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«On est sorti du salafisme, aujourd'hui on est dans le terrorisme»
Interview - Hatem M'rad à La Presse :
Publié dans La Presse de Tunisie le 14 - 06 - 2012

Les Tunisiens sont désemparés, le mot est peut-être faible. Face à la montée des violences, à la dérive sécuritaire, au délitement de l'Etat, et pour finir l'instauration du couvre-feu dans certaines villes, les Tunisiens sont inquiets et se sentent menacés.
Les questions sans réponse sont nombreuses: pourquoi en est-on arrivé là ? Le gouvernement est-il capable de protéger la population? Quels sont les scénarios d'avenir ?
Pour répondre à ces doutes et questionnements et tenter de comprendre les événements à travers l'éclairage d'un spécialiste, nous avons interrogé Hatem M'rad, professeur de sciences politiques, auteur de plusieurs livres*, membre de l'Association internationale de science politique, président-fondateur de l'Association tunisienne d'études politiques. Entretien.
La plupart des Tunisiens sont désormais très inquiets par l'évolution de la situation. Pouvez-vous leur apporter un éclairage?
Les Tunisiens ont toutes les raisons d'être inquiets. Le gouvernement de coalition n'assure pas sa mission et sa responsabilité en matière d'ordre public. Pis encore, les Tunisiens ont perdu confiance dans une institution qui s'appelle l'Etat. L'Etat est devenu un enjeu de petits calculs électoraux d'une coalition dépassée par les événements. On ne fait ni d'électoralisme primaire ni d'idéologie islamo-salafiste en période de grands troubles. On assure la survie de l'Etat et on protège la société.
Je dis responsabilité du gouvernement, parce que d'après l'article 18 de la loi constituante du 16 décembre 2011 relative à l'organisation provisoire des pouvoirs publics, c'est le gouvernement qui « veille à la direction des affaires de l'Etat, à garantir le fonctionnement régulier des services publics et à diriger les institutions de l'administration et de la force publique », outre le statut d'urgence qui lui donne beaucoup de pouvoirs en matière de sécurité. Or, l'Etat est en crise en Tunisie parce qu'il n'a plus ce monopole de la force publique qui fait toute sa spécificité. Il n'est plus maître de la situation.
Le gouvernement Essebsi l'a été davantage, même au milieu de l'agitation révolutionnaire. Le gouvernement actuel, contrairement au précédent, a laissé faire les salafistes. Il paye le prix aujourd'hui, puisqu'il est concurrencé par des groupes salafistes et par des criminels de droit commun. On est sorti du salafisme, aujourd'hui, on est dans le terrorisme. C'est toute la Tunisie qui brûle, du nord au sud et de l'est à l'ouest.
La nouvelle et grave flambée de violence est-elle réellement spontanée ou vous semble-t-elle préméditée?
Rien n'est spontané en politique, à plus forte raison chez les groupes salafistes visant à atteindre l'Etat pour changer la société à la manière du « Salaf Essalah ». Cité de Dieu et Cité des Hommes qui, chez Saint Augustin, ont vocation à coexister éternellement, pour le bien de ces deux mondes, doivent au contraire être confondues chez les salafistes. On ne partage pas Dieu entre des partis kuffârs, parce que la démocratie est elle-même kûfr. Dieu gouverne seul par la charia interprétée pourtant par des hommes, puisque ni Dieu, ni le Prophète ne sont avec nous pour interpréter officiellement la charia. Cela, c'est le cercle vicieux des systèmes politiques qui autorisent les partis et les groupes religieux à participer en leur sein. En matière politique, l'insertion de la religion est catastrophique. On perd du temps, on tourne en rond, on ne produit plus, les débats religieux sont improductifs politiquement, économiquement et socialement. On n'avance pas vers le progrès.
Les salafistes : combien sont ils ? Vont-ils accepter les règles du jeu démocratique et le résultat des urnes ?
Les salafistes sont au nombre de 16.000 ou 17.000 dans toute la République, d'après les services du ministère de l'Intérieur. S'ils manifestent souvent en grand nombre dans des lieux ciblés, mais limités, à 2.000 ou 3.000 personnes, c'est pour tromper l'opinion publique sur leurs forces réelles. Ils peuvent manifester dans 5 ou 6 lieux différents avec 1.000 ou 2.000 hommes dans chacun de ces lieux, mais pas dans tout le pays avec des gros bras. Electoralement, ils ne valent rien, c'est sans doute une des raisons pour lesquelles ils refusent de se constituer en partis politiques et rejettent la procédure électorale, tout comme la démocratie. La souveraineté du peuple ne rivalise pas pour eux avec la souveraineté de Dieu. Mais il faut dire que jamais une minorité inexistante, même électoralement, ne peut imposer son diktat à la majorité du peuple.
