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Entretien avec Hela Ayed, comédienne et metteure en scène à la presse: «A bas les dires qui ne t'apportent rien, seul le travail compte..»
Publié dans La Presse de Tunisie le 20 - 07 - 2020

Mais qui a donné vie à Wassila dans la planète «Nouba» ? Hela Ayed, comédienne et metteure en scène n'est pas passée inaperçue, pendant deux années de suite dans la peau de cette femme des années 90, combattante, féminine, transgressive et distinguée...bien assez pour le petit écran tunisien. Entretien.
Hela Ayed, vous devez votre notoriété à Wassila dans «Nouba», interprétée pendant 2 années de suite sur le petit écran tunisien. Mais avant, comment tout a commencé pour vous ?
(Sourire) Rien d'exceptionnel ! Je savais depuis toute petite que je voulais jouer, faire du cinéma. Le déclenchement bizarrement, s'est fait lors d'une séance d'italien, l'année de baccalauréat. (Rire) j'habitais à El Omrane avec ma famille. Mon père était militaire, et on déménageait très souvent. Ce jour-là, le professeur nous parlait du «Cinecittà». J'étais ébahie, fascinée. Mais après le bac, on m'a, bien entendu, découragée de suivre la voie artistique. J'ai dû toucher à tout, parfois, ça marchait, d'autres pas... j'ai dû opter pour des études en gestion, j'ai passé ma maîtrise en pleurant... que j'ai eue finalement ! (Rires) Ensuite, on m'a poussée à faire un Master de recherche, mon père ne lâchait pas l'affaire!... il voulait que j'enchaîne avec un doctorat que j‘ai bouclé en un temps record. Et là, il m'avait dit, c'est bon ... tu peux faire du cinéma ou du théâtre. Délivrance. (Sourire). Entre-temps, j'ai entendu parler des cours de Taoufik Jebali, je me suis installée à Tunis, et j'ai commencé en 2008. Ma première montée sur scène a eu lieu avec «Manifesto Essourour», à l'ouverture du festival d'Hammamet en 2009. C'était grandiose pour les novices que nous étions. Et la critique n'a pas été tendre avec nous. (Rire). Après, j'ai travaillé avec Jean Luc Garcia, dans «Klem Ellil» aussi, etc. Jusqu'à ce que un jour, on se rend compte qu'il faut voler de ses propres ailes. A se lancer et montrer ce qu'on pouvait faire. Et il y a eu une rencontre ! Un auteur irakien m'a présenté un texte, afin que je lui trouve un metteur en scène, et je me suis dit autant que je le devienne et que je le fasse. Les encouragements de Jebali m'ont boostée. J'ai dû revisiter le texte d'origine avec toute la spontanéité d'un débutant. Moi, qui suis appliquée de nature, cela m'a pris un temps fou.
La conversion du théâtre à la télé a-t-elle été difficile pour vous ?
Le passage s'est fait avec Bouchnak, avec qui j'étais au théâtre avec toute l'équipe. Et, forcément, pour ses projets, j'étais avec lui. Abdelhamid le dit tout le temps : «Pourquoi aller chercher ailleurs quand j'ai déjà des comédiens ?». Il nous racontait ses projets. Et les choses se faisaient naturellement. Mes personnages ont été écrits sur mesure pour moi: Wassila, c'était Hela.
Au début, la télé, pour moi manquait de passion. Je trouvais que c'était de la pure technique. J'avais l'habitude de m'emparer de la scène pendant des mois, j'avais plus d'espace, je me lâchais... la scène, je la vivais pleinement. C'est jouissif ! A la télé, c'était dirigé, technique, on répétait souvent les scènes pour tourner, et on répétait trop pour ce que je considérais des futilités, pour un bruit, de l'éclairage qui n'allais pas, c'était stressant et épuisant. C'était une phase «adaptation» et je me suis adaptée. Ensuite, j'ai pu totalement maîtriser.
Un bon comédien, ce n'est pas celui qui donne un jeu, une émotion, une gestuelle. C'est une personne qui doit gérer le tout, qui sait composer, maîtriser ses repères, être dans son personnage mais conscient de tout ce qui se passe autour.
