Faut-il attendre chaque rentrée scolaire pour se rappeler l'urgence de repenser l'école ? Puis, oublier. L'enjeu est pourtant vital, au moment où se finalise le budget de l'Etat pour 2026, premier du nouveau plan quinquennal 2026-2030. C'est bien dans ce chantier que se joue une large part de l'avenir du pays. Les visions sont foisonnantes et les recommandations multiples. Chacun veut inventer « son école », parfois au risque de tout balayer, mais un socle commun se dégage : attachement profond à l'école publique, nécessité de réformer les horaires, exigence de renforcer la vie scolaire et la participation communautaire, et surtout accès aux technologies modernes. La sagesse des parents, relayée par la consultation nationale de 2023, pointe deux impératifs : qualité et performance de l'enseignement, égalité des chances pour tous. L'enseignement privé creuse l'écart et se développe très rapidement (plus de 100.000 élèves dans le primaire en 2025). Le niveau est inégal, mais sous l'effet de la compétition, de véritables marques d'excellence émergent. Les coûts sont élevés, obligeant des familles peu nanties à faire de grands sacrifices. L'éducation a un prix. Fort. Un projet de loi sur l'éducation est en cours d'élaboration, tandis que le Conseil supérieur de l'éducation s'apprête à siéger. L'urgence de certaines questions exige cependant des mesures rapides. Le budget du ministère de l'Education — 8 milliards de dinars, près de 10% du budget de l'Etat — reste limité, d'autant que 85 % sont absorbés par le fonctionnement. Avec 155 000 agents, 6 000 établissements et 2,4 millions d'élèves, les besoins dépassent largement les marges disponibles. Un audit complet du système est encore attendu. Des crédits d'études sont inscrits au budget 2026 pour un état des lieux effectif, une réingénierie des programmes et le développement de filières alternatives. Tant de priorités s'imposent. Mais par où commencer? Cinq leviers immédiats peuvent enclencher la dynamique. Le premier est l'infrastructure de base. Beaucoup d'écoles manquent d'eau potable, de vitres intactes, de sanitaires convenables — surtout pour les filles — ou de clôtures protectrices. Cet environnement dégradé incite au décrochage scolaire et accentue la vulnérabilité des élèves. La sécurité est un second levier : bandes et narcotrafiquants rôdent aux abords des établissements, harcèlent les élèves, les dépouillent de leurs téléphones et de leur argent de poche, les poussent vers la consommation de tabac ou de drogue et les agressent. Le transport et la nutrition scolaires constituent un troisième levier. Un service régulier et sécurisé, couplé à la distribution de collations pour les plus démunis, accroît l'assiduité et réduit l'abandon précoce. L'intégration du numérique est un quatrième pilier essentiel. Des salles multimédias équipées, une connexion internet fiable et une plateforme éducative tunisienne proposant contenus pédagogiques et activités culturelles interactives peuvent transformer l'expérience d'apprentissage. Elles montrent aussi que le numérique n'est pas réservé aux usages nocifs, mais peut être une ouverture sur le savoir et la créativité. Enfin, tout repose sur la formation et la motivation des enseignants. Leur rôle dépasse la transmission classique : ils doivent devenir des guides numériques, des pédagogues agiles et innovateurs. Soit ils maîtrisent ces compétences, soit ils seront dépassés par leurs élèves et discrédités. Ces priorités ne doivent pas faire oublier les plus fragiles. Menacés de décrochage, ils nécessitent une prise en charge spécifique. Chaque enfant sauvé de l'abandon scolaire représente un gain immense pour la société tout entière. Repenser l'école, c'est s'investir ipso facto dans le futur. L'élève devra alterner cours présentiels et apprentissage en ligne, participer à des projets liés aux grands défis du pays — énergie, sécurité alimentaire, entrepreneuriat — et évoluer dans des établissements transformés en véritables espaces communautaires. Des lieux ouverts sur la culture, le sport et la vie associative, où l'on apprend les savoirs de demain, tout en cultivant ses passions. L'école, c'est la grande bataille de la Tunisie. Bonne rentrée !