Par le Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied - M'appuyant sur le livre de William H. Raven(1), j'ai essayé d'élaborer une anatomie d'une opération spéciale, celle relative à la capture du président du Venezuela, Nicolás Maduro, à Caracas le 3 janvier 2026. Bien qu'écrit en 1995, devenu Amiral et commandant de l'USSOCOM (Commandement des Opérations Spéciales ou US Special Operations Command), il mit sa méthodologie en pratique lors de l'opération "Neptune Spear" visant l'élimination de Ben Laden en 2011 au Pakistan. Celle-ci inspire encore plusieurs pays de par le monde. L'emploi de certains principes de guerre appliqués aux forces spéciales du JSOC (Joint Special Operations Command ou Commandement interarmées des opérations spéciales)(2) ont pu réduire les frictions de guerre à un niveau acceptable. En les minimisant, les forces spéciales ont pu acquérir une supériorité relative sur le palais présidentiel fortifié, ayant pris l'initiative d'exploiter ses vulnérabilités et assurer ainsi le succès de l'intervention. Bien que gagner une supériorité relative ne garantit pas le succès, elle reste néanmoins indispensable. Les caractéristiques d'une opération spéciale Cette mission est considérée comme une opération spéciale car elle répond à 4 critères: (a) Elle implique un risque élevé aux niveaux physique, militaire et politique. Le risque est élevé car la «sanction en cas d'échec» au niveau stratégique est inacceptable, et c'est surtout pour cette raison que l'opération exige un personnel soigneusement sélectionné, spécialement entraîné et très bien équipé. C'est pour cette raison que le JSOC dont la 1st SFOD (appelé communément Delta Force) qui est une des composantes, fut choisi. Bien qu'à haut risque, une mission n'est jamais impossible. Il est important de comprendre que le risque élevé est relié autant aux implications stratégiques qu'à l'intégrité physique; (b) Une intervention humaine est nécessaire aux points de contact (d'irruption) avec la garde rapprochée auprès du Président. Une intervention exige un contact humain dans un environnement chaotique et dangereux, rempli de confusion et de peur; (c) Le JSOC chercha toujours à posséder une supériorité qu'elle soit numérique et/ou aérienne par rapport au groupe de sécurité présidentielle (GSP), à être dotée de l'armement le plus efficace, à préserver l'effet de surprise et à bénéficier d'une supériorité en matière de puissance de feu. Il existe une nécessité d'emploi d'un volume de force adéquat ou minimale (pour qu'il s'agissait de "capture" et non de neutralisation dans ce cas de figure), mais en ayant toujours une option d'un ultime recours d'une force «massive» en cas d'escalade (d) Offensive et chirurgicale par sa nature, cette opération a été menée contre une position défensive et dans un environnement essentiellement statique (le palais présidentiel). C'est là qu'interviennent les six principes que j'évoquerai plus loin. Trois principes de base La notion de Supériorité Relative (SR) ou d'Avantage Décisif (AD) possède trois principes de base: (a) La SR est réalisée à un moment clé durant une intervention. Le point dans lequel la SR se réalise est souvent le point de risque le plus dangereux. Une fois le dernier obstacle vaincu, la probabilité de réussite devient nettement plus élevée que celle d'un échec et ainsi, la SR est obtenue. Il s'agissait pour les hélicoptères de transport (probablement le V-22 Osprey ou le MH-47) d'infiltrer le JSOC du porte-avion jusqu'à la cible sans être touchés; (b) Une fois que la SR est obtenue, elle devra être maintenue en vue de garantir la réussite en interdisant l'arrivée d'un possible renfort. Cela exige souvent aussi ce que Clausewitz dans son livre "De la guerre" appelle les facteurs moraux (persévérance, courage…); (c) Si la SR est perdue, il est difficile de la reprendre, non pas à cause de l'infériorité numérique ou du manque de puissance de feu de la force d'assaut, mais pour le risque encouru au couple Maduro ainsi qu'à la force d'assaut. La clé était de gagner une SR dès les premiers instants de l'intervention. Plus l'intervention se prolonge, plus l'issue sera influencée par la résistance de la garde présidentielle, la chance et l'incertitude ; des facteurs qui constituent les frictions de guerre: (a) La chance: Pour l"Absolute Resolve", 4 à 5 mois ont ainsi permis une préparation et une planification détaillées de l'intervention; (b) L'incertitude: Elle concerne surtout la réaction du couple présidentiel et de sa sécurité rapprochée ; ainsi que le système de défense aérienne et anti-aérienne mis en place; (c) La résistance du