A terme, l'objectif est de mettre au point un modèle qui puisse être reproductible dans les autres régions défavorisées. Lancée voilà un peu plus de deux ans à l'initiative de Luciano Borin, citoyen italien résident en Tunisie et ancien haut cadre de la Banque Mondiale et de la Banque africaine de développement (BAD), l'Association de valorisation de l'héritage culturel (Avhec) regroupe des compétences tunisiennes réunies autour du projet de soutien au développement économique et social dans les régions marginalisées par la valorisation du patrimoine culturel local. Dans un premier temps, il s'agit de procéder à l'identification des produits exploitables dans cette perspective, des acteurs susceptibles de conduire le projet (en associant plus particulièrement les femmes et les jeunes à de telles initiatives) ainsi que des outils à mettre en œuvre dans ce sens. A terme, l'objectif est de mettre au point un modèle qui puisse être reproductible dans les autres régions défavorisées. C'est le gouvernorat du Kef qui a été choisi pour initier cette approche. Suite à diverses visites sur le terrain et à de multiples rencontres avec les acteurs institutionnels, ceux de la société civile et, bien évidemment, les populations locales, trois axes d'intervention ont été identifiés : la valorisation du patrimoine historique et culturel, la promotion des activités économiques et la création d'emploi et, enfin, l'amélioration des infrastructures locales. Tout en prospectant dans les trois directions, l'Association a donné la priorité à la filière «artisanat». Et c'est sur cet axe qu'apparaissent aujourd'hui les premiers résultats. Le secteur de l'artisanat, en particulier celui du tissage, revêt une importance particulière dans la mesure où, bon gré mal gré, il continue à faire subsister plusieurs milliers d'artisans. De plus, à sa fonction économique, s'ajoute une dimension patrimoniale, identitaire. Malheureusement, cette activité est, partout en Tunisie, en net déclin. Cela s'explique par l'érosion continue des revenus causée en particulier par des stratégies de commercialisation inappropriées qui, dans l'intérieur et en l'absence de flux touristiques, se résument, en gros, aux salons annuels, nationaux ou régionaux. Ne parlons pas de l'exportation, pratiquement inconnue sous ces latitudes. Une stratégie en cinq axes Après étude exhaustive sur place de la filière tissage (tapis, klim, tissus), l'association est parvenue à dresser un état des lieux qui fait ressortir les principaux obstacles qui entravent l'exercice de cette activité ancestrale. Il s'agit notamment de la faiblesse de la formation, de l'obsolescence du design et des difficultés de commercialisation de la production. En conséquence de quoi, l'Avhec a conçu une stratégie d'appui aux artisanes adossée aux actions suivantes : 1. En collaboration avec l'Office national de l'artisanat (ONA) et après étude systématique de la typologie locale des produits, l'Avhec a financé le concours d'un designer pour la fabrication de klims revisités, avec un design moderne mais inspiré des motifs traditionnels. L'artiste a conçu cinq modèles, dont trois ont été retenus pour être proposés gratuitement aux artisanes. On en est aujourd'hui au stade de l'essai pour vérifier la faisabilité de la chose et identifier les éventuelles retouches à introduire dans le process. A terme, il s'agira d'établir, sous l'autorité de l'ONA, d'un «label el-Kèf» ; 2. Toujours dans le cadre de la collaboration avec l'ONA, l'association a contribué financièrement à la réhabilitation de l'espace d'exposition de l'artisanat du chef-lieu du gouvernorat et mis à disposition des modèles de klims innovants. Les maquettes peuvent y être acquises gratuitement ; 3. En collaboration avec la Fédération tunisienne des agences de voyages (Ftav), l'Avhec a identifié dans le gouvernorat un circuit touristique à commercialiser dès la rentrée prochaine et qui passe par le centre d'artisanat du Kef ; 4. En soutien à l'amélioration des facteurs de production, l'association a apporté son appui à la création d'une startup féminine («Lainexpress ») dans l'objectif d'acheter en gros, transporter et délivrer aux artisans la laine et autres matériels afin de réduire les coûts de production ; 5. Dernier levier dans cette stratégie, la création, à Tajerouine et avec l'assistance de l'Avhec, d'une startup de «e-commerce» baptisée Best Artisans Services SA (BAS) pour fournir aux artisans de la région et d'ailleurs dans le pays une plateforme de vente en ligne, particulièrement à l'étranger. Dès ses trois premiers mois d'activité, cette start-up a été capable de pénétrer des marchés en France, au Luxembourg, au Canada et en Italie. Un millier de mètres carrés a ainsi déjà été vendu par ce biais à des prix doubles que ceux pratiqués sur le marché intérieur. Une véritable petite révolution L'intérêt de cette percée inenvisageable, il y a quelques mois, n'est pas seulement d'ordre commercial ; il est également d'ordre professionnel et social. Désormais, les artisan(e)s disposent d'un feed-back clientèle en temps réel pour pouvoir améliorer leur typologie de production. La start-up elle-même est parmi les premiers gagnants dans cette aventure, son activité ayant gonflé au point de nécessiter le concours de huit jeunes diplômés de Tajerouine. A la faveur de cette ouverture sur de nouveaux horizons commerciaux, il a été possible d'envisager de nouveaux rapports entre producteurs et distributeurs inspirés de l'éthique du commerce équitable. En effet, et afin de garantir qualité et continuité dans l'approvisionnement d'une demande qui va croissante, BAS et les chefs de file des artisanes ont conclu un accord qui prévoit des conditions de travail plus confortables et une rémunération en partie fixe et en partie variable (m2 de tissus/jour), ce qui accroît la stabilité financière des artisanes. Une véritable petite révolution dans un secteur englué dans la précarité au point de menacer d'un naufrage imminent. A ce jour et à ce stade de l'avancement du projet, une centaine d'artisanes du gouvernorat du Kef ont bénéficié de cette action. Elles vont continuer à être assistées par l'AVHEC qui a programmé à leur intention, à la rentrée prochaine et pour améliorer la compétitivité de leur produit, des sessions de formation ainsi que des actions d'appui à la modernisation de leur équipement et pour l'acquisition de la matière première. Les semaines et les mois à venir devront, après consolidation de certains résultats et d'éventuelles rectifications du tir, valider l'approche de l'Avhec en matière de développement régional et, en toute logique, inspirer des expériences similaires.