L'Institut national de la statistique a annoncé, vendredi 15 août 2025, une croissance de 3,2 % au deuxième trimestre. Un chiffre qui prend de court les analystes, les institutions internationales et les acteurs économiques, alors que le ressenti général est celui d'une économie atone. Vendredi matin, l'INS a créé la surprise. Son communiqué trimestriel a affiché une croissance de 3,2 % en glissement annuel au deuxième trimestre 2025, après un timide 1,6 % au premier trimestre. Mieux encore : l'économie aurait progressé de 1,8 % en glissement trimestriel, un retournement spectaculaire après la contraction de début d'année. Un chiffre flatteur, presque inespéré, qui déjoue toutes les prévisions. La Banque mondiale tablait sur 2,2 % de croissance en 2025 avant de revoir son estimation à 1,9 %. Le FMI, plus pessimiste, avait déjà abaissé sa projection de 1,6 % à 1,4 %. Autant dire que le 3,2 % de l'INS a pris tout le monde de court.
La rue commerçante dit tout autre chose Sur le terrain, le discours est bien différent. Les commerçants parlent d'une activité en berne, plombée par l'inflation et par la nouvelle loi sur les chèques. Mohamed, vendeur de chaussures et savates à Kélibia, en témoigne : « Avant, j'achetais ma marchandise en gros avec des chèques antédatés. Mes clients faisaient pareil avec moi. Ça tournait, chacun avait de la trésorerie pour s'offrir des vacances ou faire face aux imprévus. Cette année, tout s'est arrêté. Tout doit se payer cash. Les familles n'ont plus pu partir en vacances. Elles gardent chaque dinar pour la rentrée scolaire et pour le Mouled (le 4 septembre). Mes ventes ont chuté : les gens n'achètent plus que l'essentiel. Conséquence, l'été pour moi était la pleine saison qui me permettait d'avoir des économies pour l'hiver. L'été 2025 a été catastrophique pour moi et je ne sais pas comment je vais affronter les prochains mois. Allah est grand, il nous trouvera une solution !» Son voisin, vendeur de vêtements prêt-à-porter, a une explication. D'après lui, les gens payaient les gros achats avec des chèques antédatés, ce qui leur permettait de dégager un budget pour les vacances. Maintenant que tout doit être payé comptant, ils sont obligés de payer les gros montants cash et n'ont donc plus d'argent pour les vacances. Un constat partagé par nombre de petits commerçants que ce soit à Tunis, les grandes villes ou les villes vacancières du Cap Bon, du Sahel, de Djerba et de Bizerte : les transactions à crédit, vitales dans une économie asphyxiée, ont disparu.
Un contraste saisissant avec la tendance passée Nous avons repris un à un les communiqués précédents de l'INS pour mettre en perspective le dernier chiffre publié. L'exercice est éclairant : en août 2024, l'Institut annonçait une croissance de seulement 0,6 % au premier semestre. Trois mois plus tard, en novembre, la croissance cumulée sur neuf mois atteignait 1 %. En février 2025, le bilan de l'année 2024 se limitait à 1,4 %. Enfin, en mai dernier, le premier trimestre 2025 affichait 1,6 % en glissement annuel, avec même un recul de –0,2 % par rapport au trimestre précédent. Autrement dit, depuis août 2024 au moins, la Tunisie évolue sur un rythme poussif, très lent. Rien ne laissait donc présager un bond soudain à 3,2 % au deuxième trimestre 2025. C'est précisément en confrontant cette série de chiffres que notre suspicion est née : quelque chose cloche dans le dernier communiqué de l'INS.
Des secteurs soudainement dopés Pour justifier le 3,2 %, l'INS met en avant une série de performances éclatantes. L'agriculture arrive en tête avec une hausse de 9,8 %, contribuant à elle seule pour 0,84 point au total. Mais ce moteur, déjà en progression de 7 % au premier trimestre, ne peut à lui seul expliquer un doublement du rythme global de croissance. Le bâtiment et les travaux publics affichent, de leur côté, une envolée de 9,6 %. Or ce secteur, très dépendant des investissements publics et de la demande privée, n'avait donné aucun signe avant-coureur d'un tel sursaut. Là encore, la hausse intrigue : elle tombe à pic pour soutenir le chiffre global. Les industries manufacturières suivent la même tendance, avec un bond de 3,9 %. Ce sont surtout ses sous-secteurs qui interpellent : la chimie à +10,1 %, la mécanique et l'électrique à +9,6 %. Ce sont des taux qu'on associe habituellement à des périodes de reprise soutenue des exportations ou à de gros contrats extérieurs. Rien, dans le discours des industriels ou dans les données de commerce extérieur disponibles, ne laisse pourtant entrevoir un tel dynamisme. Mais la vraie surprise vient du secteur minier. L'INS annonce une progression de 39,5 % de sa valeur ajoutée. Ce chiffre, spectaculaire, place soudain ce secteur parmi les grands contributeurs de la croissance. Or, dans les précédents communiqués, le minier apparaissait comme un acteur secondaire, souvent noyé dans l'agrégat « énergie, mines, eau, assainissement ». En l'espace d'un trimestre, il devient la vedette du communiqué, présenté comme un levier majeur de croissance. Pris isolément, chacun de ces résultats peut trouver une explication ponctuelle. Mais ce qui frappe, c'est leur synchronisation. Agriculture, bâtiment, industrie manufacturière, mines et services : tous les grands compartiments de l'économie semblent s'être réveillés en même temps. C'est précisément cette simultanéité des bons chiffres — et l'explosion minière en particulier — qui alimente la suspicion. Car si un secteur peut, à la rigueur, connaître un trimestre exceptionnel, voir tous les indicateurs virer au vert au même moment, après deux ans de croissance molle, relève du coup de théâtre statistique.
Miracle ou mirage ? Faut-il donc croire à ce 3,2 % ? Le chiffre est officiel, publié noir sur blanc par l'INS. Mais il tombe à un moment particulier : le gouvernement est sous pression, critiqué pour la loi sur les chèques, l'inflation et la morosité ambiante. Dès lors, une interrogation légitime surgit. S'agit-il du signe d'un véritable redressement de l'économie, ou bien de la volonté politique de montrer, coûte que coûte, que « tout va mieux » ? L'INS n'affiche pas de couleur partisane, ses communiqués restent techniques. Mais la concordance entre les difficultés palpables et l'annonce de ce chiffre flatteur ne peut qu'interpeller. Car ces 3,2 % ne contredisent pas seulement les commerçants ou les chefs d'entreprise qui décrivent une activité atone. Ils bousculent aussi les prévisions d'institutions comme le FMI ou la Banque mondiale, qui tablaient sur des rythmes bien inférieurs. Alors, tout le monde se serait-il trompé à ce point ?
La Tunisie a-t-elle réellement retrouvé un souffle nouveau, ou bien ce chiffre marque-t-il surtout une mise en scène statistique destinée à rassurer l'opinion et à protéger le pouvoir ? La question reste entière.