparatif répertoriant les acquis et points positifs d'un côté, les obstacles conséquents de l'autre, qui ont entravé jusque-là le passage de la Tunisie vers la démocratie. Ainsi, si les élections du 23 octobre 2011 se sont déroulées dans de bonnes conditions de transparence, le rapport relève le faible taux de participation à hauteur de 51,7 % des inscrits. Plus loin et toujours selon cette démarche comparative, Denis Bauchard met en avant le dépassement des délais impartis à la rédaction de la constitution, qui a donné à voir, pour l'heure, un avant-projet très contesté par l'opposition parce que «truffé de ruses, de pièges et d'équivoques». Il ne manque pas de louer, au passage, le fait qu'il n'y ait pas eu comme en Egypte «le coup de force constitutionnel». Un bilan politique, économique et social mitigé Pour ce qui est du climat général, Denis Bauchard relève le fait que la liberté d'expression s'est imposée. Les médias, y compris publics «gardent une certaine distance vis-à-vis du pouvoir», malgré des tentatives soutenues, fait-il observer, pour intimider les journalistes. Le constat est moins positif pour ce qui est des droits de l'Homme et du statut de la femme. Le texte de l'Ifri évoque le rapport 2012 d'Amnesty International qui fait état encore et toujours de «violations des droits humains qui se sont poursuivies, et des forces de sécurité qui ont continué à recourir à une force excessive contre les manifestants». Il n'y a plus, cependant, dans les prisons tunisiennes, de détenus politiques. C'est d'abord le constat du rapporteur spécial de l'ONU qui vient régulièrement en Tunisie, et visite les prisons sans notifications préalables. Pour ce qui est des droits des femmes, le rapport constate que les normes sociales sont en train de changer, «des pressions sociales sont orchestrées par les islamistes» à l'encontre des femmes. Mais à ce jour, aucun amendement n'a affecté le Code de la famille ni le droit des femmes. La situation économique affiche des indicateurs inquiétants, avec un solde négatif de la balance qui s'est accentué (5,2 milliards d'euros en 2012, contre 3,3 milliards d'euros en 2011) relève le rapport. Le déficit budgétaire, de 6 % en 2012, s'est creusé, mais l'endettement public reste modeste (45 % du produit intérieur brut). Le taux de chômage, malgré un recrutement significatif dans la fonction publique, a progressé pour attiendre officiellement 20 %, notamment parmi les jeunes. Malgré ces indicateurs pour le moins alarmants, M.Bauchard considère que la Tunisie n'est pas en état de faillite économique et financière, «contrairement à certains pays touchés par les révolutions» compare-t-il encore. Cependant, la nouvelle dégradation de la note souveraine par Standard and Poor's le 19 février, qui passe de BB à BB –, constitue un avertissement planétaire. La reprise reste fragile, dans plusieurs secteurs. Mais, tous les investisseurs étrangers n'ont pas plié bagage. Sur les 1.200 sociétés françaises installées en Tunisie, essentiellement des PME, seules une trentaine ont quitté le pays. Le climat politique et social souffre de plusieurs maux. La violence s'est peu à peu banalisée, beaucoup se sont mis à craindre une dégénérescence qui risque de conduire à la guerre civile, alerte l'auteur. Le pouvoir est accusé de laxisme voire de complaisance à l'égard des salafistes. Source première d'agressions souvent à l'arme blanche, parfois avec armes à feu. Ces actions, constate l'analyste, «restent mollement et tardivement réprimées». Ce mouvement radical s'est imposé, fait-il observer, grâce à l'appui financier des fondations wahabites. Le chiffre d'un millier de djihadistes est avancé dans le rapport, pour ajouter que «le réservoir des sympathisants peut contribuer à nourrir le vivier des djihadistes». Quant à la découverte assez fréquente de caches d'armes sur le territoire tunisien, l'auteur l'impute en partie au pillage des arsenaux libyens. La bipolarisation entre un camp «islamo-conservateur» et un parti d'opposition hétérogène qui rassemble les «libéraux-progressistes» s'est répercutée sur la configuration de la société tunisienne. Selon l'auteur, l'assassinat de Chokri Belaïd a été le catalyseur qui a provoqué une crise politique profonde dont l'issue demeure encore incertaine. Les visées réelles d'Ennahdha Le rapport a dressé les points forts et les points faibles des principales formations politiques, Ennahdha paraît la plus efficace ayant pour atouts une forte capacité de mobilisation, une organisation solide et structurée, une ramification qui s'étend dans les quartiers déshérités et la Tunisie profonde. En outre, ajoute-t-il «Ennahdha bénéficie de l'appui de la majorité des imams des 5.000 mosquées que compte le pays». Les ligues de protection de la révolution constituent un autre procédé efficace, qui a tôt fait de quadriller la population, quatre-vingt ligues opèrent actuellement sur l'ensemble du