Entre le jeu et la mise en scène. Laquelle des deux préférez-vous le plus ?
Etre actrice, très honnêtement. D'un point de vue, responsabilité, passion, pression, rythme... C'est extraordinaire. Etre metteure en scène, c'est terriblement stressant. On doit gérer les autres, le tout... J'ai fait le choix de faire les deux. C'est certes frustrant... mais probablement, qu'à l'avenir, je le ferai moins. J'ai peur d'être oubliée en tant qu'actrice. Quand on se donne à fond en tant que metteure en scène... on n'arrive plus beaucoup à s'en détacher. J'ai un projet en tête, mais entre les deux, c'est fatigant. Beaucoup de responsabilités. J'ai un défi : celui de réaliser pour le cinéma. C'est un domaine où on n'attend rien de personne surtout si on rêve, et qu'on ambitionne beaucoup. Au final, on peut être formé, et apprendre sur le tas, sur le terrain en nouant ses propres liens. C'est faisable de s'auto-former. Si je devais choisir en tout cas, je resterais seulement actrice.
Mongia dans «Dachra» au cinéma et Wassila dans «Nouba». Deux rôles à vous qu'on peut trouver physiquement très transformés. Est-ce pour cette raison que Bouchnak a fait appel à vous spécialement, afin de les interpréter ?
Je pense qu'il y avait sûrement un critère propre à moi qui l'a amené à me choisir dans ces rôles. Abdelhamid Bouchnak me disait : «Avec toi, je peux imaginer un travail théâtral». C'est-à-dire des scènes installées, des regards précis, une mimique... comme ce qu'on avait vu pour Mongia. Wassila, un peu moins, mais c'est aussi théâtral dans sa manière d'être, de parler, de bouger, d'interagir, de réagir... Abdelhamid écrit des personnages en pensant d'emblée à l'interprète. Il fonctionne comme ça... Le faire, peut même alimenter l'imagination autour du personnage. Wassila, il l'a pensée avec son caractère, ensuite, dans sa phase recherche, il a rajouté la caractéristique de «l'œil». On se consulte souvent pour l'écriture. Je le taquine souvent en lui disant «Vivement le jour où je serai femme fatale», par exemple. (Rires). C'est important pour moi de diversifier les rôles et savoir bien les choisir : vous ne me verrez plus jouer le rôle d'une vieille ou dans la peau d'une femme bandit afin d'éviter la catégorisation des rôles.
Wassila est sans doute l'un des personnages les plus féministes qu'a pu connaître le petit écran. En quoi consiste, d'après vous, son côté engagé, rebelle, fort, voulant s'imposer dans une société masculinisée ?
(Sourire). Elle est imprévisible de nature. Déjà... Son féminisme a surgi naturellement, je trouve. Elle doit l'être sans le savoir. Dans le sens où, ce n'est pas juste une question d'époque mais, ça sera celle d'un contexte ou d'un milieu social. C'est une forte personnalité, mais elle a appris à l'être. Depuis toute petite, elle voulait danser... elle le faisait chez le voisinage. Mais elle a grandi dans une culture, où c'est l'homme qui prime et qui doit au final se marier, devenir mère ou femme au foyer, etc. Le vécu de Wassila, notamment son rapport violent avec son ex-mari tyrannique, a forgé ce côté-là. Il y a une composition, un cheminement qui a fait qu'elle devient ainsi, qui s'assume, qui fait ce qu'elle veut, qui ne veut plus se faire marcher sur les pieds et qui va jusqu'à défendre les femmes lésées, battues, farouchement, à sa manière. Elle les rend plus fortes. J'en ai discuté longuement avec Abdelhamid cette année. Après tout, ce sont ses propres personnages imaginés... Il y a eu une scène importante qui a beaucoup fait réagir, c'est celle où on la voit pardonner rapidement à Kraiem. On peut comprendre qu'elle est peut-être féministe sans le vouloir, limite spontanément mais dans le sens où elle n'est pas là pour «écraser» l'homme, mais elle impose sa personne, elle est consciente de sa valeur en tant que femme tout en respectant l'homme et puis il y a aussi son amour pour Kraiem. Ensuite, on a travaillé le côté humain chez Wassila. Cette année, elle est devenue même beaucoup plus émotive. Pour moi, c'est très important de découvrir, au fur à mesure, des facettes inattendues dans les personnages qu'on interprète. Sinon, Wassila, je l'adore. Je l'aime. Je l'ai un peu oubliée... mais je l'aime trop. Je me sens même émue quand je parle d'elle. C'est un être à part ! (Rire). J'ai eu du mal à me séparer d'elle après avoir passé autant de temps avec elle. Je la voyais partout après la fin du tournage. C'était fort ! Elle est tellement là, qu'en dehors de moi, elle doit évoluer quelque part, dans une autre dimension. Elle est protectrice, aimante, bienveillante, au fond... Elle a beaucoup souffert. Elle traîne un vécu lourd. Elle exprime une sorte de déni de ces malheurs... elle esquive les malheurs et se concentre sur l'essentiel...
