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Listes noires : savoir anticiper
Opinion
Publié dans La Presse de Tunisie le 16 - 02 - 2018


Par Boubaker BENKRAIEM, ancien gouverneur
Sept longues années depuis le 14 janvier 2011 et nous continuons à patauger ! Toute cette période n'a pas suffi aux politiciens à avoir une meilleure visibilité pour résoudre les très nombreux problèmes qui se posent à notre pays, dont la situation des caisses sociales, de la caisse de compensation ; la réforme de l'éducation, du système de santé ; l'évasion fiscale, le déficit de la balance commerciale, la corruption, la mère des maux ; le laxisme qui touche tous les secteurs de l'Etat et qui est un handicap sérieux au développement et aux investissements, etc. N'étant concernés que par les tiraillements, par leurs calculs partisans, par tout genre de polémique, par un hypothétique positionnement pour les élections, le couffin de la ménagère, le chômage des jeunes, la réforme du système éducatif, le service national que tout le monde oublie, ne présentent pas, pour nos politiciens, une quelconque priorité.
Nos difficultés financières proviennent, essentiellement, et personne n'ose le dire franchement, du recrutement injustifié et irresponsable de centaines de milliers de fonctionnaires dont on n'avait nullement besoin, et tant que ce problème ne sera pas réglé, notre administration n'avancera pas d'un iota et le développement des régions défavorisées restera, tout simplement, un vœu pieux.
Depuis quelque temps, chaque mois et chaque semaine nous apportent leur lot de classement, l'un plus dégradant que l'autre et après avoir fait partie de la liste noire des paradis fiscaux dont la responsabilité incombe à certains hauts cadres, nous voilà inscrits, de nouveau, par le Parlement européen, notre ami en principe, sur la liste des pays tiers susceptibles d'être fortement exposés au blanchiment de capitaux et au financement du terrorisme avec comme compagnons d'infortune Trinidad et Tobago et le Sri Lanka, des pays qui étaient très loin de peser, dans les relations internationales et le prestige, aussi lourd que le nôtre ! Et le pays du grand Bourguiba, jadis exemple et modèle, est classé parmi ces trois pays, pour le moins qu'on puisse dire, comme douteuses donc, à surveiller de près. A quand le nouveau listing ? Cependant, nous ne devons nous en prendre qu'à nous-mêmes car, et à titre d'exemple, combien de fois la question des associations qui reçoivent de l'étranger des sommes faramineuses était posée sans obtenir de réponse et le silence de la Banque Centrale était, pour le moins qu'on puisse dire, inquiétant et même intrigant. L'Union européenne n'est ni sourde ni aveugle, ne l'oublions pas ! Comment se fait –il qu'une enquête n'ait pas été diligentée lorsque des rumeurs concernant un attaché militaire qui aurait placé des sommes étonnantes dans une banque de Tataouine ont circulé sur la Toile. Le silence des pouvoirs publics peut être apprécié différemment par les observateurs et par l'Union européenne.
Quant à ces inquiétants et inacceptables classements de notre pays par le Parlement européen, on se demande et on se pose des questions sur le travail d'anticipation et de lobbying, d'abord de l'ambassadeur et du personnel diplomatique accrédités à Bruxelles, ensuite du gouverneur de la Banque Centrale et des conseillers du chef du gouvernement. C'est durant ces circonstances exceptionnelles qu'on se rend compte de la valeur des hommes occupant des postes de grande responsabilité et qu'on reconnaît leur grande valeur et leur capacité à faire la différence dans des situations très particulières comme celles qui nous a coûté ce classement indigne. D'ailleurs, le choix des gouvernants et surtout des conseillers des gouvernants tient compte de leur lucidité, de leur capacité d'anticipation par l'analyse permanente de certaines hypothèses, par la richesse de leurs carnets d'adresses et par leur maîtrise des langues étrangères dont, essentiellement, le français et l'anglais.
Ce double classement négatif de notre pays, en quelques semaines, cette honte inattendue et non enviable est la preuve irréfutable d'une incompétence certaine dans les domaines de la finance internationale et de la diplomatie économique. Sous d'autres cieux, les responsables de ces deux départements et leurs conseillers auraient démissionné avant qu'on le leur demande. Mais nous n'en sommes pas là et nous n'avons malheureusement pas encore, acquis ces qualités de noblesse pour le faire. Tous continuent à penser comme lors de la l'époque de la Troïka lorsque la vice-présidente de l'ANC a déclaré, pour faire excuser les erreurs commises par certains membres du gouvernement d'alors : «Nous avons commis des erreurs parce que nous n'avons pas d'expérience ; la prochaine fois, on n'en commettra pas».
Notre pays regorge de cadres compétents, de grands commis de l'Etat qui ont fait leurs preuves, tout particulièrement durant l'année de la révolution lorsque le dernier gouvernement de l'ancien président, surpris par les évènements, est tombé dans une totale léthargie qui a duré un bon bout de temps. Ils ont pu mener le bateau «Tunisie», sans grands dommages, à bon port et nos concitoyens n'ont manqué de rien. La Tunisie a besoin de cadres pareils aussi capables et ingénieux qu'efficaces.
