Dans un centre d'appels de la banlieue de New Delhi, un employé indien, qui préfère rester anonyme, raconte comment sa voix a changé... sans qu'il ne dise un mot de travers. Depuis 2023, son entreprise a équipé ses équipes d'un logiciel d'intelligence artificielle capable de modifier en temps réel leur accent pour le rendre plus neutre — en particulier pour les oreilles américaines. Une innovation technologique présentée comme une solution au stress et à l'incompréhension, mais qui soulève aussi des questions d'éthique, d'identité et d'avenir professionnel. Déployée notamment une multinationale française spécialisée dans l'externalisation de la relation client, cette technologie permet aux agents de parler avec leur propre voix, mais avec un accent modifié automatiquement à l'oral. L'objectif : améliorer la compréhension des clients anglophones, en majorité nord-américains, réputés peu patients face aux accents perçus comme « étrangers ». La start-up californienne Sanas, à l'origine du logiciel, parle de « traduction d'accent ». Une manière de défendre son outil contre les critiques de « blanchiment vocal » ou de négation d'identité culturelle. Selon ses concepteurs, l'outil ne remplace pas l'agent humain, il facilite la relation avec l'interlocuteur. Un marché colossal en pleine mutation Le secteur indien de l'externalisation, connu sous le nom de BPO (Business Process Outsourcing), représente aujourd'hui quelque 280 milliards de dollars et emploie près de 3 millions de personnes. Ces agents gèrent pour le compte de multinationales comme JPMorgan, Microsoft, HSBC ou Shell des tâches variées : assistance téléphonique, développement de logiciels, comptabilité ou encore marketing. Mais cette industrie subit une pression croissante avec l'émergence rapide de l'intelligence artificielle générative. Des agents virtuels peuvent déjà réinitialiser un mot de passe, répondre à un mail ou enregistrer une plainte. Certains robots prennent même les appels à la place des humains. Dans ce contexte, de plus en plus d'entreprises adoptent des « copilotes IA » capables de souffler des scripts aux opérateurs en direct, voire de rédiger automatiquement les réponses les plus efficaces. Une menace pour l'emploi malgré des promesses d'adaptation Alors que les dirigeants du secteur assurent que l'IA permet de libérer du temps pour les tâches complexes, les experts sont plus prudents. Le Fonds monétaire international (FMI) estime que plus d'un quart des emplois en Inde sont « fortement exposés » à l'automatisation par l'IA. Le think tank américain Brookings Institution parle, lui, d'un « potentiel d'automatisation élevé » pour 86 % des missions de service client. Et la tendance pourrait s'accélérer. K Krithivasan, PDG du géant indien Tata Consultancy Services, prévoit une réduction drastique du recours aux centres d'appels humains d'ici un an seulement. Neutralité linguistique ou effacement identitaire ? Derrière l'innovation se cache aussi une réalité sociale et culturelle. Pour beaucoup d'agents, l'effacement de leur accent revient à renier leur origine. Un opérateur témoigne : « Avant, on nous demandait de copier des dialogues de films américains. Maintenant, on clique sur un bouton pour effacer notre voix. Ce n'est pas neutre, c'est un choix politique. » Du côté des entreprises, on insiste sur les gains mesurables : appels plus rapides, clients moins irrités, agents moins anxieux. Mais pour certains observateurs, cette obsession du confort client masque une standardisation des voix, une uniformisation des échanges et un risque de perte d'identité. Analyse : vers un basculement irréversible du modèle de l'externalisation ? L'essor de l'intelligence artificielle dans les centres d'appels indiens n'est pas seulement un sujet technique : il annonce une transformation stratégique de tout un pan de l'économie des services. Trois tendances majeures se dessinent : 1. Réduction massive des coûts pour les donneurs d'ordre : remplacer les humains par des IA permet aux entreprises d'économiser sur la formation, les pauses, les conflits sociaux, et même l'infrastructure. Cela renforce l'attractivité de la solution IA dans un contexte de pression budgétaire. 2. Repositionnement du rôle humain : les agents humains sont appelés à se spécialiser dans les missions à forte valeur ajoutée. Mais cette montée en compétence nécessite une politique de formation ambitieuse et rapide que peu d'entreprises ont anticipée. 3. Risque d'instabilité sociale en Inde : la disparition progressive des emplois « d'entrée de gamme » dans le BPO pourrait toucher des millions de foyers indiens. Si les bénéfices sont captés par les entreprises occidentales et les start-ups de la Silicon Valley, les coûts sociaux seront supportés localement. En définitive, l'Inde, autrefois premier centre mondial des services externalisés, est devenue un laboratoire de l'avenir du travail : un avenir où la voix humaine devient un fichier modifiable, et où la frontière entre assistance et remplacement s'estompe. Pour les décideurs, le vrai défi ne sera pas technologique, mais social, culturel et géopolitique. Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!