Groupe de sécurité présidentiel. D'ailleurs sur ce point, j'étais étonné de constater que la garde rapprochée présidentielle soit composée de Cubains et non de Vénézuéliens... Le graphique suivant est conceptuel, aidant à illustrer la réussite de cette mission. De plus, il donne une démonstration visuelle des trois principes de la Supériorité Relative (SR). Le moment critique (ou pivot) peut être vu comme l'augmentation dramatique de la probabilité de l'accomplissement de la mission; conserver la SR se traduit par une augmentation graduelle du moment critique jusqu'à l'accomplissement de la mission ; et une baisse importante de la probabilité de l'accomplissement de la mission se caractérise par la perte de la SR. L'axe des X représente le temps, l'axe des Y représente la probabilité de l'accomplissement de la mission. L'intersection des 2 axes représente le point de vulnérabilité (PV). Le PV est défini comme le point en cours de mission dans lequel l'intervention atteint la 1ere ligne de défense de la sécurité présidentielle (points d'irruption). A partir de ce point, les frictions de guerre (chance, incertitude et résistance de la sécurité présidentielle) commencent à fléchir jusqu'à la réussite de la mission. Le PV est plus ou moins arbitraire, et sa localisation exacte peut être débattue. Bien que les frictions puissent influencer dans ses phases de planification et de préparation, j'ai seulement voulu choisir le PV comme un aspect de la phase d'exécution ou d'intervention. La zone de vulnérabilité (ZV) est fonction de l'accomplissement de la mission dans le temps. Plus cela prendra de temps pour obtenir la SR, plus grande sera la ZV et ainsi plus grand sera l'impact des frictions de guerre. Le graphique montre que le JSOC grâce à ses avantages inhérents (technologie, entraînement, renseignement…) permettant de réduire la ZV, ont rendu les frictions à un niveau gérable. Six principes Les six principes d'une opération spéciale sont la simplicité, la confidentialité, la répétition, la surprise, la vitesse et le but à atteindre (Effet Final Recherché ou End State). Si un seul de ces principes échoue, il provoquera inéluctablement un échec d'une amplitude variable. Pour obtenir la SR, il est indispensable d'avoir la supériorité numérique (pouvant être aérienne) par rapport au dispositif de défense de la garde rapprochée. Gagner une SR suppose une intégration appropriée de ces six principes lors des trois phases d'une opération : planification, préparation et exécution. Durant la phase de préparation, une confidentialité adéquate et une répétition constante a eu un impact direct sur la capacité du JSOC à réaliser la surprise et la vitesse durant la phase d'exécution. Une répétition constante, durant l'entraînement et les drills de pré-mission, est le lien entre le principe de simplicité dans la phase de planification et les principes de surprise et de vitesse dans la phase d'exécution. Pour la conduite de cette opération, une réplique exacte aux dimensions du palais présidentiel a été construite. Les répétitions constantes de nuit conduites de manière réaliste ont amélioré la capacité de cette unité spéciale à exécuter rapidement la mission. La répétition, par sa nature, améliore la vitesse sur l'objectif. Le dernier de ces principes est le but à atteindre (End State) c'est-à-dire la compréhension des objectifs de la mission et l'engagement personnel de voir les objectifs réalisés, tous deux importants pour réaliser la SR. Bien que réaliser la SR sur le palais soit primordial à la réussite, celle-ci n'est néanmoins pas garantie. Un plan simple, confidentiel, répété de manière réaliste et exécuté avec surprise, en vitesse et un EFR. Modèle d'une opération spéciale L'échec survient quand les frictions gagnent sur les facteurs moraux. (1) La simplicité possède deux éléments contribuant à la réussite; à savoir en premier lieu de bons renseignements qui ont permis l'établissement d'un plan réaliste. Les renseignements ont eu pour but de localiser le couple, de connaître ses intentions, le nombre du personnel de sécurité sur place (entre 100-150 dans ce cas de figure), leur armement et obtenir des informations sur leur routine. Les renseignements ont été recueillis essentiellement par trois types de sources : l'interception des conversations téléphoniques (SIGINT ou Signal Intelligence), l'imagerie fournie par les satellites mais aussi les drones (Reaper) en surveillance continuent (IMINT ou Imagery Intelligence) et le renseignement humain (HUMINT ou Human Intelligence) à la charge des services de renseignement. N'oublions pas que le Venezuela était depuis