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Héraclite, Zeus et le Logos
L'écritoire philosophique
Publié dans La Presse de Tunisie le 21 - 10 - 2016


Par Raouf SEDDIK
«En écoutant, non pas moi mais le Logos, il est sage de tomber d'accord pour dire : tout est Un.» Cette sentence résonne comme l'écho étrange mais inaugural de la philosophie en sa terre natale. Et ce n'est pas Parménide qui parle ici, malgré la présence de la question de l'Un, dont on sait qu'elle aura à partir de lui une grande destinée dans l'histoire de la philosophie, à travers Platon, le néoplatonisme et tout un courant de la théologie dès la fin de l'antiquité. Ce n'est pas Parménide, malgré ce dessaisissement de la parole du penseur par une parole autre : dessaisissement dont nous avons vu dans une chronique précédente qu'il était une caractéristique essentielle de son Poème à travers l'entrée en scène de la «Divinité»... Il s'agit en réalité du fragment 50 d'Héraclite... Oui, Héraclite d'Ephèse qui est pourtant présenté comme l'adversaire de Parménide, lui le penseur du changement selon qui on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.
Si Héraclite et Parménide, qui ont été longtemps perçus comme les deux pôles opposés de la pensée présocratique en Grèce, se rejoignent autour de l'affirmation de l'unité — de l'Etre ou du Tout —-, et surtout de la nécessité aussi d'un retrait de la parole du penseur au profit d'une parole autre afin qu'advienne la vérité de cette affirmation, c'est sans doute qu'il y a là quelque chose d'essentiel qui se joue. Parménide convoque la déesse Aléthéia tandis que Héraclite met en scène le «Logos»...
Le terme de Logos a donné lieu à une vaste littérature en philosophie, surtout en Allemagne avec Hegel et Heidegger. Pendant longtemps, on s'est plus ou moins contenté de l'appréhender sous le prisme de l'opposition Logos / Mythos. Logos était alors synonyme de «Raison» et faisait donc référence à un usage particulier de la pensée, l'usage «rationnel». Cette opposition est thématisée par Platon, qui a le souci de conférer une précellence à la Raison par rapport à tout autre usage. Mais une autre acception du mot va devenir prédominante avec l'arrivée du stoïcisme. Logos prend désormais le sens de l'intelligence universelle qui gouverne le cosmos. Le sage stoïcien est celui qui réalise au sein du microcosme qu'il constitue cette sorte de coïncidence avec l'intelligence universelle, de sorte que par lui s'exprime le Logos...
Cette acception fait d'ailleurs que le mot devient ici synonyme de Dieu et donne lieu à une théologie que l'empire romain va reprendre à son compte, à côté des anciennes traditions païennes qu'il tentera de faire coexister dans un système de syncrétisme. L'empereur est une incarnation du Logos à l'échelle de l'empire...
Le stoïcisme ne renie pas sa dette envers Héraclite. Et le sens sur lequel il met l'accent permet sans aucun doute de faire signe vers ce locuteur invisible dont nous parle le fragment 50 que nous avons cité. Mais derrière cette parenté évidente se cache une différence. Car il y a dans la pensée d'Héraclite ce qu'on pourrait appeler une dynamique des contraires, une tension dramatique des étants qui menace sans cesse de consacrer une dissémination de l'être, un éparpillement, une évanescence... Le penseur d'Ephèse insiste justement sur le «flux» qui caractérise le mode d'être des étants. C'est cet aspect de sa pensée qu'ont d'ailleurs retenu les sophistes pour affirmer qu'aucune connaissance n'est possible et pour abolir ainsi la frontière entre vérité et opinion, et entre savoir et croire... Les sophistes n'ont cependant pas compris que Héraclite ne pousse l'affirmation de ce flux et du combat des contraires que pour consacrer le triomphe final de l'harmonie — sans pourtant que ce triomphe ne fasse cesser la guerre, sans qu'il n'abolisse la paternité de «Polémos» sur toutes choses !
L'unité du tout, que dit le Logos, est précisément le point de vue d'un triomphe, d'une victoire conquise de haute lutte contre les puissances cosmiques qui divisent les étants en contraires. Autrement dit, le Logos lui-même, qui révèle la vérité du monde, ne le fait pas en dehors d'un acte guerrier. C'est à la faveur de cet acte, d'ailleurs, qu'il va lui-même faire un avec le Tout : cette unité conquise, l'un accompli, c'est Zeus, le vainqueur des Titans dans la mythologie d'Hésiode et d'Homère... Mais Héraclite corrige: «L'Un, cet unique sage, ne veut pas et en même temps veut être nommé du nom de Zeus.» (Frag 32)
L'intrépide roi des dieux nomme l'Un : Héraclite, contrairement à ce qu'on pourrait croire, et contrairement aussi à des propos critiques qu'il dirige contre les anciennes croyances des Grecs, ne dédaigne pas de recourir aux personnages de la théologie traditionnelle — en l'occurrence le plus éminent d'entre eux — pour désigner ce qu'il entend par l'Un. Il trouve dans cette théologie les ressources appropriées. Que signifie pourtant que l'Un, dans le même temps et contre son propre mouvement, «ne veut pas être nommé du nom de Zeus» ? Pourquoi ne le veut-il pas ? Est-ce parce que Zeus, en sa qualité de personnage mythologique, ne fait finalement pas entièrement l'affaire pour servir de dénomination à l'Un ? Ou fait-il au contraire tout à fait l'affaire mais c'est l'Un, en réalité, qui se dérobe à sa nomination, qui échappe à toute désignation dont le corollaire serait qu'il se laisse fixer, qu'il se laisse dé-terminer ?
Il y a chez Héraclite ce qu'il n'y a pas dans la philosophie stoïcienne, à savoir cette sagacité de la pensée qui saisit le caractère innommable de l'Un. Cette sagacité de la pensée est en même temps une piété de l'âme dont le penseur estime sans doute qu'elle n'a pas à rester étrangère à la réflexion sur la vérité des choses. La piété ici ne consiste donc pas à se soumettre à la volonté du Logos après en avoir posé l'existence — c'est la piété du sage stoïcien. Elle consiste, tout en recueillant la parole du Logos, par quoi s'ajointe l'unité du Tout, à s'abstenir d'attribuer un nom à l'Un contre son gré, fût-il celui du roi des dieux.
Le génie d'Héraclite veut que, appréhendant l'Un, il se tourne vers une sphère du vivant et que sa pensée se laisse marquer d'un mouvement de retrait et de déférence.
On voit donc que, comme Parménide et Socrate, Héraclite mène de concert une révolution de la pensée qui est aussi une révolution religieuse : une affirmation de la piété qui ne se cantonne plus dans le domaine des croyances et des pratiques, mais qui gagne celui de la recherche de la vérité... Toutefois, le sens qu'il donne au Logos nous ouvre un chemin de réflexion en direction de la tradition monothéiste, laquelle va trouver dans ce même mot — Logos — l'occasion de développements essentiels, surtout à partir du christianisme..


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