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Rym Mahjoub : La tigresse Afek du Bardo
Publié dans Leaders le 05 - 03 - 2016

Sport, maths et médecine : toute sa jeunesse en avait été comblée, entre Mahdia, Sfax Métaloui et Tunis . C'était son choix, sa passion ! Pour Rym Mahjoub, la médecine et la spécialité en radiologie viendront de fait. Son engagement politique, un peu sur le tard dès le 14 janvier 2011, s'imposera de lui-même. Son adhésion à Afek Tounès parmi les fondateurs en sera le prolongement naturel. Son élection à l'Assemblée nationale constituante en 2011 révèlera aux Tunisiens sa pugnacité. Et sa réélection en tant que députée de Mahdia à l'Assemblée des représentants du peuple confirmera son image d'inlassable battante.
Reste son jardin secret, outre sa famille: le malouf et, plus largement, le patrimonial. Rym Mahjoub, qui boucle dans quelques jours ses cinquante ans (née un certain 16 mars, proclamée journée nationale de l'habit traditionnel), est l'une des icônes de ces femmes tunisiennes qui façonnent l'histoire du pays et ne cessent de surprendre.
Portraits express
Béji Caïd Essebsi
Dahia , le vieux politicien resté ambitieux C'est la figure emblématique de l'homme fort. Sa force n'est pas physique, elle est surtout mentale.
Mohamed Ennaceur
Le sage carriériste, fédérateur, respectable et respectueux.
Rached Ghannouchi
Vieux routier de la politique, doctrinaire avec de réelles qualités de leader et de cheikh à la fois.
Moncef Marzouki
C'est le militant têtu qui, par nature ou par caractère, est attaché à ce qu'il a en tête.
Mustapha Ben Jaafar
Le politicien endurci, patient. Il ne cède ni à la provocation ni à l'échec. Il est maître de ses nerfs et de son verbe.
Yassine Brahim
Un visionnaire, un rassembleur, un bâtisseur de la nouvelle génération d'hommes d'Etat.
Parcours croisé de celle que beaucoup appellent la Tigresse du Bardo
Silhouette élancée, le regard doux qui sait devenir laser, le verbe courtois, incisif quand il le faut, et le discours raisonné, qui se module en mobilisateur, indigné et consensuel : Rym Mahjoub est une superbe incarnation de la femme tunisienne. Présidente du groupe parlementaire Afek Tounès, elle continue à ferrailler, même si l'ambiance de l'ARP n'a rien à avoir avec celle de la Constituante. «La bataille pour la constitution, confie-t-elle à Leaders, était exceptionnelle. L'accouchement a été difficile, long, laborieux et pénible. L'affrontement sous la coupole et en commissions s'était déplacé sur la place du Bardo. Le sit-in fut historique, la soirée du 13 août 2013, inoubliable. Avec les autres députés de la Kotla démocratique, on s'était réparti les tâches comme dans un jeu de rôles, organisant nos interventions, modulant le ton, alternant défense et conquête. Le jour où les débats au sein du Hiwar alwatani et de la fameuse commission des Tawafoukat, présidée par Dr Ben Jaafar, seront publiés, vous serez édifié sur le rôle de chacun !».
«Ministre? Je dois plutôt continuer mon travail au Bardo
Rym Mahjoub est certainement très fière de la Constitution. Même si elle regrette que les efforts des démocrates soient beaucoup plus concentrés sur l'identitaire, le référentiel, le régime parlementaire et les questions fondamentales de libertés, ne prenant pas suffisamment en compte les aspects économiques et sociaux. Maintenant, il va falloir s'y atteler, tout en poursuivant la déterminante mission de mettre en œuvre la constitution et en place ses institutions. «Tout est dans l'application et l'interprétation», affirme-t-elle.
Si Rym Mahjoub a courtoisement décliné les propositions de rejoindre les gouvernements successifs d'Habib Essid, c'est précisément parce qu'elle considère que sa mission au Bardo n'est pas encore terminée. «Je m'y suis tellement investie dès le premier jour que je ne peux y renoncer aujourd'hui. La mise en œuvre de la Constitution est aussi déterminante que son élaboration. Je dois m'y consacrer», dit-elle. Celle qui croyait, en se présentant aux élections de la Constituante en octobre 2011, y consacrer une année au plus, comme alors convenu, se trouve embarquée pour un bail qui s'est prolongé déjà pendant trois ans et reconduit pour cinq autres années. Le pli est pris. Rym Mahjoub n'est pas de nature à déserter le champ de bataille pour lui préférer les ors de la République.
