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Expulsion du prince marocain Moulay Hicham ben Abdallah Alaoui de la Tunisie : Prince rouge ou chat noir ?!
Publié dans Tunisie Numérique le 11 - 09 - 2017

Chassé de son hôtel et expulsé manu militari de Tunis, sans explication ni raison, le prince Moulay Hicham ben Abdallah Alaoui, cousin germain du roi du Maroc Mohamed VI, n'en revenait pas, à juste titre d'ailleurs, comme l'ensemble de l'opinion publique tunisienne, encore ahurie, sidérée voire choquée, de voir un académicien émérite, un chantre de la démocratie dans le monde arabe, une voix prônant le partage égal et juste de la richesse nationale et la modernisation des régimes politiques anachroniques et archaïques de la région, qui plus est un homme dans la plume n'a jamais fouetté la Tunisie post Janvier 2011, ni par ses écrits ni dans ses déclarations, bien au contraire.
Alors pourquoi expulser, dans la précipitation et dans l'opacité, un homme de telle envergure ?! Voilà comment on épingle un chercheur à la prestigieuse université de Harvard alors qu'on a accueilli, à bras ouverts, les prédicateurs de la haine et de la sédition ainsi que les prêcheurs de la mort. Le prince a séjourné à Tunis à diverses reprises sans soulever ou rencontrer des problèmes en particulier. Pourquoi aujourd'hui, il devient subitement persona non grata, indésirable, à évincer illico et incognito par la peau des fesses ?! Rien dans le parcours ou dans la littérature du prince ne justifie son exclusion du territoire tunisien, surtout de cette façon cavalière, grossière et irrespectueuse ! A moins que le prince soit coupable de quelques sombres méfaits dont personne n'a connaissance, excepté bien sûr ceux qui ont décidé de le déloger de sa chambre d'hôtel et de le mettre dans le premier avion vers Paris.
Le comble est que le principe était invité à Tunis pour enrichir le débat sur le printemps arabe et sur l'expérience de transition démocratique tunisienne, thème central de la conférence organisée à l'espace COGITE par la Stanford University's Center for Democracy, Development, and Rule of Law. Aujourd'hui, la Tunisie, qui se veut modèle et exemple en termes de processus de démocratisation et de respect des droits, est couvert de honte. La décision d'expulser le prince, soi-disant souveraine, est à contre-pied de cette image que la Tunisie s'évertue à cultiver et à renvoyer partout dans le monde. Pire encore, personne n'a aucune idée des motifs profonds ayant présidé à cette expulsion. Les parties gouvernementales concernées, de jure et de facto responsables de la maudite décision, se taisent, n'en pipent pas un orphelin mot, comme si leur mutisme, autant suspect qu'irrecevable, est en mesure de passer sous silence le scandale. Et c'en est un, un vrai scandale !!
Ceux qui détiennent aujourd'hui en Tunisie le pouvoir, et par là la décision, ne cessent de nous rabattre les oreilles sur l'Etat de droit, le prestige de l'Etat, la liberté d'expression, et autres principes et valeurs au cœur de la démocratie, sont coupables d'une mesure qui bafoue non seulement le droit international et la dignité humaine mais aussi et surtout la Constitution Tunisienne. Ils se cachent derrière l'omerta sans avoir le courage d'assumer leur décision et d'en expliciter la raison, si d'aventure raison il y a. Les droits de l'homme? On s'en fiche ! Même une république bananière aurait mis un petit peu la forme.
Nul doute, Hicham Alaoui accuse quelques "torts", et non des moindres :
* Il est un penseur libre, jaloux de son espace de liberté d'opinion et d'expression, rebelle à l'ordre monarchique ambiant au Maroc.
* Quoique pur produit du Makhzen, ayant grandi dans le palais royal, sous la main de fer de Hassen II et dans la complicité de son cousin, prince héritier, devenu le roi Mohamed VI, il n'a jamais hésité à critiquer, parfois sur un ton virulent, la monarchie et la manière avec laquelle celle-ci est régentée.
* Il est troisième dans l'ordre de succession au trône marocain. Le Makhzen l'a toujours accusé de tisser des alliances et de fomenter des mouvements pour être dixit "Calife à la place du Calife", comme il écrivait dans son livre acide "Journal d'un prince banni : Demain, le Maroc", publié en 2014 à Paris, où il a tordu le cou de nombre de tabous de la monarchie régnante au Maroc, faisant la part belle à la période de Mohamed VI. Il a quitté le Maroc pour se réfugier à la ville américaine de Boston juste après l'intronisation de ce dernier, tout simplement parce qu'il a eu l'audace et la pertrinence de lui recommander de transformer les « sujets » du roi en « citoyens » et d'intégrer le patrimoine royal dans la richesse nationale. Un discours que le nouveau roi n'a guère apprécié, faisant de son cousin un ennemi juré.
* Il a le double "handicap" d'être le cousin germain de Mohamed VI et, par sa mère, également le cousin d'Al-Walid bin Talal d'Arabie Saoudite. Donc, deux monarchies se considérant divines, et par conséquent au-dessus de toute critique humaine.
Renommé par la presse "prince rouge", à cause de ses envolées critiques, il fend ce sobriquet d'un trait. Il assène dans son livre : "Je ne suis pas davantage « le prince rouge » que Mohamed VI n'est « le roi des pauvres »", il se définit lui-même comme « un mauvais prince ». Il a eu des mots au vitriol à l'encontre des hommes politiques marocains, en les traitant, avec mépris mais non sans un fond de vérité, d'"eunuques". Le prince ne se réclame pas "antimonarchiste par principe", reconnaissant cependant qu'il pourrait, précise-t-il dans son livre, "très bien vivre dans une république marocaine". Le seul combat qui l'anime consiste, comme il disait, à faire sortir l'Etat en dehors du Makhzen et de démanteler ce régime d'Etat-Makhzen. Sans quoi il n'y a aucun progrès digne de ce nom au Maroc. Dans son bouquin, il a répété à souhait qu'il n'est "candidat à rien" et ne caresse point la perspective de "prendre la place de personne".
Voilà l'homme, voilà son combat, voilà sa vision, voilà son idéal.
Expulser un tel homme pour satisfaire les lubies sectaires et revanchardes d'un roi réfractaire à la différence mais avide de déférence, ou sur ses injonctions, qu'elles soient directes ou indirectes, ne fait honneur ni à la Tunisie ni à son peuple. Accepter ce mesquin rôle de laquais de la monarchie alaouite ou saoudienne (le scénario que l'ordre soit venu de Riadh n'est pas à écarter) contre un homme de culture irréprochable à tout point de vue rabaisse le pays, fragilise encore plus son Etat et plombe sinon coupe les ailes de son gouvernement. Toute expulsion, sans un dispositif légal, est un acte de lâcheté. Et en plus, dans le cas de figure, il s'agit bel et bel d'une grave affaire d'Etat.
NB : Le livre du prince Moulay Hicham ben Abdallah Alaoui peut être lu sur ce lien :


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