Notre pays dispose de remarquables talents dans tous les domaines, mondialement connus et appréciés par les instances internationales. Débarrassons-nous de ce complexe qui nous colle à la peau et dont on ne veut pas se départir, de cette vanité, de cet orgueil ou de cette arrogance malvenue qui ne mènent à rien car ils nous joueront un mauvais tours et, surtout, nous coûteront très cher. Si on se rend à l'évidence et on reconnaît que ceux qui ont collaboré avec le régime de l'ancien président Ben Ali sont, dans leur majorité, des patriotes sincères qui ont servi, surtout, leur pays avec compétence, sérieux et dévouement, nous serons en mesure de trouver les responsables et les spécialistes dont nous avons besoin dans des domaines aussi pointus que la finance. Aussi, ayons moins de complexe et faisons appel à ces compétences pour rattraper le temps perdu qui risque de nous laisser à la traîne. Il n'y a pas de honte à cela. N'avons-nous pas rappelé des cadres de qualité très moyenne, avec les résultats que nous connaissons?
Aussi, quel est le rôle des partis politiques si ce n'est de s'opposer au choix et décisions du gouvernement, en proposant de meilleures alternatives ? Malheureusement, ils sont obnubilés par les prochains rendez-vous électoraux au détriment de l'intérêt national. Ont-ils présenté, des propositions sérieuses et concrètes pour sortir le pays des nombreuses crises qu'il a traversées ? Où est l'encadrement des citoyens et surtout des jeunes ?
De même, les syndicats ne peuvent perdre de vue la situation des finances du pays et le trop faible niveau de croissance du PIB et on attend d'eux qu'ils déclarent une trêve sociale pour l'année 2018 et reportent, à plus tard, les négociations salariales avec le gouvernement pour nous permettre de bénéficier des prêts du FMI , notre pays ne pouvant se faire prêter de l'argent sur le marché international qu'à un très fort taux d'intérêt. L'Ugtt du Grand Hached sera compréhensive et convaincra sa base de faire quelques sacrifices, à charge au gouvernement de contrôler, très sérieusement, les prix du couffin de la ménagère et de sanctionner, très sévèrement, les spéculateurs. Je dirai, aussi, aux syndicats de l'enseignement, tant primaire que secondaire, ce qui suit : «Ya Asiadna, vous demeurerez Asiadna, notre vie durant parce que c'est grâce à vous que nous sommes devenus ce que nous étions ou ce que nous sommes. Aussi, n'exploitez pas, outre mesure, la sensibilité de ce secteur pour prendre le pays en otage. La Tunisie, notre mère à tous, passe par de très mauvais moments parce que nous nous sommes mal comportés durant ces sept dernières années en exigeant ceci, en demandant cela et en revendiquant le reste. Les pouvoirs publics, pour une raison ou une autre, n'ayant pas voulu être autoritaires, ont, pratiquement, accepté toutes les demandes en procédant, souvent, à des prêts financiers très importants. De grâce, messieurs, assez des revendications, assez de déclarer haut et fort que votre métier est un métier pénible et que cela doit être compensé. Quel autre métier accorde à ses bénéficiaires quatre mois de vacances par an ? Les enseignants du primaire donnent moins de vingt heures de cours alors que l'Unesco stipule que le maître doit enseigner trente heures par semaine. Si chacun tire de son côté la couverture que nous utilisons tous ensemble depuis des siècles, celle-ci ne tiendra plus et nous ne serons plus protégés ni du froid, ni du vent, ni de la chaleur. Soyez responsables, Ya Asiadna, l'Histoire ne pardonne pas».
Reconnaissons aussi que nous continuons à manquer de courage à tous les niveaux pour prendre des mesures, parfois, contrariantes et désagréables : en n'ayant pas utilisé la violence autorisée par la loi, est-ce que cela a été apprécié, à sa juste valeur, par nos concitoyens ? Non et non et je donnerai pour preuve que nos concitoyens ont continué à arrêter la production de phosphate ou toute autre source de richesse, puisque le gouvernement finit, toujours, par céder après ces arrêts forcés qui nous coûtent les yeux de la tête. Dans toutes les sociétés, dans tous les pays et quelle que soit la couleur politique du gouvernement, on fait, intelligemment, le bon usage du bâton et de la carotte. Lorsqu'on déclare à la télévision que les centres de production sensibles de l'énergie et des phosphates seront, désormais, protégés par les Forces armées et on ne fait rien devant ce défi et devant l'arrêt total des unités, on ne doit pas se demander ou s'étonner que cela continue ! Utiliser les Forces armées ne veut pas dire tirer à bout de champ et notre Armée n'a pas la gâchette facile, soyons rassurés !!Tout le monde sera-t-il satisfait lorsque la CPG qui est arrivée à une situation, pour le moins qu'on puisse dire, très critique, déposera, l'un de ces jours, le bilan puisque nous n'en sommes pas bien loin? Ce n'est pas une simple vue de l'esprit, c'est le sens de la déclaration du PDG de la CPG même, il y a seulement quelques jours.
Sommes-nous conscients que nous avons perdu, par nos tiraillements, sept ans de progrès et de développement ? Devrions-nous vivre, perpétuellement, en période transitoire alors que certains pays assurent une croissance à deux chiffres ? Aimons-nous, sincèrement, ce pays qui nous a tant donné ? Sommes-nous en train de le servir comme il se doit ? Sommes-nous capables de mettre de côté notre égoïsme et de ne penser qu'à la sauvegarde de la patrie qui nous a comblés, pendant des décennies, de sa générosité et qui mérite, aujourd'hui, qu'elle retrouve ses enfants patriotes sincères et nationalistes dévoués pour la protéger et la remettre sur les rails pour qu'elle recouvre sa grandeur d'antan. Mon Dieu, ayez pitié de ce pays, il n'en peut plus.


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