Science et conscience
«J'ai toujours bénéficié d'affection familiale, mais je n'ai jamais été gâtée», confie-t-elle. Sauf par le concours heureux des origines, de la chance et de la récompense de ses efforts. Cette Mahdoise plonge ses racines dans une famille où la science se conjugue avec le militantisme politique. Chez les Mahjoub, on est mathématicien, comme son oncle Béchir, longtemps directeur général de la recherche scientifique au ministère de l'Enseignement supérieur, chimiste, comme son père, Mohamed, ancien scout ingénieur à la Compagnie des phosphates de Gafsa, diplômés de grandes écoles françaises, comme nombre de ses cousins et cousines. La famille est alliée aux Turki (dont Béchir, le spécialiste du nucléaire), les Zouari (dont Mokhtar, Mustapha et Hassen, hauts cadres de l'Etat indépendant) et les Masmoudi dont Mohamed, l'ancien ministre des Affaires étrangères de Bourguiba, est le patriarche (une longue veillée de discussion politique chez lui et avec le grand maître Jacques Vergès a été un catalyseur de sa vie politique). La voie académique est tracée et celle politique et diplomatique est bien balisée. Cet héritage génétique sera un véritable marqueur. Science et conscience (politique) couleront dans les veines de Rym Mahjoub.
Encore enfant, elle vivra quelques années à Paris, où son père était installé et a exercé à Saclé, avant de rejoindre la CPG. Sa première affectation sera à Sfax, mais il ne tardera pas à être appelé à Métlaoui. La famille s'y installera dans l'une de ces grandes maisons jadis réservées aux ingénieurs et directeurs français. « J'en garde un souvenir impérissable, confie Rym Mahjoub. C'était une cité propre, bien aménagée, avec des maisons spacieuses, dotées chacune d'un jardin où un coin était réservé à élever des gazelles, des paons et des oiseaux. Pour agrémenter le temps libre, des courts de tennis ont été construits et un club d'équitation a été mis à notre disposition. Du coup, notre temps était partagé entre les études avec le commun des citoyens fils et filles de mineurs, le tennis et l'équitation avec la progéniture des cadres. Du pur bonheur, même si mon père, intellectuel et tolérant, décrétait le couvre-feu à 18 heures précises et ma mère, libérée et responsable mais très soucieuse de valeurs sûres.
Cette vie studieuse et sportive était cependant compensée en été par les vacances à Mahdia où cousins et cousines se livrent aux joies de la plage et des soirées jeunes. Rym est l'aînée d'une fratrie de quatre enfants. Fille unique, elle a trois frères : Karim, manager dans une grande compagnie, Mehdi, à la tête de City-Cars (Kia), et Moez, médecin.
De son lit d'hôpital, elle est détournée des maths pour la médecine
A l'approche du bac, Si Mohamed Mahjoub, soucieux de garantir la réussite scolaire de ses enfants, demande sa mutation à Sfax. Rym sera inscrite au Lycée Majida-Boulila (Ennasria). Brillante élève, matheuse à fond, elle se proposait de suivre la trace de ses cousins pour intégrer une grande école française. L'épreuve du bac ne devait être pour elle qu'un simple exercice de passage. Mais, voilà que le hasard intervient pour chambouler ses plans. Le dernier jour des examens, elle sera prise d'un malaise, symptôme découvert par la suite d'une hépatite. Hospitalisée d'urgence, elle ne pourra pas aller jusqu'au bout de l'examen. Son score au bac, bien qu'élevé, plombera son rêve d'aller en classes préparatoires pour faire maths. Sur son lit d'hôpital, ses parents essayent de la consoler. Le ministère de l'Enseignement supérieur lui propose une bourse d'études aux Etats-Unis, mais ses parents parviennent à la convaincre de faire médecine. De son lit où elle observe et apprécie la noblesse de ce métier, elle acquiesce.
