Pour un chroniqueur hebdomadaire, c'est ce que l'on peut appeler une bonne semaine. Entre la libération de Jabeur Mejri (enfin!), celle de Ridha Grira, les déclarations farfelues de Moncef Marzouki, ou encore, la journée internationale de la femme, vendredi 8 mars, les sujets font profusion. Toutefois, cette chronique sera consacrée à un fait divers qui allie le scandaleux et le sensationnel à une introspection vertigineuse dans la mentalité tunisienne. On est dans l'après-midi du lundi 4 mars à Bouhjar au gouvernorat de Monastir. Une camionnette percute violemment une voiture, accident normal de la route, dirons-nous. L'affaire commence à se corser quand on sait que la camionnette était pleine de canettes de bières et que la femme, qui conduisait la voiture, a été grièvement blessée dans l'accident. Pour apporter un peu plus de sensationnel, on apprend que le chauffeur, fautif, a détalé en laissant la femme, la bière et Bouhjar. Sur ce, une horde de curieux s'est précipitée sur les cartons de bière. Aucun d'eux n'a eu la galanterie de vérifier si la femme blessée était toujours vivante. Mieux encore, la horde a bloqué la route entravant ainsi l'arrivée des secours. Pourquoi est-ce arrivé? Que nous enseigne cela de la mentalité du tunisien? Plusieurs hypothèses sont possibles. La première hypothèse est la suivante : Les jeunes de Bouhjar ont dû faire face à un dilemme : sauver une femme blessée ou sauver Bouhjar de la malédiction de l'alcool et de la bière ! En fait, les jeunes que l'on a taxés d'animaux, de bêtes sauvages, et pire encore, avaient pour seul souci de débarrasser l'endroit de cette malédiction. Ils ont été touchés dans leurs âmes par le prêche d'un imam dénonçant la consommation d'alcool et l'organisation de fêtes dans le désert. Ce dernier, qui avait déclaré que les gens du Sud connaissaient tous le Coran par cœur, a provoqué la jalousie des gens de Bouhjar qui ont voulu montrer que, là bas aussi, on ne badinait pas avec la religion. Par conséquent, la femme blessée dans sa voiture n'est que le dommage collatéral d'une lutte et d'une guerre bien plus importantes que la vie d'un individu. La lutte du bien contre le mal, la guerre acharnée que font les occidentaux à notre religion, l'islam ! Deuxième hypothèse : la soif. La légendaire vidéo d'un paysan parlant des "jmeyliya" qui ont soif s'est avérée plus représentative que ce que l'on pensait. A Bouhjar aussi on a soif ! La misère a fait des ravages qui s'étendent jusqu'au Sahel. A Bouhjar, c'est l'instinct de survie qui a dominé, c'était une manifestation de la sélection naturelle si chère à Darwin. Un membre de la communauté, blessé et dont la survie n'est pas évidente, est automatiquement abandonné par le reste de la troupe. Ce même reste s'est attaché à ramasser quelques subsides littéralement tombés du camion. Cette bière pourra ensuite être consommée en l'état, pour étancher les soif justement, ou revendue au marché noir à quelques Libyens de passage afin de gagner un peu d'argent. C'est cruel et c'est moche mais c'est la nature, c'est comme ça ! A cause de la misère, l'être humain est ramené à ses instincts les plus primaires. Autant pour le chauffeur qui s'est enfui que pour les personnes qui se sont précipitées sur la bière, il s'agissait uniquement de survie. Troisième hypothèse : le Tunisien est vil et égoïste. Ne se souciant que de leur bien et n'écoutant que leur bassesse, les personnes qui se sont jetées sur ces bières au détriment de la vie d'un être humain sont la lie de l'humanité. Dans un pays où un vote s'achète à une trentaine de dinars, un camion transportant de la bière est un cadeau du ciel. Peu importe si la vie d'une personne est en jeu ! Les gens qui ont ramassé ces bières n'ont pas ce degré primaire d'humanisme qui commande à tout être humain de sauver son semblable quand celui-ci agonise. Traiter ces types d'animaux est une dégradation pour le royaume animal de ce monde. Se jeter sur des bières tombées du camion de la sorte n'est pas tant condamnable en soi, mais le faire alors qu'une femme gît à quelques mètres mortellement blessée et ne pas dégager la route pour que les secours arrivent est une autre paire de manches. Le pire c'est que les auteurs de cette ignominie sans nom peuvent se réclamer de la révolution et pourraient demander à être pris en charge par le gouvernement. Mauvais filon les gars, pour ça il aurait fallu être islamiste et avoir été emprisonné un mois au moins. Entre toutes les nouvelles, bonnes ou mauvaises, qu'a vécu la Tunisie ces derniers jours, celle-ci exprime le plus la nature profonde de certaines personnes, pour ne pas dire du Tunisien. Mais soyons honnêtes, ce n'est pas vraiment une surprise. La question qui se pose est pourquoi? Peut-on sérieusement expliquer ce type de comportements par la misère? Qu'en serait-il à ce moment là du gars en grosse bagnole qui grille un feu rouge? Si ce n'est pas la misère qu'est ce que ça peut bien être? On ne cesse de dire un peu partout que la Tunisie est une civilisation ancestrale avec plus de 3000 ans d'Histoire. Il s'agit d'un peuple qui a fait une révolution quand même ! Pourtant, des événements qui paraissent anodins comme celui-ci nous renseignent sur la valeur réelle d'un peuple en manque de tout. Les 3000 ans d'histoire ont vraisemblablement été perdus en cours de route, une route dont on ne sait pas où elle va nous mener.