A cette époque-là, le cadre temporel de «Nouba», pensez-vous que les femmes, en général, dans leur manière de vivre, pourraient être féministes sans le vouloir ? Des femmes qui n'étaient pas dans la revendication, mais qui le prouvaient tous les jours...
Exactement ! Je suis parfaitement d'accord. C'était spontané, à la limite, inné... elle vivait même plus par instinct. Actuellement, on est là à revenir sur des droits précis, à les revendiquer alors que, pour moi, ce n'est pas la peine d'y revenir. S'y arrêter est même agaçant. Une fois, juste après la révolution, j'ai dû échanger avec des journalistes qui me demandaient ce que je pensais de la date du 13 août. Ça m'a agacée. Je ne veux même pas voir des femmes fêter ces droits, sortir pour le rappeler en quelque sorte. Je suis née dans une époque contemporaine, avec des femmes émancipées, éduquées, libres... quand on creuse, c'est clair qu'on a des défaillances sur le fond. Mais pour la forme, j'aimerais que tout se passe naturellement. Qu'on s'y focalise plus autant et qu'on impose les choses concrètement. Je suis contre le fait de combattre les choses sur Facebook. Il faut les sortir du virtuel. Mon prochain projet parlerait de femmes mais je ne serai pas en guerre contre l'homme. Et je ne tiens pas à faire de lui un ennemi. Si j'ai envie de faire changer les choses, je ne le ferai pas sur les réseaux sociaux et je ne lyncherai pas l'homme juste pour le faire...
Rim Riahi est une valeur sûre d'une autre époque. Comment s'est déroulé le travail avec elle ?
Magnifiquement bien ! Je l'ai rencontrée pour la première fois dans une réunion de travail, bien avant le tournage. C'est comme si on se connaissait depuis toujours. On connaissait nos personnages. Najoua et Wassila complices. Elles finiront leur vie ensemble malgré leur différends ces deux-là. (rire). Humainement, c'était fort et sur le plateau, on était complices, elle était stressée, malgré son grand talent que je considère une qualité. Elle était là à vouloir être rassurée, elle demandait, on se consultait... C'était extraordinaire. Une grande découverte pour moi.
Y a-t-il une scène qui vous a particulièrement épuisée ?
Bien sûr ! La toute dernière. Le dénouement. Je suis quelqu'un qui ne perd pas beaucoup la tête avec les séquences. Je ne préparais pas tant que ça... Je me laisse beaucoup d'espace. Pour cette séquence, elle était déterminante, pour tout le feuilleton et pour Wassila, d'après moi. Je me conditionnais carrément pour la séquence. Je jouais mes séquences dans ma tête. Je pouvais la laisser en stand-by et y revenir et j'y accordais une grande priorité. Je savais que j'allais pleurer même si Wassila n'a pas la larme facile d'habitude. Si vous voyez l'ambiance sur le plateau ce jour-là... (rire) c'était bouleversant.
Qu'est-ce qui a changé entre les deux tournages des deux saisons ?