Inscrite à la faculté de Médecine de Tunis, Rym Mahjoub prendra sa chambre au foyer universitaire du Bardo qu'elle partagera avec une autre étudiante ?. Commence alors pour elle son parcours universitaire avec ses longues journées d'études et interminables gardes de nuit. Sensible aux épreuves des autres, elle vivra, mais fréquentera peu les interminables A.G. des khouanjiya et des gauchistes dans les amphis. Elle s'attachera beaucoup à ses patients à tel point qu'elle fera siennes leurs souffrances et se dévouera pour les soigner. Cette prise en charge affective lui pèsera beaucoup. Lorsqu'elle devait choisir une spécialité, elle optera pour la radiologie, avec tout ce que l'imagerie offre désormais en avancées technologiques et scientifiques importantes. Le service du Pr Radhi Hamza à l'hôpital Charles-Nicolle l'accueillera pendant plus de deux ans et demi durant lesquels elle bénéficiera d'un encadrement de grande qualité. Devant compléter sa formation en France, elle sera envoyée à Paris. Ce n'était guère facile pour elle d'autant plus qu'elle s'était mariée à un confrère médecin, Dr Lassaad Masmoudi, et a eu son premier enfant, Elyès, aujourd'hui âgé de 23 ans et étudiant en ingénierie électrotechnique en Allemagne. Compréhensif et bon conseiller, son mari l'incitera à y aller et s'occupera du bébé avec la maman de Rym. Souvent, il vient lui rendre visite à Paris et l'emmènera chez son oncle, l'ancien ministre Mohamed Masmoudi, où elle assistera à des veillées et cercles d'intenses discussions politiques.
Comment a-t-elle succombé à la politique?
A cette époque, Rym Mahjoub s'intéressait peu à la politique, n'en ayant pas une noble idée. Cela lui paraissait grenouillage et ambitions personnelles, quelque chose de peu recommandable pour une jeune femme scientifique. Elle ne savait pas alors qu'elle finirait par y tomber!
Rym Mahjoub aura son deuxième enfant, Zeineb, qui, à 18 ans, prépare son bac cette année. Très complice avec sa maman, elle sera à ses côtés dans tous les sit-in et manifestations. Tout avait basculé dans la vie de Rym un certain 14 janvier 2011. Pendant les dernières années avant la révolution, elle commençait déjà à s'intéresser aux discussions politiques engagées par les membres de sa famille, son mari et leurs amis, exprimant un profond ras-le-bol, aspirant à la libération de la dictature étouffante. Suivront la consultation des blogs et comptes Fb Proxy, et le soulèvement suscité par l'immolation de Bouazizi n'a fait qu'attiser son indignation. Et c'est tout naturellement qu'elle est descendue avec son mari et leur fille à l'avenue Bourguiba. «Ce jour-là, on a respiré la liberté à pleins poumons, se souvient-elle avec nostalgie. Et nous avons enchaîné avec Kasbah 1 et Kasbah 2, tellement emportés par ce vent extraordinaire de liberté et surtout d'espoir!»
«Quitte à patienter !»
«La bande à Lassaad et Rym» ne se lassait pas de débats, formulant projets et entretenant espoir et espérances . Cette «bande» se regroupera sous la bannière d'Afek Tounès. Dès le premier jour de la révolution, de nombreux jeunes, notamment issus de grandes écoles, mais aussi médecins, avocats, cadres ,experts-comptables et chefs d'entreprise, ont décidé de s'engager dans l'action politique, fondant ce parti destiné à jouer un rôle clé dans le nouveau paysage politique, en se réunissant officiellement au mois d'avril 2011. Déjà, avant fin janvier 2011, Elyès Jouini, Yassine Brahim, Mehdi Houas et Saïd El Aïdi feront immédiatement partie du gouvernement Ghannouchi. Afek se sent pousser des ailes.
Quand on lui demande, cinq ans après, si elle est édifiée par son choix, Rym Mahjoub est affirmative. «Je suis dans le parti qu'il faut, dit-elle. Il y a de l'ambition, mais au détriment du pays. Nous avons des convictions et des valeurs , j'ai beaucoup appris et suivi des cycles de formations ciblés et étudiés. Certes, nous n'avons pas élargi grandement nos rangs, tant nous sommes vigilants quant au recrutement, mais nous essayons de rassembler ceux qui nous ressemblent et qui partagent nos visions et valeurs. Quitte à patienter, mais nous sommes déjà de plus en plus nombreux!»
La patience, la persévérance comme l'endurance, ce sont d'autres valeurs cardinales de Rym Mahjoub.
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