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La lutte contre la corruption n'est-elle pas une priorité nationale ?
Lettre ouverte à Monsieur le Chef du Gouvernement :
Publié dans La Presse de Tunisie le 04 - 05 - 2015


Par Mohamed MEDDEB
Suite au soulèvement en Tunisie, fin 2010-début 2011, de nombreuses analyses ont tenté d'en expliquer les causes profondes; on a invariablement évoqué le modèle économique qui a atteint ses limites et l'appauvrissement de la classe moyenne, le déséquilibre de développement régional et la marginalisation des zones intérieures, le chômage surtout parmi les jeunes diplômés, le despotisme politique et l'absence de libertés, etc. A mon avis, l'explosion populaire était l'aboutissement de l'interaction de tous ces facteurs à la fois, très largement aggravée et amplifiée par le fléau de la corruption qui a envahi tous les domaines, la politique, l'économie, le commerce, l'administration publique, les rapports socioprofessionnels et le comportement des Tunisiens, qui sont dans quelques cas victimes, mais en général plutôt des complices actifs et bien conscients de la nature de leurs comportements. Ce fléau s'est manifesté, et persiste toujours, sous différentes formes, népotisme, favoritisme, contrebande, fraudes fiscales, transgressions de la loi habilement déguisées, facilitations irrégulières à autrui, enrichissement illégal...Tout cela a contribué à créer un environnement de suspicion et de méfiance de tous envers tous et en particulier envers l'Etat et ses différentes structures, d'où une crise générale de valeurs qui est venue s'ajouter au despotisme politique et à l'absence de libertés pour amener le pays à l'explosion populaire.
La longue période de transition fut largement accaparée par le volet politique; les gouvernements successifs n'ont pas réussi à initier les réformes socioéconomiques attendues pour relancer le pays sur la voie du développement et de la prospérité, dans la liberté, la justice sociale et la démocratie. Dans une telle situation, la logique veut qu'on commence par débarrasser le pays de tout ce qui entrave le bon fonctionnement de ses institutions et de ses services publics. Evidemment, cela suppose des réformes spécifiques à chacun des secteurs, mais aussi et en première urgence, il y a lieu de combattre la corruption qui ronge, tel un cancer, tout le corps social et indifféremment tous les domaines d'activités; toutes les institutions, publiques et privées; pour devenir aujourd'hui une pratique, quoique dénoncée par tous, elle se trouve dans les faits, bien ancrée dans la mentalité, un mode de vie quotidien pour une large partie des Tunisiens. Affaiblie par les tiraillements politiques, la justice transitionnelle, qui devrait couvrir la période antérieure à 2013, est aujourd'hui plus que problématique. Dans tous les cas, mon propos ne se réfère ni à cette justice transitionnelle ni à la récente initiative présidentielle ambiguë de la «Réconciliation nationale». Partant de la situation actuelle, mon discours porte sur l'avenir et plus précisément sur la nécessité pour l'Etat d'œuvrer d'urgence pour éradiquer au plus vite la corruption, condition indispensable au succès de tout projet de redressement que le pays compte entreprendre dans les années à venir.
Cherchant à dépasser ses grandes déceptions initiales, le peuple tunisien a reporté tous ses espoirs sur les autorités issues des dernières élections, cette fois-ci « non provisoires », bénéficiant de toute une législature de cinq ans pour répondre aux attentes du peuple, à commencer par la lutte contre la corruption.
Cependant, à la surprise générale, ni dans son discours de présentation de son équipe gouvernementale à l'Assemblée des représentants du peuple le 5 février dernier, ni dans celui du 15 mars, ni dans ses récentes interventions à l'ARP et dans les médias, le chef du gouvernement n'a fait la moindre allusion au dossier de «la lutte contre la corruption ». Le silence assourdissant de l'exécutif actuel sur ce sujet laisse planer le doute quant à sa volonté réelle de combattre ce fléau qui ronge la société tunisienne et tous les secteurs d'activités dans le pays. Et là de sérieuses questions s'imposent :
Sur le plan socioéconomique et pragmatique, est-il possible de faire sortir le pays du marasme général actuel sans s'attaquer sérieusement au dossier de la corruption?
