Il est parti le cœur serré par l'énigme et la lâcheté de l'assassinat de son père, le Dr Abderrahmane Mami, le 13 juillet 1954. Mondher Mami n'avait alors que 12 ans. Le choc de voir le corps de son père criblé de balles, juste devant leur maison à La Marsa, par des tueurs à gage ayant rapidement pris la fuite et restés à ce jour dans l'impunité, le taraudera toute sa vie durant. Le fils de martyr se fera le double devoir de chercher la vérité sur ce crime crapuleux, et pour sa part d'incarner les valeurs patriotiques et humaines de son père. Ainsi était Mondher Mami, l'ambassadeur et directeur de protocole qui vient de décéder le 10 février 2026, à l'âge de 84 ans. Il emportera cette tragédie avec lui, sans en avoir fait grand étalage, et laissera un souvenir inoubliable. Qui était Mondher Mami ? Et qui a assassiné le Dr Abderrahmane Mami? Récit. "Il faut aimer le protocole, comprendre sa philosophie, connaître ses règles et s'y adapter, quitte à en subir parfois des situations délicates», confiait l'ambassadeur Mondher Mami, longtemps directeur général des services du protocole à la présidence de la République (2012-2019). Né le 16 avril 1942, et diplômé de l'Ecole supérieure des études internationales de Paris, il rejoindra le ministère des Affaires étrangères en 1973. Mondher Mami n'avait jamais pensé être affecté un jour au protocole. Il avait passé ses premières années avec beaucoup d'enthousiasme à la Direction générale de la coopération internationales sous la houlette d'un ambassadeur chevronné, Taher Sioud. Sérieux et attentionné, il sera désigné au protocole. C'est une mission délicate qui ne couvre pas uniquement les cérémonies, mais aussi les immunités et privilèges, les accréditations, les autorisations diverses et bien d'autres aspects, exigeant une disponibilité totale et un sens aigu du moindre détail. Mondher Mami alternera affectations à l'étranger et fonctions à Tunis au sein du « département ». Il servira successivement à Vienne (1978-1982) à la mission permanente de Tunisie auprès de l'Unesco à Paris (1982-1985), et à l'ambassade de Tunisie à Paris (1987-1993). En 1996, il sera nommé ambassadeur à Prague, jusqu'en 2001. De retour à Tunis, il sera maintenu en activité, à la tête du protocole, jusqu'en mai 2004. Gravissant les grades un à un, il terminera sa carrière diplomatique au grade de ministre plénipotentiaire hors classe. Dès son départ à la retraite, il se consacrera alors à son club de passion, l'Avenir sportif de La Marsa. Il sera porté à sa présidence de 2006 à 2008 et se débattra pour résoudre tant de problèmes et réunir de bonnes conditions en faveur des différentes sections. Un moment particulier avec Nelson Mandela Son expérience des grands sommets de chefs d'Etat tenus à Tunis commencera en juin 1994, avec le sommet africain. Cet évènement, le premier du genre en Tunisie, sera marqué notamment par la présence du leader sud-africain Nelson Mandela et l'admission de son pays, nouvellement indépendant, au sein de l'organisation panafricaine. Mondher Mami devait lui créer un statut spécial d'invité distingué et de grand leader, de l'accueillir personnellement au Palais des congrès de Tunis dans un salon particulier, le temps qu'il soit célébré au podium. Pendant plus de trente minutes, cet entretien en tête-à-tête le marquera fortement. Le protocole d'Etat étant assuré par les Affaires étrangères, Mondher Mami était alors chargé de la coordination entre les différents intervenants et le pilotage de l'évènement. Une tâche bien difficile où il fallait tenir compte des demandes de chaque chef d'Etat ou de gouvernement participant, de tout mettre en synergie avec les services de sécurité ainsi que le secrétariat de l'OUA, et parer au moindre couac. Il se fera alors une bonne réputation. On le sortira une première fois de sa retraite en 2005, à l'occasion du Sommet mondial sur la société de l'information (Smsi) : un protocole sans faille, malgré des tensions diplomatiques. La délicate mission à Carthage Puis, c'est en mars 2012 que Mondher Mami est appelé à reprendre du service. Cette fois-ci à la présidence de la République, sous Moncef Marzouki. Au pied levé, il devait remplacer un collègue parti sous l'ire du nouveau locataire de Carthage. Avec son savoir-faire habituel, il lui fallait restaurer le respect du protocole, en cette période naissante de transition. Mondher Mami était convaincu qu'il en allait de l'autorité de l'Etat, au-delà des régimes et des présidences. Initialement provisoire, sa mission au palais de Carthage se poursuivra pendant 8 ans, jusqu'à la passation de pouvoirs, le 23 octobre 2019, entre le président par intérim, Mohamed Ennaceur, et le nouveau président élu, Kaïs Saïed.