C'était différent. La responsabilité était pesante. L'évolution des personnages. Il fallait se surpasser. Entre l'équipe technique et artistique, il n'y avait pas de séparation. On était une équipe. La logistique pendant la 2e année était devenue plus difficile. On était épuisés. Le rythme était beaucoup plus corsé. Même si je ne suis pas dans des scènes précises, j'étais présente sur le tournage.
Le public était exigeant et violent par moment. Comment avez-vous vécu ce lynchage ?
Personnellement, ça n'a pas eu d'impact sur moi mais je l'ai vécu à travers le groupe. Par moments, j'ai choisi d'en rire. Elles font mal mais autant en rire. Mais je dis à bas les dires qui n'ont aucun sens et qui ne t'apportent rien. Et c'est dans ces épreuves-là, que tu arrives à connaître les gens auxquels tu peux te fier et ceux qu'on doit fuir. On est effaré par certaines réactions des gens, leur manière de voir les choses et de réagir et par leur cruauté. Le tout accentué par les réseaux sociaux... d'où donc ma discrétion en ligne. L'artiste, pour moi, doit rester au-dessus des méchancetés et doit s'imposer par le travail.
Vous êtes presque la préférée des acteurs de «Nouba», celles avec qui ils/elles aimeraient partager des scènes. A votre tour de nous dire avec qui vous adorez le faire...
(rire). Ça fait plaisir. C'est flatteur ! Les scènes avec Amira Chebli, par exemple. C'était formidable ! Avec Yasmine Dimassi, on a une écoute formidable, surtout l'année dernière. On a une petite séquence de rien du tout cette année... Il y a l'aspect humain et amical qui entre en jeu. Il y a une sensibilité partagée.
Préférez-vous la tragédie ou la comédie ?
Les deux, mais j'ai envie à moyen ou à long terme de me lancer davantage dans la comédie. (rire). Les deux sont difficiles. Vous pouvez me voir dans les deux mais, pour l'instant, je reste davantage dans la tragédie.
Est-ce qu'on vous verra davantage au cinéma et à la télé ?
Possible mais je serai plus exigeante pour les rôles à la télé. Des rôles qui seront bien choisis. Je vise une carrière au cinéma. Le cinéma, c'est un monde à part et pour le théâtre, ca reste la base. J'ai des projets en cours. Je ne vous en dirai pas plus. A travers la télé, on peut ouvrir grande la porte à un large public. On est un peu dans l'exposition. On devient connu rapidement via la télé. Seulement, j'aimerais que le public vienne aussi vers moi. Vers mon travail au théâtre et au cinéma.
Votre sœur, Rym Ayed, grande découverte de cette saison dans «Nouba 2». Avez-vous eu le même parcours ? L'avez-vous initiée ?
Je l'ai poussée oui. C'est moi qui ai mené le combat dans la famille... Le jour où j'ai intégré le domaine, elle était partante avec moi. On a la même formation foncièrement. J'ai peut-être une petite longueur d'avance sur elle. Les gens me font rire : j'ai entendu dire qu'on se moquait de moi en disant que venais d'un autre milieu : celui de la gestion et du marketing et que j'ai ramené ma sœur avec moi. N'importe quoi ! (Sourire). Je n'ai jamais été aidée ou soutenue par personne. Je me suis formée par moi-même, je me suis frayé mon propre chemin et elle était avec moi... et ça continue ! Dans «Bernarda Alba», une création scénique d'El Teatro, elle a était remarquée par le public avant d'intégrer l'univers de «Nouba 2». Je suis dans la transmission et le partage d'un savoir et d'une expérience riches, d'une formation artistique qui m'a beaucoup enrichie et qui continue... Le tout d'une manière fluide et jamais sous pression.
Qu'avez-vous à dire à la nouvelle génération montante d'artistes ?
Il faut s'accrocher de tout son cœur. Compter sur soi-même, s'entourer des personnes, comme nous le faisons, qui ont le même rêve, s'auto-enrichir. Se former, se rassembler, être dans l'effort collectif.


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