Comment justifier sur les plans politique, de l'éthique, de la justice sociale et des valeurs universelles de bonne gouvernance cette passivité et cette tolérance de fait envers un tel fléau ?
La réponse est plus qu'évidente, d'abord rien ne peut justifier l'attentisme et le silence de l'exécutif actuel à l'égard de la corruption; cette attitude favorise la perpétuation des pratiques irrégulières et ne permet pas d'instaurer dans le pays la transparence et la confiance nécessaires à sa relance. La corruption est une source de doute et de méfiance réciproque entre toutes les composantes de la société, les citoyens ordinaires, les opérateurs économiques nationaux et également étrangers, l'administration publique, les acteurs politiques et les partenaires étrangers... Ceci ne motive personne ni à investir ni à s'investir pour la reconstruction du pays. Ensuite, sans combattre ce fléau, aucun plan socioéconomique si bien ficelé et si intensément soutenu politiquement et financièrement de l'intérieur et de l'étranger soit-il n'a les moindres chances de réussite et les grandes aspirations populaires à la justice sociale et à un avenir meilleur demeureront de simples chimères.
La corruption est à l'origine de la plupart des maux dont souffre le pays et qui entravent tout projet de développement. En effet, n'est-elle pas à l'origine de l'inefficience de l'administration Publique et par-là du dérèglement général des activités économiques et commerciales; du très faible rendement de tout le secteur public : administration et entreprises ; du développement de la mentalité du gain rapide et facile; de l'évasion fiscale, de la transgression de la loi en toute impunité..? Y a-t-il encore besoin de démontrer que l'injustice sociale, prévalant en Tunisie, n'est en fait qu'un sous-produit largement dérivé de la corruption ? Celle-ci se développe et produit toute sorte d'injustice, d'ailleurs, indépendamment du degré de prospérité du pays. Pis encore, dans un environnement où sévit la corruption, la croissance économique si jamais réalisée ne fait qu'amplifier les inégalités, les frustrations et le désespoir, d'où les agitations sociales et l'instabilité. La nécessité de combattre la corruption est tellement évidente, qu'il est difficile d'expliquer le silence de ce gouvernement sur ce thème. Est-ce la négation pure et simple de l'existence du mal, de son ampleur et de ses retombées néfastes actuelles sur le pays et sur son avenir? Ou s'agit-il d'une démarche d'ordre psychologique cherchant à ne pas mettre en relief ce fléau pour ne pas ternir davantage l'image du pays ( ! ) et faire fuir les investisseurs surtout étrangers et les touristes déjà trop hésitants? L'absence de volonté, clairement affichée par l'exécutif, de s'attaquer à la corruption est manifeste d'autant plus qu'aucune structure au sein du gouvernement n'a été prévue et chargée de ce dossier.
Il est essentiel que les partenaires économiques et les instances financières, nationaux et étrangers ainsi que les citoyens tunisiens saisissent bien les intentions du gouvernement envers la problématique de la corruption et l'approche qu'il compte adopter pour la combattre. Ceux-là attendent des signes forts et des décisions audacieuses de la part du gouvernement; si non, rien ne les inciterait à prendre des risques, au contraire à elle seule la corruption suffit à dissuader les investisseurs et les hommes d'affaires les plus convaincus.
Faut-il rappeler que sur le plan social, les peuples supportent très mal les retombées de la corruption, car elle est fatalement génératrice d'injustices et de frictions sociales, et ce, même dans une période de croissance économique, alors que dire dans une phase post-soulèvement, une période de régression générale et aussi difficile et sensible que celle que traverse la Tunisie? La corruption est contraire à la valorisation du travail, à la méritocratie, à l'efficacité, à la transparence, au goût de l'effort; au contraire, elle est synonyme d'immoralité des rapports entre concitoyens; d'égoïsme poussé à son extrême au détriment de l'intérêt général; de dysfonctionnements des services publics ; d'entrave à tout esprit d'entreprise; d'injustices ; de recours au moindre effort pour un maximum de gain, peu importe si c'est aux dépens d'autrui ou de l'intérêt général et de la loi...bref si elle n'est pas combattue, la corruption est le chemin le plus direct et le plus court, menant tout naturellement à la déconfiture de l'Etat et à la perdition totale de la nation.
