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LA POTERIE « BERBÈRE » DE SEDJENANE
Redécouvertes
Publié dans Le Temps le 30 - 12 - 2007

Il y a quelques semaines, nous avions brièvement décrit les collines des Mogods en présentant les attraits de la vallée de Sria. Aujourd'hui, nous allons essayer d'évoquer l'un des plus anciens aspects du patrimoine tunisien : la poterie modelée dite « berbère » de la région de Sedjenane, en particulier, où elle est encore vivace.
Jusqu'à ces dernières années, les environs de Sedjenane avaient mauvaise réputation : Sedjenane ne signifie-t-il pas « Les deux prisons » ? De plus une pluviométrie relativement importante engendrait, en particulier, dans la Garaa Sedjenane, des étendues d'eau stagnante parce que les eaux de ruissellement s'accumulaient dans les fonds : elles ne pouvaient s'écouler vers la mer, le littoral étant bordé de plusieurs « chaînes » de collines formées de dunes plus ou moins anciennes et plus ou moins consolidées et boisées. Seul le petit Oued Ziatine arrive à se frayer un passage, jusqu'à la mer à proximité de Cap Serrat. L'Oued Sedjenane qui se déverse dans le Lac Ichkeul n'est que le déversoir, le trop-plein de la Garaa Sedjenene.
Toutes ces eaux stagnantes pullulaient de myriades de moustiques et la région était un des principaux foyers du paludisme, la malaria assassine. Les terres relativement pauvres étaient utilisées principalement comme pâturages maigres ne convenant qu'à des chèvres, des moutons et de petits bovins, typiques d'Afrique du Nord, les Rouges et les Bruns de l'Atlas. C'est sans doute la « maigreur » de la nourriture, durant des millénaires, qu'a engendré la petite taille, entre 1,2 mètre et 1,4 mètre au garrot, des chevaux des Mogod, improprement appelés les « poneys » des Mogod. Leur docilité, leur douceur et leur rusticité devraient leur réserver un sort meilleur. Hélas : « Nul n'étant prophète en son pays », ces petits chevaux à l'énergie indomptable, au pied très sûr et aux qualités indéniables, sont actuellement, menacés de disparition. Les clubs hippiques tunisiens leur préfèrent des animaux plus ou moins « anglicisés » au lieu de préserver le patrimoine national et la biodiversité. Quand aux « promeneurs », « amateurs de Nature » disent-ils, ils affectionnent les quads, les motos de cross ou les véhicules 4 x 4. Recherchez entre Bizerte et Nefza, un seul club organisant des randonnées pédestres, équestres ou à V.T.T !
Des maquis de genets d'or, de ronces aux fruits délicieux, de cistes aux fleurettes blanches ou mauve et de myrtes aux vertus médicinales couvrent les pentes alors que dans les vallées étroites et sur les sommets, des chênes-lièges, de vieux oliviers sauvages, des lentisques essaient de survivre face aux immenses reboisements, anciens, d'Eucalyptus, récents, de pins pignons. Les altitudes, 400 mètres en moyenne, sont modestes seul le Jebel Sma couvert d'une très belle forêt fait figure de montagne avec ses 600 mètres.
Au Nord, des plages, tout simplement merveilleuses, telles que celles de la Louka, Kef Abed, Cap Serrat, Sidi Mechrig bordent, une mer très poissonneuse. Les abords escarpés des îles Fratelli permettent encore de prendre des cigales de mer à la main, au printemps, quand elles remontent frayer entre 12 et 20 mètres de fond, dans les grottes des fonds rocheux coralligènes d'une beauté incomparable parce qu'ils sont baignés par des eaux transparentes que le soleil « méditerranéen » illuminent jusqu'à très grande profondeur.
