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Pourquoi les islamistes et les kaïssistes redoutent le nouveau conseil de l'Ordre des avocats
Publié dans Business News le 16 - 09 - 2025

Les avocats tunisiens ont élu, le week-end dernier, un nouveau bâtonnier et un nouveau conseil de l'Ordre, scandant à l'unisson : « Libertés, libertés, l'Etat répressif est fini ».
Si cette victoire a été saluée par une large partie des observateurs, elle suscite déjà l'hostilité des islamistes comme des proches du régime. Le nouveau bureau marque un tournant politique qui inquiète deux camps pourtant opposés mais réunis dans leur rejet.

À la Cité de la culture de Tunis, l'assemblée générale de l'Ordre des avocats le week-end dernier a pris des allures de véritable démonstration de force. Les critiques ont fusé contre le bâtonnier sortant Hatem Mziou et son prédécesseur Brahim Bouderbala, accusés d'avoir signé deux des mandats les plus catastrophiques de l'histoire de l'Ordre.
La tension a atteint son paroxysme lors du dépouillement : l'élection dès le premier tour – fait rarissime – de Boubaker Bethabet a donné le ton d'une rupture totale avec les deux précédentes mandatures. La confirmation est tombée mardi matin, avec l'annonce de la composition du bureau.
Dans une atmosphère de liesse, les avocats ont célébré la victoire en lançant des slogans hostiles au régime de Kaïs Saïed, rappelant au passage la dizaine de confrères emprisonnés ou exilés pour des raisons purement politiques.

La fin d'une tradition de combat
Historiquement, les avocats tunisiens ont toujours été à l'avant-garde de la défense des libertés et de l'indépendance de la justice. Ni Bourguiba, lui-même avocat, ni Ben Ali, ni même la troïka post-révolution n'avaient réussi à briser cette tradition.
Cette flamme s'est pourtant éteinte sous les mandats de Brahim Bouderbala (2019-2022) et de Hatem Mziou (2022-2025). Tous deux ont soutenu avec un zèle remarquable le régime de Kaïs Saïed. Me Bouderbala, fervent défenseur du putsch du 25 juillet 2021, a été récompensé par la présidence du Parlement. Beaucoup s'attendent désormais à une gratification similaire pour Hatem Mziou, dont la loyauté au pouvoir a été encore plus manifeste.

Trois années d'atteintes aux libertés
Le mandat de Hatem Mziou restera associé à une série de violations inédites de l'indépendance de la justice et des droits des avocats. Jamais la Tunisie n'avait connu autant de robes noires derrière les barreaux, non pour des fautes professionnelles, mais pour leurs prises de position politiques.
Sous sa présidence, ont été incarcérés Abir Moussi, Sonia Dahmani, Ridha Belhadj, Samir Abdelli, Ghazi Chaouachi, Lazhar Akremi, Seïf Eddine Makhlouf, Noureddine Bhiri, Mehdi Zagrouba… tandis qu'Abderrazak Kilani, ancien bâtonnier, et Bochra Bel Hadj Hmida ont pris le chemin de l'exil. Les poursuites contre d'autres avocats se comptent par dizaines, ainsi que des mesures liberticides comme l'interdiction de voyage (Chawki Tabib, ancien bâtonnier).
Le point d'orgue a été atteint en mai 2024 avec l'assaut policier contre la Maison de l'avocat et l'arrestation musclée de Sonia Dahmani et Mehdi Zagrouba, ce dernier victime de torture consignée dans un procès-verbal judiciaire resté lettre morte.
Malgré ces dérives, Hatem Mziou a toujours choisi l'accommodement, espérant arracher quelques concessions pour la profession. Sauf qu'en trois ans, il n'a rien obtenu, tandis que le système judiciaire s'enfonçait : dizaines de magistrats révoqués pour refus d'allégeance, Conseil supérieur de la magistrature dissous, nominations désormais décidées directement par la chancellerie.

Une réaction collective pour tourner la page
Malmenée pendant six ans, la profession a réagi d'une seule voix pour élire un bâtonnier et un bureau décidés à rompre définitivement avec ce bilan douloureux.
Dès l'annonce des résultats, Boubaker Bethabet a fixé trois priorités : la réintégration des magistrats révoqués, la libération des avocats emprisonnés pour des raisons politiques et la restauration de l'indépendance de la magistrature.
Trois objectifs qui, à eux seuls, suffisent à déclencher l'ire du régime, d'autant que ses candidats ont enregistré des scores dérisoires. Sur les réseaux sociaux, l'annonce de la victoire a été accueillie par une salve d'applaudissements et un regain d'espoir, aussi fragile soit-il, après deux mandats vécus comme une humiliation.

