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L'UE à ses voisins: «Libéralisez plus pour gagner plus !»
Conférence sur la Politique européenne de voisinage (PEV):
Publié dans Le Temps le 08 - 09 - 2007

«Plus vous souhaitez vous rapprocher de l'UE et vous engager à mettre réellement en œuvre des réformes, plus l'UE sera désireuse de vous aider à atteindre ces objectifs et de vous offrir la possibilité de développer et d'approfondir nos relations».
C'est en ces termes que le Président de la Commission Européenne, M. José Manuel Barroso, s'est adressé aux délégués de 16 pays (10 méditerranéens et 6 est-européens) concernés par la Politique européenne de voisinage ou PEV, qui participaient à la conférence sur le thème: «Travailler ensemble au renforcement de la PEV», réunie le 3 septembre, à Bruxelles (Belgique).
«La vision contenue dans la PEV modifie radicalement les relations entre l'UE et ses voisins les plus proches tout comme les liens entre nos voisins et nous-mêmes», a renchéri Mme Benita Ferrero-Waldner, commissaire européenne en charge des Relations extérieures et de la PEV, avant d'inviter les participants (responsables gouvernementaux, représentants de la société civile et du monde des affaires, journalistes et universitaires) à lui soumettre des idées permettant d'explorer les chemins que prendront des relations, «spécifiques et différenciées», de l'UE avec ses voisins.

Différenciation et/ou conditionnalité
Tout en reconnaissant que «certains ont mis en question la logique sur laquelle repose la PEV, se demandant si des pays dont les sociétés, l'histoire et les traditions sont si différents doivent, ou même peuvent, bénéficier d'une seule et même approche politique», le Président Barroso a expliqué que les Européens ne peuvent ni ne veulent «ignorer les différences existant entre [leurs] partenaires», qualifiant cette nécessaire «différenciation» de «principe fondamental» de la PEV.
Selon le Président de la CE, la PEV «n'est pas, et n'a jamais été, une politique globale». Elle n'est pas non plus «une politique de taille unique» et «peut avoir autant de facettes que [l'UE] compte de partenaires». En d'autres termes, les 27 offrent à leurs voisins du Sud et de l'Est l'occasion de choisir leur voie conformément à leurs intérêts et à leur propre rythme.
«Il ne s'agit pas, a souligné encore M. Barroso, d'obliger tel ou tel pays à faire ceci ou cela, mais de répondre aux demandes des pays voisins dans le cadre du projet commun de créer une zone de prospérité partagée». M. Luis Amado, ministre portugais des Affaires étrangères dont le pays préside actuellement l'UE, a parlé, de son côté, de «flexibilité dans la mise en application» des Plans d'action, de manière à tenir compte des intérêts stratégiques de chaque pays. Le principe de «conditionnalité», défendu par les militants des droits de l'homme, et qui consiste à conditionner l'aide financière de l'UE à ses voisins par des progrès réalisés par ces derniers en matière de libéralisation politique, n'est donc pas (ou plus) à l'ordre du jour.
Grâce à la «facilité de gouvernance», la PEV promet cependant de lever davantage de fonds pour aider les pays qui avancent plus rapidement sur la voie de la bonne gouvernance. Ce que l'on pourrait traduire, en paraphrasant le président français Nicolas Sarkozy: «Libéralisez plus pour gagner plus !», étant entendu que la démarche des voisins devra rester volontaire et progressive.
La PEV a été mise en place dans le but de renforcer la prospérité, la stabilité et la sécurité de l'UE et de ses voisins immédiats, en Méditerranée (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Egypte, Israël, Autorité palestinienne, Jordanie, Syrie et Liban) et en Europe de l'Est (Arménie, Azerbaïdjan, Belarus, Géorgie, Moldavie et Ukraine), qui sont liés à l'UE par divers accords, mais n'ont pas vocation à en devenir des adhérents. L'ex-Président de la CE et actuel Président du Conseil italien, M. Romano Prodi, a trouvé une formule limpide pour définir cette nouvelle offre politique de l'UE à ses voisins: «Tout sauf les institutions». Traduire : une coopération globale, mais sans perspective d'adhésion.
La PEV offre donc des relations politiques et économiques privilégiées à ces 16 pays, tout en s'appuyant sur les relations existantes (accords de partenariat et de coopération et accords d'association, partenariat euro-méditerranéen).
Vue de Bruxelles, cette coopération doit être fondée sur un engagement en faveur des valeurs communes (démocratie et droits de l'homme, Etat de droit, bonne gouvernance, principes d'économie de marché et développement durable). Elle doit aussi suivre la méthode qui a permis à l'UE de se construire, à savoir l'articulation entre l'économie de marché et la démocratie libérale.
En décembre dernier, la CE a présenté de nouvelles idées pour améliorer l'incidence de la PEV en offrant des possibilités supplémentaires aux pays partenaires et même un soutien renforcé aux voisins déjà engagés dans des réformes politiques et économiques. Durant la présidence allemande, qui a pris fin en juin dernier, ces idées ont été largement approuvées par les pays membres de l'UE. Et c'est pour en discuter avec l'ensemble de ses partenaires concernés par la PEV que la CE a organisé le dernier conclave de Bruxelles.
Les responsables européens voulaient aussi prendre le pouls de leurs partenaires et mesurer leur degré d'engagement dans ce nouveau «partenariat entre acteurs égaux».
«Nous souhaitons entendre les points de vue de nos voisins: où devons-nous mettre l'accent dans nos relations ? Où voient-ils leurs intérêts reflétés dans nos propositions et où, éventuellement, estiment-ils que des lacunes restent à combler ?», a insisté Mme Waldner. «Une intégration économique n'est pas un processus glamour. Elle exige un certain nombre de réformes et de décisions parfois difficiles à prendre», a-t-elle aussi concédé, avant d'exhorter les voisins de l'UE à «aller plus loin que les tarifs douaniers, à aller aux services, aux investissements et à l'agriculture».