De toutes les manières, il faudrait refuser de légaliser les partis qui ont un programme religieux et ne reconnaissent pas le caractère civil et républicain de l'Etat.
Le gouvernement semble complaisant ou laxiste avec les salafistes, même les plus violents d'entre eux. Pourquoi?
Le gouvernement est entre l'enclume et le marteau. Il veut à la fois les battre et les associer. Il faut clarifier le jeu avec eux. On ne peut pas les combattre et les associer en même temps. Les communistes n'ont cessé d'être révolutionnaires qu'avec l'écroulement du communisme en Europe de l'Est. Rached Ghannouchi disait encore avant-hier à la télévision qu'il faudrait donner toutes les chances à la négociation avec les salafistes. Mais un illuminé fanatique n'a jamais fait de concessions avec son dogme. On ne fait pas de compromis avec Dieu quand Dieu est Lui-même la base centrale du dogme. Les salafistes pensent théocratie et nous (islamistes compris) pensons et parlons démocratie. Ennahdha est un parti politique. Viendra le jour où il sera beaucoup plus politique que religieux. Ennahdha pense d'abord pouvoir et ensuite accessoirement Dieu. Les salafistes, c'est le contraire. Mais les salafistes attendrissent Ennahdha et le gouvernement. Ils ont la même fibre et la même morale de base.
Le prochain congrès d'Ennahdha influencera certainement la vie politique tunisienne. Mais dans quel sens? Que va-t-il en sortir?
Ce congrès va certainement fixer la stratégie politique et électorale pour les prochaines échéances électorales. S'il y un gouvernement d'union nationale, c'est ce congrès qui va le fixer. Ghannouchi a hâte de convaincre les salafistes avant ce congrès pour fixer également les rapports d'Ennahdha avec eux et clarifier les règles du jeu avec les partis laïques.
Le gouvernement ne semble pas tenir le pays, ni sur le plan sécuritaire ni sur le plan économique. Pourtant, il refuse tout appel à un gouvernement de salut national. Comment jugez-vous, vous-même, sa prestation et sa capacité à sortir le pays de l'ornière?
Le gouvernement a juste un besoin de cohérence et de clarté. La politique est clarté, parce qu'elle est réalisation d'un programme politique et parce qu'elle est concurrence entre des partis pour accéder au pouvoir. L'électeur et le citoyen eux-mêmes ont besoin de choix clairs. Dans le gouvernement actuel, il y a beaucoup plus d'hommes de partis que d'hommes d'Etat. L'Etat n'a pas de pédagogie.
Les responsables du gouvernement multiplient les conférences et les passages dans les médias, mais ils ne convainquent pas, parce que cela part dans tous les sens. Le gouvernement ne donne pas l'impression lui-même d'être convaincu et résolu. Il y a des politiques sectorielles, mais qui ne sont pas reliées à une politique d'ensemble. C'est vrai que le gouvernement doit faire tous les jours des compromis entre ses composantes. C'est vrai qu'Ennahdha doit faire elle-même des compromis entre les militants modérés et les extrémistes. C'est vrai que les acteurs politiques tunisiens n'ont pas l'expérience de la collaboration politique. Mais le peuple et l'Etat ne doivent pas en pâtir.
Est-il normal que le peuple soit l'otage de la mésentente entre les composantes du gouvernement ou de l'incompétence des acteurs qui multiplient les gaffes politiques, surtout en période trouble et dramatique? Le gouvernement doit rassurer, il ne rassure pas. Il doit inspirer confiance, il ne l'inspire pas. La confiance, tout comme la légitimité viennent de l'efficacité.
Quels sont selon vous les scénarios d'avenir?
Personnellement, je crois au gouvernement d'union nationale (c'est l'appellation la plus convenable) et j'ai soutenu cette idée le lendemain des élections du 23 octobre dans votre journal La Presse. C'est la meilleure chance pour la Tunisie, même après les prochaines élections législatives. La phase transitoire ne se terminera pas une fois la Constitution adoptée ou une fois que toutes les élections auront eu lieu.
La conjoncture transitoire et d'apprentissage politique va durer à mon avis 7 à 8 ans. La vie politique se stabilisera après deux élections législatives. C'est ce qui fait que les rapports majorité-minorité ou le jeu politique ordinaire ont peu de logique dans la période actuelle, instable et troublée: insécurité, vestiges de l'ancien régime, crise économique, martyrs, corruption, justice transitoire, vide juridique, amateurisme politique, salafisme, violence.