La faune n'a rien à envier à la flore. La région de Sedjenane est d'abord le pays des oiseaux : les cigognes blanches y arrivent par centaines, sur tous les toits et les pylônes électriques quand les bécasses partent vers le Nord. Sangliers et lièvres seraient abondants si le braconnage était réprimé. Les rapaces, diurnes : milans, buses, éperviers et vautours percnoptères et, nocturnes : chouettes et hiboux hantent l'orée des bois et les halliers. Mille passereaux chantent et volètent dans les buissons. Quand le coucou se tait, la tourterelle se met à roucouler. Sedjenane est une délégation du Gouvernorat de Bizerte. 50.000 personnes environ peuplent une superficie de 60.000 hectares environ, boisés pour les 2/3. Les pâturages traditionnels reculent un peu devant de petites cultures vivrières, des champs de tabac gouvernementaux qui aident la population et des plantations récentes d'arbres fruitiers. Le drainage intensif, le reboisement, les aides à l'agriculture transforment lentement la région.

La poterie berbère
Depuis 5000 ans, au moins, la poterie modelée semble être l'apanage exclusif des femmes des populations autochtones de l'Afrique du Nord. Dire qu'elle est berbère est un pléonasme. Cette fabrication commence vers le troisième millénaire avant J.C. à la fin du néolithique ou au début de l'âge du bronze. Il est curieux, avons-nous déjà écrit, de constater que les poteries modelées trouvées dans les sépultures berbères préromaines ressemblent beaucoup à celles que les femmes façonnent encore actuellement et déposent en offrande - après les avoir brisées ! - dans les petits « sanctuaires » ruraux consacrés aux Saints - hommes et femmes ! - locaux. Ces potières n'ont encore ni tour ni de véritables ateliers de fabrication. Elles fabriquent et ornent, principalement à la main ou à l'aide d'outils rudimentaires des objets, à l'aide de l'argile, localement abondante et de teintures tirées des plantes ou de minéraux régionaux. Elles se transmettent de mère en fille un savoir-faire hérité des temps immémoriaux. Gardiennes des traditions, elles produisaient naguère encore des objets visant à satisfaire les besoins domestiques. Cet artisanat traditionnel vivace « s'enrichit », à la demande récente de visiteurs étrangers, de formes nouvelles. Nous avons écrit récemment qu'il fallait protéger cette technique millénaire qui part du modelage de « boudins » ou de « colombins » d'argile, roulés entre les mains et superposés pour façonner les parois qui sont ensuite lissées et enduites d'une pâte très liquide : une englobe. Beaucoup de ces objets se retrouvent dans toute l'Afrique du Nord. La permanence des formes et des décorations permet de dire que cette poterie modelée est un élément important de la culture populaire ancestrale des peuples Nord-africains.
Un peu plus d'une centaine de potières de la région de Sedjenane, fière de leur savoir-faire, constatent, depuis peu, qu'elles peuvent commercialiser leur production et accroître ainsi les revenus familiaux. La matière première est de l'argile, et des colorants naturels : l'ocre « tin hamra », le noir tiré du lentisque : « dherou », la gomme du « jaoui » utilisée comme vernis, tous peu onéreux. Le combustible : le bois, les broussailles plutôt, malgré les interdictions et les galettes de bouse de vache : « jella » - apparemment les mêmes que celles que fabriquent les tibétains dans l'Himalaya ! - sont à portée demain.
Autrefois, les femmes modelaient l'argile au printemps, en attendant la saison de la moisson et des battages. Aujourd'hui, « appâtées » par des commerçants qui pratiquent la revente de « souvenirs » à des touristes aussi peu argentés que cultivés, le modelage tend à devenir une activité quotidienne. Les potières voudraient le faire reconnaître comme un véritable métier et être promues au rang d'artisanes, parce que leurs poteries sont, actuellement, dans leur immense majorité, cuites au four. Après un séchage court, opéré à l'air libre mais à l'ombre - mon amie Jemâa utilise les haouanet proches de chez elle, à El Guetma ! - un polissage puis un « engobage » soignés, les objets sont cuits dans des « fours », on ne peut plus rudimentaires. Ils sont éventrés une heure ou deux après, leur allumage. La potière fait « sonner » la pièce à la main pour vérifier la qualité de la cuisson. Puis dans une ambiance détendue, les artisanes de la même famille ou en compagnie d'autres potières tracent les décors au son des rires, des chants, d'une émission de radio agrémentés par l'arôme d'un thé cuisant sur le kanoun.