«Aller plus loin», mais à quel rythme ?
Est-ce pour éviter que les discussions s'orientent vers des questions susceptibles d'alimenter des désaccords, notamment celles relatives aux réformes démocratiques, que M. Barroso et Mme Waldner ont proposé aux participants, dès l'ouverture de la conférence, de concentrer leurs interventions sur des domaines spécifiques, comme l'intégration économique, l'assistance financière et technique, la mobilité (flux migratoire, visas…), l'énergie, la sécurité maritime, l'environnement et le changement climatique ?
Nombre de participants, et particulièrement les représentants de la société civile, qui n'ont pu prendre la parole au cours de la séance plénière, ont, en tout cas, déploré cette manière d'évitement (un «belgicisme» bien à propos), exprimant au passage une certaine irritation d'avoir été conviés à une réunion où ils étaient réduits à «faire de la figuration », selon l'expression de l'un d'eux.
Pertinentes, souvent convenues ou franchement ennuyeuses et redondantes, les interventions des délégués ont permis de dégager un certain nombre d'observations.
On a d'abord mesuré le faible engagement des délégués méditerranéens, en comparaison avec celui de leurs homologues est-européens, dont le «désir d'Europe» nous a semblé plus pressant et, en tout cas, plus fermement affiché.
On a aussi remarqué, chez les premiers et les seconds, une différence d'approche sur la plupart des questions évoquées, alors que la PEV en général et la conférence de Bruxelles en particulier visaient à réduire le fossé entre la Méditerranée et l'Europe de l'Est, souvent présentés (et pas totalement à tort) comme des concurrents.
Même s'il n'a été évoqué qu'à de rares reprises, notamment par le ministre espagnol des Affaires étrangères Miguel Angel Moratinos, le projet d'Union méditerranéenne lancé récemment par le président français a pris, à cette occasion, tout son sens, en ce qu'il souligne la «différence» méditerranéenne et appelle à l'inscrire dans un processus spécifique.
Concernant cette zone qui nous intéresse particulièrement, nous avons noté quelques déclarations qui tranchent par leur pertinence et/ou leur clarté. Il y a d'abord celle de Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d'Etat français chargé des Affaires européennes, qui a plaidé pour une «approche cohérente, globale, durable» et, surtout, «différenciée», qui évite d'opposer l'Est et le Sud, tout en répondant «aux spécificités et aux tempos de nos partenaires». Traduire: «tenir compte des priorités des voisins», c'est-à-dire «encourager ceux d'entre eux qui avancent rapidement et laisser les autres progresser à leur rythme». Le responsable français a cité, à ce propos, les exemples du Maroc et de l'Ukraine qui, en avançant rapidement dans leurs réformes, montrent les bénéfices que les voisins de l'UE peuvent tirer de la PEV.