Ce type de gouvernement est composé des partis les plus représentatifs au Parlement ou à la Constituante. Il n'est pas forcément composé de tous les partis représentés à ces instances. Après les grands troubles, crises et guerres, on recourt souvent au gouvernement d'union nationale, parce que dans la phase de reconstruction tous les problèmes anciens remontent d'un coup et soudainement à la surface.
Aucune majorité, aucune alliance majoritaire ne peuvent régler seules ces questions, comme on le voit en Tunisie.
Il y a eu un gouvernement d'union nationale palestinien en février 2007 pour mettre fin à la violence. Il était composé de 9 membres de Hamas, 6 du Fath, 4 de différents partis et 3 indépendants. Il y a eu un gouvernement de ce type en Grèce en novembre 2011 après la crise financière, composé de 14 socialistes, 2 conservateurs et un de l'extrême droite. On peut le faire encore chez nous.
Ce gouvernement doit être mi-politique, parce que les grandes orientations sont politiques et parce que les technocrates ne sont pas responsables politiquement, et mi-technocratiques, parce que beaucoup de questions sont complexes et ne peuvent être réglées par les politiques seuls.
Que pensez-vous de la faiblesse de l'opposition?
Il y a d'abord la faiblesse du gouvernement de coalition dans l'exercice du pouvoir. Quant à l'opposition, elle joue son rôle, qui est de critiquer le gouvernement. Elle gère, comme le disait Giscard d'Estaing, l'ancien président français, le ministère de la parole. Que peut-elle faire d'autre ? L'opposition, surtout le PDP, le plus représentatif dans l'opposition, a malgré tout une bonne part de responsabilité dans ce qui se passe actuellement. Ella a refusé de faire partie du gouvernement d'union nationale qui lui a été proposé par Ennahdha, le CPR et Ettakatol. Dommage que Néjib Chebbi, pourtant un vieux loup de la politique, soit souvent en retard d'une guerre, avant l'élection comme après. En politique, il faudrait faire le grand opportunisme (faire les grands choix au moment opportun), pas le petit. Maintenant, ce sont les islamistes qui n'en veulent pas. Mais ils y reviendront. Ils n'ont pas le choix, sur le plan électoral, comme sur le plan politique.
L'argent et la politique: il règne une grande opacité. Y a-t-il de l'argent de l'étranger? D'où vient l'argent d'Ennahdha ?
On n'a pas réussi à appliquer les textes sur le financement des partis dans les grands moments, en période électorale, avant le 23 octobre, pourquoi voulez-vous qu'on réussisse en dehors des élections. Ennahdha paye en plus en nature: moutons, ordinateurs, mariages collectifs. Comment interdire les dons aux populations en nature ? Comment interdire les transferts de fonds de l'étranger ? Les experts doivent à mon avis s'y pencher sérieusement. Brasser tant d'argent est dangereux pour la démocratie. L'argent des partis crée lui aussi la corruption dans la société et la nouvelle instance constitutionnelle pour la lutte contre la corruption devrait pouvoir régler cette question.
Quelles sont nos chances de réussir cette transition et d'accéder à une vraie démocratie?
Le pays entrera dans une vraie démocratie lorsqu'on aura compris que la démocratie, ce n'est pas seulement le respect des règles de droit, c'est aussi le sens du compromis. La loi, c'est bien, le compromis politique, c'est mieux. Les passions partisanes, poussées jusqu'au bout, peuvent faire disparaître la possibilité d'entente dans la société, nécessaire en période de crise ou de fondation de nouveau régime. C'est pour cela que je disais que le gouvernement d'union nationale est une nécessité.
Il y a dans le pays une vraie polarisation entre deux camps qui semblent irréductibles, modernistes et radicaux à référentiel religieux. Est-il possible d'en sortir par le haut à travers une troisième voie?
Je ne crois pas à la 3e voie, au-delà des modernistes démocrates et des religieux. La démocratie est elle-même plus qu'une 3evoie, elle est une voie de synthèse permettant de faire cohabiter tous les courants politiques. La preuve, c'est que dans l'histoire politique, la démocratie a absorbé tous les régimes et courants politiques qui la renient. Elle a absorbé les monarchistes, les impérialistes, les communistes, les conservateurs, les fascistes, les nationalistes, les théocrates. Elle absorbera certainement l'islamisme pur et dur pour ne garder que son versant politique. Car la démocratie est elle-même un compromis permanent.
*Place de la procédure dans la diplomatie de conférence. L'opinion publique mondiale.
Libéralisme et adversité.
Libéralisme et liberté dans le monde arabo-musulman (de l'autoritarisme à la révolution).


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