l'époque du Président Chavez sous surveillance. Le manque de renseignement conduit généralement à un désastre. Mais même avec de bons renseignements, une unité spéciale n'est pas à l'abri de surprises. Le deuxième élément est l'innovation englobant les nouvelles technologies mais aussi l'application des tactiques originales, toutes cruciales pour réaliser la vitesse sur objectif. L'innovation technologique concerne la furtivité et la puissance de plusieurs types d'aéronefs, les moyens de vision nocturne et thermique de dernière génération, les systèmes de brouillage des radars de détection et des réseaux de communication etc. La grande nouveauté aurait été une sorte de bombe sonique (Sonic Boom) que le président Trump a évoqué à demi-mot lors d'une récente interview. Cet appareil monté sur hélicoptère (MH-60), fonctionnant sur la basse fréquence (20 Hertz), auraient provoqué des vomissements sanguins ainsi des hémorragies sur le personnel sécuritaire. L'innovation tactique a été la destruction de tout le système de défense anti-aérienne (radars chinois et missiles russes de type BUK et S-300), une cyberattaque sur les réseaux stratégiques du haut commandement ainsi que la coupure de l'électricité. Tout cela s'était déroulé au niveau de la capitale face à des forces armées et de sécurité intérieure parmi les respectables en Amérique Latine. (2) La confidentialité: surtout au niveau du timing appelé fenêtre d'opportunité (déclenchement de l'opération), par la localisation exacte de cette cible à haute valeur (High Value Target). Toute sécurité présidentielle sait qu'il existe des menaces capables d'attaquer certains différents types d'objectifs, et sont par conséquent, très armés et feront tout pour les contrecarrer. La confidentialité permet de cacher à l'adversaire le moment de l'assaut, et dans certains cas, la méthode d'intervention, bien que cela ne les empêchera pas de se préparer à l'assaut. Un facteur important de réussite était sa capacité de connaître les défenses que la sécurité présidentielle a mis en place. Si la confidentialité échoue, celle-ci préparera une riposte afin de mettre en échec l'intervention ou faire ralentir la vitesse sur l'objectif permettant, par exemple, au couple de rejoindre une pièce renforcée beaucoup plus sécurisée. (3) La répétition: Plusieurs répétitions grandeur nature avant la mission sur un objectif similaire ont été réalisées, notamment par la prise en compte des cas non conformes c'est-à-dire si les choses tournent mal(3). La répétition perfectionne les capacités individuelles et collectives de toutes les unités participantes; tandis que les répétitions grandeur nature révéleront les faiblesses d'un plan. Pour cette opération, le JSOC a réalisé une maquette du Palais et qui a été régulièrement réactualisée. (4) La surprise: La plus grande surprise considérée comme stratégique a été de capturer un Président dans l'exercice de ses fonctions dans son pays et chez lui. Beaucoup d'experts n'ont pas prévu ce type de scénario, car, contrairement à celui de M. Noriega en 1989 et de Saddam Hussein en 2003 qui se seraient cachés et en fuite. De plus, elle s'est gagnée essentiellement par une grande opération de déception. Celle-ci a eu pour but de diriger l'attention des sécuritaires vers une autre direction de celle de l'intervention, mais également de retarder une éventuelle riposte suffisamment longtemps pour que la surprise soit acquise au moment clé. Comment ont-ils attiré l'attention ? Par le fort déploiement du groupe aéronaval (GAN) au large des eaux territoriales vénézuéliennes faisant croire à une éventuelle opération amphibie. De plus, une fois l'opération déclenchée, des avions de combat (de type F-22 et F-35) ont aveuglé et brouillé le système sécuritaire national et les hélicoptères d'attaque ont tiré sur les positions défensives autour du palais, tout cela couplé à une coupure générale de l'électricité. Comment les USA ont-ils retardé et/ou ne pas éveiller les soupçons (les fameux signaux faibles)? Toujours durant cet incident, une des tactiques de négociation diplomatique était d'obliger le Président à se concentrer sur les détails d'un possible accord avec les USA. L'arrivée le 2 janvier 2026, la veille, d'une importante délégation chinoise leur a été profitable indirectement. Une opération de déception visant à attirer l'attention pouvait être risquée car si elle échoue dans son effet souhaité, elle pourrait avoir des conséquences désastreuses. Bien qu'une déception soit efficace, il faut qu'elle soit totalement synchronisée avec le plan d'intervention. Le moment de l'assaut a été aussi un facteur clé