Les gouvernants doivent toujours avoir présent à l'esprit la raison profonde du soulèvement populaire de 2010-2011, qui n'est autre que l'injustice sociale directement dérivée de la corruption sous ses formes multiples, et si celle-ci n'est pas éradiquée, non seulement la délivrance ne sera pas de sitôt, mais rien ne pourrait prévenir de nouvelles violentes agitations et déflagrations sociales. Généralement, les mouvements sociaux les plus douloureux et les plus persistants sont ceux provoqués par l'injustice et les frustrations résultant de la corruption. Les violents mouvements sociaux de 2008 qui ont secoué le bassin minier dont la région dz Redayef pendant plus de six mois et qui semblent reprendre ces jours-ci se sont déclenchés suite au recrutement d'un certain nombre de personnel à la CPG, recrutements largement entachés de favoritisme et d'inégalité des chances et de traitement parmi les jeunes postulants, et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres.
Ainsi, les meilleurs plans de développement socioéconomique n'ont aucune chance d'aboutir et d'éviter au pays de poursuivre sa descente vers l'enfer et la faillite, s'ils ne sont pas accompagnés d'une véritable guerre, déclarée, soutenue, audacieuse mais juste, pour éradiquer la corruption dans l'administration et les entités publiques. Peut-on espérer le moindre redressement de la balance commerciale et l'amélioration des recettes fiscales ou circonscrire la contrebande par exemple, tant que de forts soupçons de corruption continuent à peser sur certains services en charge des points de passage frontaliers terrestres, maritimes et aériens : la douane, les services sécuritaires, l'Office de la marine marchande et des ports, la Stam, l'Opat? Y a-t-il le moindre doute qu'on ne peut espérer l'amélioration du rendement de l'administration et des entreprises publiques si les recrutements, les nominations et les promotions continuent à obéir à tous types de critères sauf celui du mérite? N'est-il pas naïf d'envisager la ruée des investisseurs étrangers vers notre pays alors que nous-mêmes, les Tunisiens, nous ne cessons de mettre en exergue et de confirmer haut et fort dans les médias, la généralisation et l'ampleur de la corruption dans le pays sans que le gouvernement ne bronche?
M. le chef du gouvernement, vous êtes réputé être plutôt pragmatique, réaliste et sérieux pour ne pas faire comme si la Tunisie était le paradis de la transparence, de la bonne gouvernance et que les valeurs dominantes dans la société et l'administration se trouvent être la transparence, le strict respect de la loi, la célérité de l'administration publique, l'égalité des chances, l'équité, le mérite, dans quel cas tout ce dont le pays aurait besoin se limiterait aux plans de redressement économique que vos collaborateurs s'empressent d'élaborer. Encore une fois, quel que soit l'aboutissement du processus de la justice transitionnelle et de la nouvelle initiative présidentielle de la réconciliation nationale, il est de l'intérêt suprême du pays que le gouvernement initie d'urgence une action pour venir à bout de ce fléau, l'avenir du pays en dépend très largement. Certes, c'est un projet délicat, complexe et de longue haleine, les enjeux sont énormes, les mauvaises habitudes résisteront et inverser les mentalités n'est pas chose aisée, mais gagner cette bataille reste la condition sine qua none à un éventuel redressement économique et social du pays ; redressement dans la justice sociale, la liberté et la dignité dont on n'a pas cessé de rêver ; sinon à quoi auraient servi les grands sacrifices humains consentis et quel avenir préparons-nous pour les générations futures ?
