*Pr. d'histoire culturelle à l'université de Tunis
Loin de toute conjecture de vitrine, « le coup d'éclat » ou le « coup de sifflet » constitutionnel de la nuit du 25 juillet, a résolument délivré les Tunisiens d'une torpeur qui a trop duré, même s'il a aussi posé, en entier et comme dans nul autre moment de l'histoire de la République, le risque d'un engouffrement irrémédiable de l'Etat national. Pour mieux comprendre un tel revirement de la situation transitionnelle, dont la durée indéterminée a durement pesé sur les cœurs, tout raisonnement rationaliste parait incapable, à lui seul, d'expliquer cette nouvelle donne. Les émotions, les peurs, les angoisses, les appréhensions et les représentations, prennent une place considérable dans l'explication des changements qui sont en train de refaçonner notre présent. En s'immisçant dans ce topo incommensurablement complexe, le populisme, parait être derrière une telle configuration, traduisant, bon gré mal gré, notre incapacité d'appréhender la situation ou de simuler ses mutations. Une telle vérité ordonne, prestement, de faire un retour averti sur le profond changement survenu sur le paysage sociopolitique depuis l'avènement de la démocratie et de déterminer le rôle joué par l'imaginaire dans la complexité de sa construction. Mieux encore, un tel bouleversement de perspective ne peut être compris en dehors d'une grille de lecture, permettant d'arrimer la situation locale à sa matrice mondiale secouée par une pandémie alarmante et une crise économique et environnementale sans précédent.
De la démocratie parlons-en La démocratie participative instaurée en Tunisie après l'euphorie du moment révolutionnaire, parait après une décennie de crise profonde et l'avènement impromptu de la pandémie de la Covid-19, dans l'incapacité d'ordonner la vie politique. Ces défenseurs ont beaucoup de mal à juguler les travers causés par la mondialisation galopante, la délocalisation des industries, la précarité du marché de travail, l'économie parallèle, les réseaux occultes et l'importance grandissante des groupes d'influence ou lobbys, ne trouvant pas de difficulté à imposer leur façon de faire aux décideurs politiques et à phagocyter l'intégrité de l'Etat. Ce n'est aucunement une forme de résurgence du modèle inhérent aux sociétés traditionnelles. Se donnant à voir à travers l'idée organique de société/communauté. Il s'agit là d'un phénomène inédit qui donne à réfléchir sur d'autres dimensions qui sont en rapport direct avec les émotions et les sensibilités. Les multiples travers dus à l'incapacité des islamistes et de leurs acolytes à exercer le pouvoir ne semblent pas leur indiquer un salutaire changement de cap, même s'ils se sont aperçus que la voie n'était pas totalement libre devant eux pour réaliser leur rêve d'imposer à la société tunisienne, en bon élève de leurs mentors turcs, le diktat libéro-conservateur. Aujourd'hui, le monde paraît en phase de donner naissance à une nouvelle carte avec des nouveaux acteurs géostratégiques, comme si l'empire du monde libre vit ses ultimes soubresauts, laissant la porte ouverte à l'offensive d'un empire du milieu aux pratiques autoritaires affichées et une vision numérique chaotique utilisant la cyber révolution pour une mise à pas des individus. Le monde interconnecté de naguère ne propose hélas aucune prise en charge des difficultés inhérentes à la modernité et parait incapable de traduire dans la réalité son engagement ferme pour construire un futur solidaire de l'humanité.
Là aussi un rappel raisonné des caractéristiques fondamentales du populisme pourrait se révéler d'un intérêt incontestable pour mieux apprécier les déchirements générés par le contexte post 2011 en Tunisie et ailleurs dans le monde aussi. Ainsi, on pourrait s'interroger à grand profit sur la véracité de la présence d'une idée organique de la société tunisienne similaire à celle de la communauté ? Du degré de confiance qu'accorde le commun des Tunisiens à la société par rapport à l'Etat ? De l'intention de reconstruire l'harmonie perdue du peuple avec l'ordre naturel ? De la convection à parler au nom de la majorité ? De l'orientation vers une représentation nostalgique de certaines valeurs ? Et de la tendance à se manifester dans des contextes sociaux dans lesquels des processus sont en cours de modernisation ? Ce qui nous ramène à effectuer un retour sur le contexte spécifique de la construction de l'Etat et de l'émergence d'une identité nationale tunisienne en devenir, dont le fondateur de la Nation Habib Bourguiba s'est toujours targué en réussissant à métamorphoser « une poussière d'individu en un peuple de citoyens ».