Les premières salves des partisans du régime
Sans surprise, les proches de Kaïs Saïed ont rapidement dégainé. Sur Facebook, Ahmed Chaftar, membre de la campagne explicative du projet présidentiel, a ironisé sur les slogans entendus lors du scrutin, moquant un « secteur si pur et intègre qu'au moment d'élire un bâtonnier, on en arrive à scander des appels à la chute de l'Etat ».
Plusieurs pages réputées proches du pouvoir ont tenté de convaincre l'opinion que l'élection du nouveau bâtonnier est un non-événement qui n'intéresse que la profession et qui n'a aucun impact sur la vie publique et le quotidien des Tunisiens.
La question est désormais de savoir si le président de la République respectera la coutume en recevant le nouveau bâtonnier. Beaucoup parient sur un refus.

L'hostilité inattendue des islamistes
Curieusement, la victoire de Boubaker Bethabet ne dérange pas que les Kaïssistes (partisans de Kaïs Saïed). Des avocats islamistes ont eux aussi manifesté une franche hostilité, voire un scepticisme ostentatoire, malgré l'espoir que suscite ce scrutin.
Dès samedi soir, l'avocate Ines Harrath, proche des milieux islamistes radicaux, a publié un statut au vitriol. Tout en affirmant respecter les règles démocratiques, elle qualifie le nouveau bâtonnier et son entourage « d'extrêmement nocifs », allant jusqu'à l'imaginer capable d'« actes sadiques ». Si elle promet de reconnaître publiquement une éventuelle erreur, elle insiste sur sa conviction que sa victoire reste une menace.
Dans la même veine, l'ancien ministre et avocat Salim Ben Hamidane a tenté de minimiser la victoire en partageant des textes hostiles à Me Bethabet et des photos le montrant aux côtés de Brahim Bouderbala.

Un front commun contre un nouvel adversaire
Ennemis déclarés, islamistes et Kaïssistes se retrouvent paradoxalement alliés contre un bâtonnier dont le seul tort est de vouloir réintégrer les magistrats révoqués, libérer les avocats détenus et défendre l'indépendance de la magistrature.
Pour les partisans de Kaïs Saïed, l'explication est limpide : ils perdent un allié précieux et doivent désormais composer avec un adversaire supplémentaire, aux côtés de la LTDH, de l'UGTT et d'une grande partie de la société civile.
Pour les islamistes, la logique est moins évidente. Certes, leur candidat au bâtonnat, Abderraouf Ayadi, a été écrasé (150 voix sur près de 4 000) et la quasi-totalité de leurs prétendants au conseil – Faouzi Jaballah, Anouer Ouled Ali, Mohsen Sahbani, Wissem Chebbi – ont échoué, à l'exception de Saïda Akremi qui a sauvé un siège. Mais leur ressentiment dépasse la simple défaite.
Dans un contexte où la justice et la profession sont en crise, ils préfèrent raviver les rancunes du passé, quitte à se retrouver dans le même camp que leur propre bourreau. Faut-il rappeler que le régime de Kaïs Saïed a jeté en prison leurs plus grandes figures politiques ?

Un avertissement politique au pouvoir
L'élection de Boubaker Bethabet et de son équipe ne se limite pas à un simple changement de bâtonnier. Elle sonne comme un avertissement adressé au pouvoir et à l'ensemble de la classe politique. Après six années de compromission et d'humiliations, la profession d'avocat s'est ressaisie pour redevenir le fer de lance des libertés et de l'indépendance de la justice.
Ce sursaut rappelle que, malgré les prisons pleines, les magistrats révoqués, les arrestations arbitraires et la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature, il existe encore en Tunisie des contre-pouvoirs capables de se réinventer.
En rassemblant contre lui deux camps que tout oppose – islamistes et kaïssistes –, le nouveau bâtonnier devient, de facto, l'un des rares pôles d'équilibre dans un paysage politique laminé par le régime. Le signal est clair : la société civile n'a pas dit son dernier mot. À Kaïs Saïed de comprendre que, même affaiblie, la Tunisie des libertés reste une réalité que ni les prisons, ni les décrets, ni les alliances de circonstance ne pourront réduire au silence.


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