territoire. Toujours dans cette analyse profonde du parti islamiste et des ses méthodes, l'auteur met en avant les deux principaux courants qui le traversent. Mais, la différence entre les modérés, dit-il, et les plus radicaux, réside dans le rythme. Pendant que les «pragmatiques», désignés par le président Marzouki «d'islamo-démocrates», et dont Jebali représente l'incarnation, optent pour la temporisation, «la société tunisienne n'étant pas mûre pour une islamisation immédiate», les autres, le courant majoritaire, moins enclins au compromis, sont pour la méthode forte. «Mais si la tactique et la méthode peuvent différer, il faut être conscient que l'objectif stratégique est bien de promouvoir les valeurs islamiques et donc la charia», précise explicitement M.Bauchard. En tenant compte de l'ensemble de ces éléments, l'auteur dégage quatre scénarios possibles : Scénario blanc La Constitution est adoptée par la majorité des deux tiers de l'Assemblée constituante, permettant d'organiser des élections législatives en octobre, ou novembre 2013, puis une élection présidentielle. Ennahdha serait vaincue de justesse aux élections. Les nouvelles institutions fonctionnent avec un président consensuel, un gouvernement dirigé par un représentant du pôle libéral-progressiste : Ennahda entre dans l'opposition, et joue le jeu de la démocratie. Scénario vert Ennahdha, bien qu'il ait lâché les portefeuilles sensibles continue, de fait, de contrôler le pouvoir. Un projet de Constitution d'inspiration largement islamiste est adopté, de justesse ou par référendum. Ennahdha, avec l'appui des partis salafistes, remporte les élections législatives et présidentielle. L'ordre islamiste s'installe, noyaute l'administration et commence, grâce à un Parlement acquis, à remettre en cause les dispositions actuelles de l'Etat civil, le statut personnel et le code pénal. Scénario noir La contestation s'affirme, les Ligues de protection renforcent leur emprise, et servent de courroie de transmission au gouvernement. Les incidents violents se multiplient avec une influence croissante des éléments salafistes. Le désordre s'installe, les affrontements entre les deux composantes de la société tunisienne se multiplient. Les élites modernistes s'exilent. Le pays tombe progressivement dans le chaos. Scénario gris Le projet de Constitution est adopté assez rapidement grâce à la volonté des deux camps d'arriver à une solution de compromis. Ce compromis comporte de nombreuses ambiguïtés, suscitant plusieurs interprétations possibles. Un président consensuel est élu à la tête de l'Etat. Les sélections ne permettent pas de dégager une majorité claire : un gouvernement de coalition est mis en place avec une participation d'Ennahdha. Le Premier ministre apparaissant comme un arbitre soucieux de promouvoir les réformes indispensables. Le meilleur pour la fin Après avoir scénarisé ces quatre options, le diplomate précise que pour l'heure, se trouvant à la croisée des chemins, le sort de la Tunisie n'est pas encore scellé. Tout, est, donc, possible. Cependant, quelques éléments sont importants à mettre sur la balance, insiste l'auteur, pour réussir la transition démocratique. Il faudra tenir compte, entre autres, du poids du conservatisme social et religieux qui reste très fort, et du clivage entre une Tunisie émergente et prospère, et celle de l'intérieur et du Sud, pauvre et sous-développée. Pour ce qui est de la marge d'influence de l'Europe comme de la France, Denis Bauchard estime qu'elle reste faible, mais qu'il faudra maintenir le contact et accompagner la révolution et le processus transitionnel, aussi bien financièrement que moralement, tout en se gardant d'interférer dans les affaires internes et les choix opérés, puisque tout ce qui émane de l'Europe et de la France est minutieusement analysé. Après cette radioscopie du processus transitionnel, des conclusions ont été tirées, dont ressort en substance ; Ennahdha est une force incontournable, qu'il soit au pouvoir ou dans l'opposition. C'est pourquoi, ni la vie politique, ni les institutions ne fonctionneront si cette force ne trouve pas sa place, ni n'adhère au système politique. Un nécessaire dialogue devra s'établir entre les deux pôles politiques ; le parti islamiste et le bloc progressiste libéral. Les réels atouts dont se prévaut le pays sont en mesure d'impulser cette transition vers l'avant : une élite de qualité, une classe moyenne importante, une société civile engagée, un Islam à dominante modérée, un modèle économique viable, même s'il demande des réformes, et une réelle volonté d'ouverture sur le monde d'une partie importante de la société... La Tunisie, étant un véritable laboratoire de la démocratie arabe, un échec à Tunis serait, de facto, lourd de conséquences et donnerait raison à ceux qui estiment que les Arabes ne sont pas mûrs pour la démocratie. A bon entendeur... D'après le rapport de l'Ifri