De l'incapacité de la classe politique à tracer un horizon Les gouvernements qui se sont suivis depuis les élections de 2014, ne sont porteurs d'aucun horizon, depuis les chefs du gouvernement, qui ne viennent pas des partis qui ont gagné les élections, jusqu'aux ministres nommés, presque exclusivement, pour former une majorité parlementaire très vite mise en difficulté. Ce qui nous incite à nous poser des questions quant à la réalité des changements qui ont véritablement touché la vie politique tunisienne. Une telle évolution a contribué à saper la confiance des électeurs dans les mécanismes de la démocratie participative comme dans la prise en charge par les acteurs politiques de la complexité des problèmes vécus au quotidien. C'est la raison pour laquelle ils paressent complètement déconnectés de la scène politique pour se voir remplacer -nivellement par le bas oblige - par les représentants des courants politiques inféodés aux pratiques populistes, jouant la carte de la trahison des élites afin de pouvoir gagner la sympathie des activistes ancrés à l'extrême droite, s'aventurant ainsi à attiser la haine et à amplifier les conséquences désastreuses de la fracture sociale avec son cortège dystopique de précarité du monde de travail et l'hypothétique équilibre des conditions de vie dans un pays meurtri, voire même, saigné à blanc. Ainsi, il est indéniable que la question à laquelle on devrait trouver une réponse ne peut tourner qu'autour de la capacité de notre société à juguler les effets désastreux d'une transition en passe, de traverser, à court ou à moins terme, par une zone de turbulence, même si les espoirs portés par la volteface ou « le coup de sifflet » présidentiel, parait plaider pour une nouvelle donne politique, qui restera, somme toute, tributaire d'un remaniement de la constitution et d'un changement du code électoral, auxquels la classe politique s'oppose en sourdine. C'est qu'en Tunisie l'exercice de la politique n'a pas suffisamment muri pour engendrer de nouvelles forces traduisant, dans les faits, un dépassement définitif des clivages d'antan. Les circonstances exceptionnelles inhérentes à la conjugaison des effets négatifs de la pandémie et de la crise économique ont fini par permettre au chef de l'Etat de s'approprier, momentanément et sous un couvert constitutionnel, les pleins pouvoirs. Une telle situation exprime un aveu d'échec, qui en dit long sur le degré d'irresponsabilité des élus absorbés par leurs querelles interminables et improductives. C'est aussi un indice patent de l'incapacité du législateur à gérer rationnellement la complexité des différences.
Du « bon peule » et de ses détracteurs Faisant écho à une telle situation et dans un registre complémentaire, la présidence de la République n'a eu de cesse, depuis les élections d'octobre 2019, de marteler avec insistance son attachement à la volonté du peuple, comme si elle s'apprêtait à hâter les mécontentements et dresser « le bon peuple » contre ses détracteurs. Démarche tout aussi populiste que celle d'une grande partie des élus de l'ARP et dont le seul objectif est de préparer le terrain pour la dissolution de l'ARP et le passage en force à un référendum flanqué d'une refonte de la constitution. Le président actuel Kaïs Saïed reste fidèle en tout cela à sa stratégie annoncée tapageusement depuis son élection. Le concept mobilisateur de « souveraineté populaire » est une condition nécessaire pour la radicalisation souhaitée. Sachant que la construction du peuple et le clivage entre vrai et faux peuple sont des éléments essentiels de la stratégie populiste jouant sur l'affect et manipulant les émotions, pour cultiver la rage et susciter la colère de la foule. Ainsi, il nous parait clair que derrière sa posture pseudo progressiste, la transition politique tunisienne reste fondamentalement conservatrice. Les multiples facettes que nous avons essayé de décrire, pour rendre compte de la complexité de la réalité politique imprégnant notre présent et probablement notre futur aussi, (bâtardise d'une rupture révolutionnaire, populisme local en chantier et populisme global en tache d'huile) plaident toutes pour une urgente mise en place d'une gestion rationnelle des espaces publics. La place donnée aux affects ainsi que l'exacerbation sous-jacente des pratiques populistes, paraissent damer le pion à un apprentissage serein des formes d'alternance au pouvoir. Ce qui nous laisse résolument perplexe quant à l'éclosion d'un brand démocratique de facture endogène, capable de surpasser l'horizon idéologique réformiste, autoritairement engagé d'en-haut et arrivé aujourd'hui aux limites de ses avantages.