M. le chef du gouvernement, permettez-moi, d'attirer respectueusement votre attention sur ce qui suit :
- en termes simples, la réussite des meilleurs programmes socioéconomiques reste tributaire d'une bonne gouvernance et de l'adhésion effective et volontaire de l'ensemble de la société à vos projets, cette adhésion dépend à son tour directement de votre capital confiance/ crédibilité auprès des instances politiques et financières; des investisseurs nationaux et étrangers et particulièrement auprès des citoyens tunisiens ordinaires. Ce capital confiance/crédibilité dépend dans de larges mesures du degré de votre détermination effective à éradiquer la corruption et il va sans dire que la lutte contre ce fléau incombe à l'Etat, et en premier lieu au chef du gouvernement,
- la corruption est, de nos jours, une gangrène qui ronge tous les secteurs de production et des services publics, un fléau généralisé, reconnu par tous et qui a gagné la mentalité et le comportement quotidien des Tunisiens qui y semblent résignés (!) Le vrai problème est que tous les acteurs et observateurs reconnaissent bien l'ampleur et la gravité du phénomène et les dégâts qu'il occasionne au pays, mais dans les faits personne ne s'y oppose, au contraire on finit par s'y résigner et s'y inscrire, comme s'il s'agissait d'une fatalité ;
- il ne s'agit nullement de mener la chasse aux sorcières ou fouiller dans les archives du siècle passé, tâches revenant de droit à « l'Instance de la vérité et la dignité », plutôt il y a lieu de mettre fin à ces pratiques pour créer à l'avenir les conditions de transparence, de confiance et de légalité, indispensables à la réussite des plans de redressement socioéconomique que vous aurez mis au point.
Et comme la lutte contre la corruption passe nécessairement par des mesures concrètes et bien annoncées, je me permets de vous en proposer quelques-unes :
Afficher publiquement et clairement la détermination de l'Etat à combattre la corruption et charger un secrétariat d'Etat exclusivement de ce dossier; une telle décision porte en elle un message fort d'espoir et aussi de dissuasion.
Pour les institutions publiques lourdement soupçonnées de corruption, il y a lieu de créer des commissions nationales ad hoc ; inutiles de compter sur leurs organes de contrôle internes déjà existants, car leur présence n'a pas résisté, par le passé, au développement du fléau. Ces commissions peuvent être composées de membres qualifiés provenant de la présidence du gouvernement, mais aussi de l'Assemblée des représentants du peuple, du ministère de la Justice et pourquoi pas des organisations de la société civile et des médias, cette diversification leur donne crédibilité, force et efficacité;
Dans l'administration publique, imposer le recours au maximum aux nouvelles technologies de l'information et de communications (TIC) pour réduire les contacts humains, source de pratiques douteuses;
Revoir les procédures de recrutement du personnel dans la fonction publique pour s'assurer de l'adoption du critère du mérite et seulement du mérite et ce dans la transparence et l'égalité des chances ;
Revoir les critères d'évaluation et de promotion des fonctionnaires de l'Etat de manière à récompenser généreusement l'effort, le dévouement et en même temps sanctionner sévèrement les infractions et la passivité complice;
Ne pas hésiter à porter à la connaissance du public les affaires de corruption importantes avérées ainsi que les sanctions décidées (bien sûr en gardant l'anonymat des concernés), cela est pédagogique et en même temps assez dissuasif ;
Bien responsabiliser les cadres quant aux cas de corruption signalés dans les organismes et services qu'ils dirigent, leur responsabilité doit normalement couvrir non seulement les actes qu'ils commettent eux-mêmes en personne, mais aussi ceux commis par leurs subordonnés respectifs sans que le chef prenne les mesures nécessaires, dans les limites de ses prérogatives, pour éviter les irrégularités et les torts avérés. Enfin, pourquoi ne pas mener une campagne».
Une campagne juste, dans le respect de la loi, de la dignité des présumés et surtout loin de tout esprit revanchard.
La guerre à la corruption permettra à l'Etat de se reconstruire une crédibilité, de rétablir son autorité, de récupérer ses droits financiers, d'assainir l'administration et les entreprises publiques et améliorer sensiblement l'efficacité des interventions des structures de l'Etat, de remettre le pays au travail dans le respect de la loi, la dignité et pourquoi pas aussi dans l'enthousiasme ? Rien de cela n'est envisageable si la corruption n'est pas farouchement combattue et éradiquée. Que Dieu garde la Tunisie.


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