dans la réalisation de la surprise, de nuit à 0200. La question était « Quand sont-ils les moins préparés et quel est le moment de la journée le plus profitable au JSOC ? ». Chaque défense a un point faible. La surprise, bien qu'essentielle, est inutile et irréalisable sans les autres principes : Quel intérêt a-t-on de prendre une cible de haute valeur par surprise si on n'a pas le matériel pour le combattre? (5) La vitesse: C'est atteindre l'Etat Final Recherché (EFR ou End State) le plus rapidement possible quelle que soit la réaction de l'adversaire. Une fois sur l'objectif, l'intervention implique un contact direct, voire immédiat avec la sécurité rapprochée ; les minutes et les secondes peuvent faire la différence entre une réussite et un échec. La Supériorité Relative (SR), dans ce cas de figure, a été réalisée entre 20 et 30 minutes et la mission accomplie en moins de 2 heures. Quels avantages gagnent le JSOC par la surprise si c'est pour la perdre en exécution en planifiant une opération qui durera toute une nuit? (6) Le but à atteindre: C'est la compréhension et ensuite l'exécution du but principal de la mission, quels que soient les obstacles ou difficultés rencontrés. Il existait deux aspects à ce principe : Le but à atteindre a été clairement exprimé dans la mission : Capturer le couple présidentiel. Bien entendu, il fallait tenir compte de leur possible localisation (réparti ou groupé), de la configuration du Palais ainsi que du dispositif de protection intrinsèque. Bref, autant de facteurs qui ajoutent à la complexité d'une planification d'une mission. Le deuxième aspect est l'engagement personnel à tous les niveaux de commandement. Considérations En conclusion, nous pouvons penser que ce type d'opération spéciale risque de se reproduire dans un monde où le droit international ainsi que les institutions internationales ont tendance à perdre de leur signification. L'opération "Absolute Resolve" a permis d'obtenir un effet politique "massif" avec une empreinte militaire minimale, sans déclaration de guerre. Je suis convaincu que parmi les scénarii envisagés dans d'autres zones actuellement, un d'entre eux pencherai plus à la neutralisation (par des raids aériens) que pour la capture ; la planification étant certainement prête. Cela serait pour le président Trump, dans le cas de l'Iran, une revanche sur l'humiliation américaine subie lors de la révolution islamique de 1979; mais aussi pour satisfaire leurs alliés israéliens. J'ai également la certitude que cette opération est étudiée par une très grande majorité de pays, car elle nous pousse à poser des questions primordiales: • Que peut-on faire en cas de blocus naval et d'interdiction d'un espace aérien national, dans une première phase, avec en filigrane des sanctions ? • Que peut-on faire en cas de brouillage des communications, de cyberattaque sur les réseaux stratégiques, de coupure des réseaux électriques ainsi que de l'Internet pendant quelques heures, dans une deuxième phase ? Sachant que ces premières phases sont généralement le prélude d'une action d'envergure militaire. Bien entendu, par définition, le temps permettra toujours d'obtenir de plus amples informations sur certains faits et événements marquants lors de cette opération. Hollywood est certainement sur la brèche, comme cela a déjà été le cas pour "Zero Dark Thirty". La question géopolitique est sur la table. Plusieurs débats sont en effervescence. Est-ce que les objectifs de cette opération valent t-ils le risque ? Cela s'applique non seulement en termes de pertes humaines (réaction de la population locale) mais aussi en termes de perte et de gain d'un avantage politique pour les Etats-Unis d'Amérique (changement ou maintien du régime), militaire (réaction et évaluation des performances des forces armées vénézuéliennes), mais aussi économique (futur statut des compagnies pétrolières nationales). Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied Notes (1) William H. Raven, Spec Ops- Case Studies in Special Operations Warfare: Theory and Practice (Novato, CA: Presidio, 1995). (2) Le JSOC est la composante la plus secrète de l'USSOCOM. Elle est composée essentiellement de la 1st SFOD (ou Delta Force), du Seal Team 6 (ou Dev Gru) qui était chargée d'éliminer Ben Laden, une unité de renseignement (ISA) et une branche aérienne, le 160th SOAR (Special Operations Aviation Regiment) appelée "The Night Stalkers". (3) L'exemple de l'opération "Eagle Claw" en 1980 visant à libérer les otages américains détenus à l'ambassade américaine à Téhéran a été un échec, qui coûta la carrière politique du Président Carter entre autres.