«Quelques jours avant l'accession du président Kaïs Saïed à sa haute fonction, confie Mondher Mami, j'ai demandé à le rencontrer pour lui présenter le projet de déroulement de la cérémonie, et lui remettre un livret sur le protocole présidentiel tunisien. Il était attentif et compréhensif. A la fin de l'entretien, je me suis permis de lui dire que je prendrai congé de mes fonctions auprès de lui après son entrée à Carthage. Il doit en effet choisir lui-même son chef de protocole. Et tout s'est très bien passé.»Mondher Mami aura ainsi servi sous trois présidents : Moncef Marzouki, de 2012 à 2014, Béji Caïd Essebsi, de fin 2014 à juillet 2019, et Mohamed Ennaceur, de juillet à octobre 2019. « J'étais dans la continuité de l'Etat », assure-t-il. Son bureau était juste à l'entrée du bâtiment central du palais de Carthage. A l'origine, il communiquait par une porte réservée directement avec le cabinet du président de la République. Comme du papier à musique Que de cérémonies officielles, de visites d'illustres hôtes, de voyages à l'étranger, de déplacements à l'intérieur du pays, d'entretiens confidentiels et autres ! Il devait tout gérer. Les cérémonies de passation de pouvoirs au palais de Carthage étaient mémorables. La prise de fonction, en tant que président par intérim, du président de l'Assemblée des représentants du peuple, Mohamed Ennaceur, le 25 juillet 2019, suite au décès du président Béji Caïd Essebsi, était une première dans l'histoire de la République. Les funérailles du président Essebsi, le 27 juillet 2019, constitueront une cérémonie majeure, réussie en étroite collaboration avec tous les services de la Présidence et les ministères de la Défense, de l'Intérieur et des Affaires étrangères…Avare en confidences, Mondher Mami acceptait rarement de se laisser évoquer quelques souvenirs. «Le Dr Moncef Marzouki était compréhensif et respectueux, dit-il. Il faut juste lui présenter clairement le déroulement de chaque séquence, lui dire ce qu'il lui est demandé de faire. Avec le président Béji Caïd Essebsi, c'était à la fois facile et difficile. Pour avoir été ambassadeur, ministre de la Défense et des Affaires étrangères, il connaissait bien le protocole tunisien et celui de nombreux autres pays. Il s'y conformait tout naturellement. Rien ne pouvait cependant échapper à sa vigilance et tout devait être bien réglé comme du papier à musique.» Prévoir l'imprévisible Le chef du protocole est le métronome discret de l'activité présidentielle. Avec le chef de la sécurité et le directeur de cabinet, il fait partie des trois plus proches collaborateurs que le président de la République reçoit en premier, tôt chaque matin, en arrivant au Palais. C'est lui qui tient son agenda, lui présente les audiences, les cérémonies et les déplacements, l'informe de la préparation de visites officielles et recueille ses instructions.Les visites officielles à l'étranger sont un moment fort de l'activité présidentielle. Selon leur statut variant entre visite d'Etat, visite officielle, visite de travail, ou autres, le paramétrage est différent. Tout se prévoit et se prépare à l'avance. Une équipe de précurseurs comprenant des représentants des services du protocole, de la sécurité, de la communication et de l'intendance est dépêchée dans le pays hôte. Cochant une à une les cases de sa check-list détaillée et précise, Mondher Mami ne laisse rien au hasard. Dès avant le décollage de l'avion présidentiel jusqu'au retour, il vérifiera chaque détail. Sans le droit à l'erreur. «C'est tout un art doublé d'un exercice très strict, commente un connaisseur. L'ambassadeur Mami sait placer chaque officiel et convive à la place qui lui revient dans l'avion et lors des différentes cérémonies, contenir l'ardeur d'envahisseurs, éconduire des inopportuns, régler avec beaucoup de tact des différends et faire régner une atmosphère conviviale, dans le respect des symboles de la République. Son grand talent était de prévoir l'imprévisible.» En reconnaissance de ses services, Mondher Mami sera fait chevalier dans l'Ordre de la République et grand commandeur dans l'Ordre du mérite national, section diplomatie. Son triangle d'or Doté d'une vaste culture, Mondher Mami était féru de lecture, d'arts et d'histoire. Fils du grand martyr de la nation, le Dr Abderrahmane Mami, il était pétri de patriotisme. Sportif, il avait porté l'Avenir sportif de La Marsa au cœur. Ce triangle d'or constitué de culture, de nationalisme et de sport forgera son caractère. Resté toujours humble, égal à lui-même, proche de tous, il était d'une grande discrétion et indéfectible fidélité aux siens. L'indépendance, la République et le service de l'Etat étaient érigés en lui en sens suprême de l'honneur. Il en connaît le prix. Allah Yerhamou.