Ces décors sont souvent venus du fond des temps, tels que les losanges, les triangles, les chevrons, les surfaces quadrillées, les schématisations et stylisations d'animaux et de fleurs. Faits à l'ocre rouge obtenu à partir d'une argile mêlée d'oxyde de fer ; « moghra » ou d'un jus épais de feuilles de lentisque et d'eau qui va devenir noir quand il est passé sur la poterie encore chaude puis remise sur les braises d'un foyer brûlant encore.
Ces décors rappellent immanquablement ceux des tissages traditionnels : « bakhnoug », « klim », « mouchtiya », et les tatouages qui « ornent » les visages, les mains et les bras des paysannes âgées. Main de plus en plus souvent l'imagination des potières, « stimulée » par les demandes des touristes étrangers, modernise ces décors. Des matières chimiques modernes sont fréquemment utilisées actuellement.
En perdant sa fonctionnalité et ses caractéristiques, cet artisanat risque de se dénaturer et de perdre son âme avec ses qualités et ses caractéristiques.

Un projet
La structure profonde de cet artisanat se transforme rapidement : naguère les hommes commercialisaient la production des femmes. Actuellement, il semble bien que les potières se chargent de vendre leur fabrication, parfois malgré les reproches familiaux.
Si l'on veut perpétuer les caractéristiques de cet artisanat tout en l'adaptant aux exigences modernes, il nous semble nécessaire d'abord d'étudier soigneusement et de collecter ces techniques traditionnelles pour pouvoir les sauvegarder. Un effort notable - qui mérite d'être souligné - a été réalisé par une publication remarquable intitulée : « Les potières de Sedjenane - des femmes et un savoir-faire » rédigée par Nozha Sekik et Adnen Louhichi, chercheurs de l'Institut National du Patrimoine. Cet ouvrage très documenté et illustré par Hatem Ben Miled, a été publié en mai 2007 par les Editions Finzi. Mais la réussite de quelque projet que ce soit, exige qu'il soit mis en œuvre par et pour les intéressé(es) et qu'il soit aussi global et durable que possible. Souvenons-nous que la région devait devenir il y a quelques années « la Suisse de la Tunisie », d'après des technocrates fort compétents, parait-il.
Parallèlement à la formation des artisanes, au soutien financier des potières, au développement de la commercialisation, à la mise à disposition des matières premières, il est nécessaire de prévoir le développement économique de la région pour que les maris et les enfants des artisanes puissent trouver du travail.
L'agriculture peut se développer aussi bien dans l'arboriculture que dans l'élevage. La gestion des forêts peut être améliorée ainsi que le reboisement. L'apiculture peut être d'une rentabilité certaine. L'amélioration des pâturages permettrait de nourrir des bovins, des ovins et des caprins de races laitières sélectionnées qui permettraient la création de fromageries et d'autres industries du lait.
La pêche en mer, à partir du petit port de Sidi Mechrig peut attirer de nombreux amateurs européens de « pêche au gros » : au large, d'énormes poissons tels que des thons, des liches, des limons et de très gros serres se rencontrent fréquemment. Les lacs de retenus des barrages, bien empoissonnés, intéresseront les pêcheurs européens privés de leurs loisirs préférés en hiver : le froid empêche les poissons de mordre. La chasse et même les concours de chiens de chasse sur du vrai gibier sauvage - on ne toucherait pas au gibier « tunisien » - permettraient de faire venir de nombreux amateurs : la Tunisie est tout près de l'Europe.
Le tourisme devrait littéralement « exploser » dans cette région et fournir des clients aux potières. Le tourisme balnéaire devrait attirer de nombreux visiteurs. Le tourisme culturel peut « s'appuyer » aussi bien sur les très nombreux sites historiques que sur les activités traditionnelles. La nature riche et préservée peut intéresser le tourisme écologique et « vert ».
La poterie berbère de Sedjenane est une des « curiosités » de cette région attachante aux multiples facettes. Souhaitons qu'elle ne disparaisse pas comme bien d'autres « spécificités » qui font - faisaient ? - le charme de la Tunisie.


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