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Négociation de crise: Entre espoir et désillusion
Publié dans Leaders le 23 - 04 - 2026

Par Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied - Les négociations prévues entre les USA et l'Iran ont vu apparaitre sur bon nombre de plateaux télévisés, des anciens commandants d'unités d'opérations spéciales et/ou d'unités spécialisées en contre-terrorisme, qu'elles dépendent des ministères de l'Intérieur ou des Armées, qu'ils soient européens ou anglo-saxons. Pour la simple raison, il existe des similitudes entre les techniques de négociation de crise pour résoudre pacifiquement des situations potentiellement dangereuses, comme des prises d'otages (la négociation permet d'obtenir aujourd'hui la résolution de 80% des cas) et celles relatives à un accord de cessez-le-feu pour mettre fin à un conflit violent. Pendant une crise(1), il s'agira de se maitriser car elle est très souvent une succession de mauvaises nouvelles. Il y a des moments où le chef doit garder certaines nouvelles pour lui, notamment les pressions extérieures, qui peuvent être d'ordre politique ou médiatique. Les mauvaises nouvelles peuvent s'enchainer mais on y fait face et on prépare le coup d'après. La préparation de l'après redonne toujours une perspective de sortie. Même en conflit ouvert, c'est-à-dire en pleine guerre ou en affrontement direct, des négociations peuvent avoir lieu, mais souvent à un niveau plus discret. Par exemple, des négociations des cessez-le-feu temporaires sont souvent menées par des intermédiaires, avec pour objectif de réduire les dégâts humains et matériels sans viser immédiatement la paix.
La négociation est un processus. Selon plusieurs auteurs, la négociation passe généralement par trois phases: (1) une phase de diagnostic: Les Etats vérifient l'opportunité des négociations, tentent de signaler leur volonté de négocier et testent la volonté de s'engager dans une éventuelle négociation et la sincérité de leur engagement. Il est extrêmement important de se mettre à la place de l'Autre car face à la complexité, nul n'a le monopole d'«avoir raison». Il existe toujours une part de vérité chez l'adversaire qu'il s'agira de comprendre. Etablir ou même rétablir la confiance n'est jamais un exercice facile. Le grand gâchis a été le retrait décidé par le président Trump en 2018 de l'accord de Vienne qui est un traité historique signé en 2015 visant à contrôler le programme nucléaire iranien. Il engage l'Iran à limiter ses activités nucléaires à un usage civil en échange de la levée des sanctions internationales, sous le contrôle de l'AIEA.
Actuellement, Il faut beaucoup de volonté et de persévérance pour rétablir cette confiance perdue de la part qui s'y emploient. Beaucoup de dialogue aussi. Pour paraphraser Fauvergue(2), viendra le moment le plus important, celui où les parties se font mutuellement confiance / (2) une phase de formulation: Dans le contexte de ce conflit armé, cela signifie la compréhension approfondie des dynamiques géopolitiques ou des alliances potentielles. Il existe une multiplicité d'acteurs. Ceux-ci peuvent être regroupés au sein de trois catégories. La 1ere catégorie concerne les acteurs dits «concernés» par la gestion de crise. Il s'agit, en l'occurrence des USA, de l'Iran et, en filigrane, Israël. La 2eme catégorie représente les acteurs «impactés», c'est-à-dire l'ensemble des acteurs ne participant pas à la gestion de l'événement tout en étant affectés par les conséquences de celui-ci. Il s'agit essentiellement des pays du Golfe touchés par la riposte iranienne. La 3eme et dernière catégorie concerne les acteurs «aspirés» par la nature et les conséquences de la crise. Ces acteurs n'interviennent en aucun cas dans la gestion et ne sont pas impactés directement par les conséquences. En revanche, ils utilisent celles-ci pour se faire entendre et n'hésitent pas, dans certains cas, à afficher leur mécontentement, ajoutant ainsi une donnée à laquelle les décideurs de la 1ere catégorie devront nécessairement apporter une réponse. Il s'agit de la Chine ainsi des pays asiatiques fortement impactés économiquement par ce conflit, des places financières mondiales et de l'opinion publique américaine / (3) une phase de détails: Selon Nietzsche, «le diable se cache dans les détails», signifiant par-là, que les petits éléments négligés d'un projet d'accord pourraient causer des problèmes majeurs ou des échecs.
En situation de guerre, le recours à un médiateur est quasi incontournable: Le choix s'est porté sur le Pakistan / le lieu des négociations, à savoir sa capitale Islamabad / Les chefs des délégations: Le vice-président américain J.D. Vance et le Président du parlement iranien Mohammed Bagher Ghalibaf / Le calendrier des négociations: dépendant de la réalité du terrain. Généralement, les chefs de délégation sont entourés d'un groupe d'experts de très haut niveau issus d'un milieu civilo-militaire. Pour certains experts en contre-terrorisme(3), celui qui négocie ne doit pas commander et celui qui commande ne doit pas négocier. On estime que la négociation n'est qu'une partie de l'élaboration d'une manœuvre.
Si le militaire doit vaincre, le diplomate doit convaincre, dans la conviction de la justesse de sa cause de pouvoir qu'il défend, du moins, parvenir à un terrain d'entente excluant le retour à la guerre. Le secret diplomatique reste encore aujourd'hui un instrument important, pour des discussions préalables aux négociations en bonne et due forme ou pour la libération d'otages (la médiation algérienne a permis de résoudre la crise des otages américains en Iran (1979-1981), au cours de laquelle 52 diplomates ont été retenus à Téhéran pendant 444 jours. Grâce à la diplomatie algérienne, les accords d'Alger ont été signés le 19 janvier 1981, menant à la libération des otages le lendemain, jour de l'investiture du Président Reagan). L'art de la diplomatie n'est pas seulement celui de la négociation à l'ombre de la force, mais aussi celui de la persuasion à la lumière de la raison. Il ne faut jouer avec le feu qu'à bon escient. Donc rarement et seulement après mûre réflexion. Et finalement, seuls comptent finalement que les accords formels.
