Les intrus sont nombreux dans le secteur A «Sidi Boumendil», un des hauts lieux du marché parallèle du centre-ville, des commerçants, qui ont pignon sur rue, vendent des montures bon marché «made in China». Hommes, femmes, jeunes filles, adolescents se pressent dans ces petites échoppes pour essayer une ou deux paires de lunettes exposées sur les étals, jetant un coup d'œil dans le miroir tendu par le vendeur pour voir si elles leur vont bien. Noires, marrons, violettes, rouges, rondes, carrées, lunettes rétro en œil de chat... Il y en a de toutes les formes et pour tous les goûts sur les étals qui se succèdent le long de l'allée grouillant de monde tout au long de la journée et qui débouche sur le marché de Bab El Fella. Rencontré sur place, A.D, un jeune homme d'une trentaine d'années, fraîchement diplômé de l'université, est venu ici, sur le conseil d'un ami, pour s'acheter une paire de lunettes de vue. Découragé par les prix exorbitants des montures exposées dans les devantures des boutiques des opticiens agréés du centre-ville, ce dernier, à l'instar de nombreuses personnes ayant des problèmes de vue, préfère plutôt opter pour les montures bon marché exposées chez les vendeurs des circuits parallèles. «Le marché parallèle a gagné du terrain dans tous les secteurs, a relevé le jeune homme. Certes, c'est un fléau qui a porté un coup dur à l'économie du pays, mais paradoxalement bien qu'ils soient conscients de l'impact négatif des circuits parallèles sur le système économique, de nombreux citoyens comme moi s'approvisionnent sur ces circuits pour pouvoir faire face à la cherté de la vie et se procurer des produits moins chers que ceux commercialisés par les opticiens». Made in China Face à cette désaffection, certains opticiens, qui ont vu ces dernières années leurs chiffres d'affaires chuter vertigineusement, ont trouvé la parade. Eux aussi s'approvisionnent en montures bon marché auprès des vendeurs de Sidi Boumendil et les exposent à des prix bon marché dans leurs devantures. Il est difficile de se rendre compte de cette supercherie et on n'y voit que du feu, selon un opticien qui a voulu garder l'anonymat. «Pour générer des revenus confortables, certains opticiens agréés achètent des paires de lunettes du marché parallèle et les vendent trois ou quatre fois plus cher dans leur boutique. Cette pratique frauduleuse est facilitée par le fait qu'il est difficile de faire la différence entre une paire de lunettes provenant du marché parallèle et une monture de qualité exposée dans la devanture d'un opticien agréé». L'autre moyen de générer des revenus pour les opticiens consiste à importer des montures très bon marché de l'étranger «made in China» et de meilleure qualité que celles qui se vendent sur le marché parallèle et de les écouler à des prix abordables, ce qui leur permet de réaliser de petites marges bénéficiaires confortables. Certaines de ces montures, qui sont contrefaites et qui sont une parfaite imitation des montures de grandes marques, portent la mention Communauté européenne (CE), alors qu'elles ne répondent pas du tout aux normes et aux standards européens. «Même dans ce cas de figure, il est difficile de faire la différence entre une monture qui répond aux standards européens et une autre contrefaite sur laquelle on peut voir les caractères CE inscrits sur le dos de l'une des branches de la monture. Cette inscription a tendance au bout d'une année à s'effacer. C'est là que le client peut se rendre compte qu'il a fait l'acquisition d'une paire de lunettes bien plus chères que ce qu'elles valent réellement», explique notre interlocuteur. Président de la Chambre syndicale nationale des opticiens optométristes de Tunisie, Anis Fekih, s'inquiète des répercussions négatives du marché parallèle sur l'activité commerciale des opticiens agréés. «Nous souffrons énormément de la concurrence déloyale du marché parallèle qui est facilitée par l'insuffisance de contrôle de ces circuits. Dans ce métier, il y a beaucoup d'intrus. Le marché parallèle est un fléau national qui a touché de plein fouet le secteur de l'optométrie. La lutte contre la concurrence déloyale doit faire l'objet d'une politique nationale. On trouve les réseaux parallèles, ceux qui proposent des produits contrefaits avec une qualité qui nuit à la santé visuelle. Dans ce contexte, je lance un appel au ministère de la Santé afin de restructurer ce secteur». Pour faire face à la concurrence déloyale et lutter contre la contrefaçon, le président de la Chambre syndicale appelle à une révision de la loi 23, afin d'interdire la vente de lunettes optiques, de lentilles de contact, de toutes les catégories des produits de lentilles, tous types de verres optiques et les systèmes grossissants sur les circuits parallèles. «Nous voulons aussi que le ministère de la Santé autorise la création d'un Ordre national des opticiens optométriques de Tunisie pour l'éthique et l'application de la loi. Les membres de la profession appellent également à ce que seules les personnes détentrices d'un diplôme d'opticien optométriste soient autorisées à ouvrir des boutiques d'optique». Il y a lieu de souligner que la Chambre syndicale nationale des opticiens optométristes lancera, le 10 janvier, un projet de lunettes économiques destinées aux personnes à faibles revenus pour éviter l'achat de lunettes du marché parallèle. Ce projet vise à promouvoir le secteur. «C'est une bonne initiative qui mérite le suivi et le soutien des autorités», conclut le président de la Chambre syndicale.