Insuffisante concertation
Premier à prendre la parole après la cérémonie d'ouverture, Fathallah Oualalou, ministre marocain des Finances et de la Privatisation, a affirmé que son pays était «satisfait des résultats de son accord d'association avec l'UE», tout en plaidant pour «plus de flux financiers, plus d'ouverture des marchés intérieurs, plus de conscience de l'asymétrie entre l'UE et ses voisins, plus de partenariat pour la mobilité et plus de coopération renforcée en matière d'émigration, en tenant compte de la situation des pays relais comme le Maroc».
Le responsable marocain a aussi appelé à «mettre en avant les aspects positifs de l'émigration», en adoptant une approche globale qui réponde aux besoins des pays d'accueil en main d'œuvre qualifiée sans pour autant vider les pays émetteurs de leurs ressources humaines.
Méditerranéen convaincu et grand connaisseur du Monde arabe, le ministre espagnol des Affaires étrangères Miguel Angel Moratinos a déclaré, pour sa part, que «l'UE est en passe de sortir de sa crise constitutionnelle. Elle va pouvoir répondre aux défis extérieurs, notamment sa politique vis-à-vis de ses voisins». Selon lui, «la PEV ne doit pas être un assemblage d'instruments, mais une véritable politique, adossée à une vision» de l'avenir de la région. «Nos voisins doivent sentir qu'ils ont un statut spécial, que nous avons des engagements à leur égard et que la PEV est une priorité pour nous autant que pour eux», a expliqué M. Moratinos. Avant d'ajouter: «La PEV doit être appropriée par les voisins. C'est une co-propriété».
Autre intervention remarquée, celle de M. Abdelwaheb Abdallah, notre ministre des Affaires étrangères, chef de la délégation tunisienne à Bruxelles, qui n'a pas manqué de critiquer l'offre européenne en des termes choisis mais assez fermes pour ne pas passer inaperçus.
M. Abdallah a rappelé l'engagement de notre pays dans son partenariat avec l'UE, dès 1995 par la co-signature d'un accord d'association et par l'adoption en 2005 d'un plan d'action dans le cadre de la PEV. Ce partenariat est considéré par la Tunisie comme un «choix stratégique et assumé», dans un «esprit de confiance et de respect réciproque », a-t-il ajouté avant d'appeler à ne pas enfermer les pays voisins dans «un moule unique». «Le dialogue et la concertation doivent être un préalable en vue d'une appropriation commune», a-t-il en outre expliqué, en déplorant que «la PEV continue d'être gérée sans concertation suffisante». «Autant l'offre est louable, autant ses objectifs restent généraux», a-t-il également déclaré. Et de remarquer, au passage, que «la question de la mobilité reste taboue et régie par un traitement sécuritaire, malgré les déclarations d'intention sur l'approche globale de ce phénomène». Conséquence : les pays de transit de l'émigration clandestine comme la Tunisie «continuent de faire face à ce problème sans aide réelle de l'UE».
Selon M. Abdallah, celle-ci doit donner «une dimension humaine» à ses relations avec ses voisins du Sud. Elle doit aussi «tenir compte de la disparité de développement» entre le Nord et le Sud et, surtout, «mettre les mécanismes à la hauteur des réformes mises en route par ses partenaires».
Les responsables européens voulaient sonder les opinions de leurs voisins sur la PEV. Ils n'ont pas manqué de noter tous ces griefs et appréhensions dont ils devraient tenir compte pour améliorer leurs offres et les adapter aux besoins de leurs voisins.


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