Pour les sceptiques, la négociation est souvent utilisée comme un outil tactique plutôt que comme une véritable stratégie de paix. Les négociateurs ne résolvent aucune affaire(4): Ils sont un outil à une reprise du conflit. Ils peuvent participer à stabiliser la crise et ainsi faire gagner un temps précieux (reconstitution des stocks de guerre par exemple); ils peuvent participer à la recherche d'autres renseignements stratégiques utiles (localisation de l'uranium enrichi...); ils peuvent aider à l'analyse de la crise afin d'éclairer la décision opérationnelle; et, ils peuvent aussi servir, malheureusement, à reprendre les hostilités en faisant diversion, en réduisant la vigilance de l'autre partie.
Nous avons l'impression de vivre une situation de guerre froide durant laquelle un risque de dérapage et d'escalade est toujours possible. Deux constantes prévalent en géopolitique. (1) Nul ne sait de quoi l'avenir sera fait / (2) La complexité des rapports de force: Il convient de réfléchir objectivement à l'équilibre des forces et à l'équilibre des grands intérêts (vitaux) pour arriver à une paix durable. Négocier ne signifie mécaniquement renoncer à l'usage de la force. Toutefois, dans l'immense majorité des cas, tant que l'on négocie, on ne se bat pas. Il ne suffit plus de se dire uniquement «Que suis-je prêt à accepter?» mais aussi «Quel est l'événement que je ne peux pas accepter?» et ainsi de prendre toutes les mesures adéquates pour éviter sa survenue et réduire au maximum ses impacts si celui-ci se produit. La vertu première de la négociation est d'éviter de perdre davantage qu'en jouant le compromis.
Questions stratégiques: Quels pourraient être les résultats attendus / espérés? Quelle serait l'issue de la crise? Qui sortira gagnant de cette situation? Tout accord de paix repose sur une anticipation de l'avenir. Il s'agira de retrouver une certaine confiance dans le futur en se projetant non plus sur le court mais sur le long terme. Soit on vise le jeu à somme nulle («je gagne, tu perds»), qui débouche nécessairement sur une situation privilégiant un des Etats. Soit on recherche la solution gagnant-gagnant, et la négociation est dite coopérative. Soit, enfin, on est dans le cas de figure de la concession (le «donnant-donnant»). Il faut parfois être capable de voir loin et d'envisager l'inenvisageable, sous peine de léguer des bombes à retardement aux successeurs. Israël, n'étant pas partie prenante aux négociations, pourrait toujours revendiquer n'avoir rien signé et relancer un autre conflit (tableau suivant).
Interaction des stratégies(5)
Stratégie américaine Stratégie iranienne
Objectifs
- Contre-Prolifération nucléaire et retrouver l'uranium enrichi
- Changement de régime ou démantèlement de l'Etat?
- Débloquer le détroit d'Ormuz
- Maintenir Israël hors du processus de négociation
- Protéger, si possible, les alliés dans la région
Objectifs
- Préserver le régime et l'intégralité territoriale
- Programme d'enrichissement maintenu mais étalé dans le temps
- Contrôler le détroit d'Ormuz mais aussi le détroit de Bab El Mandeb
- Demander des dédommagements de guerre causés par les frappes aériennes
- Continuer à régionaliser le conflit en cas de nécessité
Stratégie Conventionnelle Directe: Offensive Stratégie d'USURE: Asymétrique
Processus des négociations
Scénarios possibles: Soit, on vise le jeu à somme nulle «je gagne, tu perds»/ Soit, on recherche la solution gagnant-gagnant / Soit, on fait des concessions, le «donnant-donnant».
En conclusion, l'ingrédient principal de la paix est vraiment de la vouloir. Comme je l'ai déjà écrit dans mes articles précédents, un cessez-le-feu n'est pas la paix. Toutes les guerres ne s'achèvent pas par des traités. La guerre est toujours la sanction d'un échec. Ce n'est pas le nombre de morts ou même la majorité qui déterminent l'issue d'un conflit: ce sont les rapports de force réels, internes, régionaux et mondiaux. Et les peuples dans tout cela? Les populations subissent ou se réjouissent, sans être actrices des négociations. La culture du secret, sans doute nécessaire pour le succès des négociations, s'est longtemps pratiquée dans leur dos. Selon Raymond Aron «Le choix n'est pas entre le bien et le mal mais entre le préférable et le détestable».
Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied
Notes:
(1) Top action! Face aux crises _ Entretiens de Denis Favier et Jean-Louis Fiamenghi avec Guillaume Farde. Mareuil éditions 2022.
(2) Patron du RAID _ Jean-Michel Fauvergue. Mareuil éditions 2017.
(3) Le GIGN par ceux qui l'ont commandé _ Pierre-Marie Giraud et les commandants du GIGN, Mareuil Editions 2023.
(4) Au cœur du RAID _ Marc Verillote avec Karim Ben Ismail. Les Arènes, 2022.
(5) Inspirée du «Traité de stratégie» _ Hervé Coutau-Bégarie. Economica, 2008.


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