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Une nouvelle fournée pour l'année
Rentrée littéraire 2018
Publié dans La Presse de Tunisie le 26 - 08 - 2018

Parmi nos coups de cœur de cette nouvelle fournée, le Congolais Henri Lopes, l'Egyptien Alaâ El Aswani, l'Algérienne Maïssa Bey, la Guadeloupéenne Gisèle Pineau et plusieurs primo-romanciers bourrés de talent et dont beaucoup viennent du Nigeria, pays littéraire par excellence.
« La fiction est un outil d'introspection », aime dire le jeune romancier nigérian Abubakar Adam Ibrahim, auteur de « The Whispering Trees », un recueil de nouvelles et d'un magnifique premier roman qui paraît ces jours-ci en traduction française. « Hajiya Binta Zubaïru naquit à cinquante-cinq ans, le jour où un voyou aux lèvres sombres et aux cheveux hérissés pareils à de minuscules fourmilières escalada sa clôture et atterrit, bottes aux pieds et tout le reste, dans le marasme de son cœur. » Ainsi s'amorce La Saison des fleurs de flammes, un premier roman aussi provocateur qu'original.
Doué d'une imagination féconde et d'un sens de narration inné, son auteur nous plonge dès les premières lignes dans cette histoire peu commune d'une union au parfum de scandale entre un jeune dealer et une veuve musulmane de trente ans son aînée. Comme on peut l'imaginer, les conséquences ne peuvent qu'être tragiques dans le contexte du Nigeria conservateur !
Attention, talent! Le premier roman de la Nigériane Chinelo Okparanta
Sous les branches de l'udala est un remarquable premier roman sous la plume de Chinelo Okparanta, une jeune Nigériane bourrée de talent. Ce roman raconte l'histoire de l'amitié naissante entre deux jeunes filles, une amitié qui se transforme en passion amoureuse, avec en toile de fond la guerre civile nigériane. L'action se déroule au début des années 1970 lorsque pour protéger sa fille de la guerre, la mère d'Ijeoma l'envoie habiter pour quelque temps chez des amis dans un village voisin. C'est à Nweni qu'Ijeoma rencontre Amina, la petite musulmane.
Les deux fillettes tomberont éperdument amoureuses l'une de l'autre et ce sera le début d'un long et douloureux combat pour elles pour se faire accepter par les leurs, car au Nigeria l'homosexualité est toujours un crime. Ce combat identitaire constitue la trame de ce roman initiatique, raconté dans une prose captivante, parsemée de références folkloriques et historiques.
Les frasques et les dérives de la Guadeloupe
Le nouveau roman de Gisèle Pineau Le Parfum des sirènes commence comme un polar, avec une jeune femme de 27 ans retrouvée morte chez elle, baignant dans son sang. A-t-elle été victime d'une mauvaise chute ou assassinée, comme tout semble l'indiquer ? Très vite, la romancière nous entraîne dans une vaste saga familiale, riche en secrets enfouis dont l'éclatement à la faveur de la mort tragique de la belle Siréna Pérole alias Sissi constitue la trame du récit.
Un parcours littéraire particulièrement riche, celui de Gisèle Pineau. Le parfum des sirènes est le seizième roman sous la plume de cette auteure qui puise son matériau dans la violence sociale environnante léguée par l'Histoire. Les sujets récurrents dans l'œuvre de l'écrivaine sont l'exil, l'intolérance, le métissage culturel, la quête identitaire, la réalité sociale et la condition féminine aux Antilles. Ses récits se signalent à l'attention par leurs portraits de femmes dont l'écrivaine raconte avec brio les destins singuliers au sein d'un univers conservateur et patriarcal, sur un fond de résonance du passé esclavagiste.
« Camarade Papa » : L'Afrique coloniale revue et corrigée
Il y a 4 ans Gauz, de son vrai nom Armand Patrick Gbaka-Brédé, explosait sur la scène littéraire avec Debout-payé, un premier roman aussi hilarant que profond. Ce qui avait plu dans ce récit à l'écriture novatrice, c'était sans doute la plume de Gauz trempée dans le fiel du sarcasme, brossant un portrait délicieusement subversif de la société de consommation occidentale. Le buzz grossissant autour du nouveau roman de Gauz qui paraît prochainement laisse penser qu'il est bien parti pour connaître un grand succès populaire, même si son sujet est autrement plus lourd et complexe. «Une histoire de la colonisation comme on ne l'a jamais lue », ainsi va la présentation de l'éditeur. Le roman raconte la colonisation de la Côte d'Ivoire par la France au XIXe siècle, tout en l'inscrivant dans une histoire plus moderne dont l'intrigue entraîne le lecteur d'Amsterdam en Afrique. Il problématise le discours colonial et son projet civilisateur.
Retour à la fiction d'Alaâ El Aswany :
Tout comme les histoires d'amour, les révolutions finissent mal en général. La révolution égyptienne de janvier 2011 qui a vu la population se mobiliser dans l'espoir de renverser une fois pour toutes la dictature des militaires, n'a pas dérogé à la règle. C'est cette espérance faillie que raconte J'ai couru vers le Nil, le nouvel opus de l'Egyptien Alaâ El Aswany, mondialement connu depuis la parution de son célèbre premier roman Immeuble Yacoubian (2006). A travers une galerie de personnages puisés dans tous les échelons de la société égyptienne, le romancier met en scène la lente mais efficace infiltration du poison de la contre-révolution dans les esprits, rendant les révolutionnaires suspects aux yeux de la population.
Après la révolution, ce sont les militaires qui reprennent les rênes du pouvoir au Caire et installent un nouveau Moubarak à la tête du pays, en organisant un semblant de scrutin démocratique. Comme l'auteur le fait dire à l'un de ses personnages, les Egyptiens vivent dans « une république comme si », car les droits fondamentaux y sont muselés et les révolutionnaires condamnés à la prison ou à l'exil. Comparé à la fois à Zola et à Soljenitsyne, El Aswany se sert de la fiction pour dénoncer les injustices sociales et politiques dans son pays et pointer les fourvoiements de l'histoire, comme il le fait dans son nouveau roman. Avec succès, il faut le croire, puisque son nouveau roman est interdit de publication en Egypte.
La colère gronde derrière le masque de carnaval et de la Calypso
A 83 ans, Earl Lovelace est considéré comme l'une des grandes voix littéraires de la Caraïbe anglophone. Nouvelliste, homme de théâtre et romancier, il a été souvent primé dans les pays de langue anglaise, malheureusement peu traduit en français. Récompensé par le prestigieux Commonwealth Writers Prize en 1997, le cinquième roman du Trinidadien Le Sel que publient les éditions Le Temps des Cerises en cette rentrée littéraire, est également un roman envoûtant, qui se partage entre le fantastique et le réel, et fait une large place aux mythes et légendes.
Le roman de Lovelace retrace aussi les parcours parallèles de deux hommes animés par leur ambition commune d'améliorer le sort de leurs concitoyens, mais leurs méthodes pour y parvenir divergent. Professeur dévoué et respecté, Alford s'engage dans la politique mais se voit contesté car il s'est coupé des racines du peuple, alors que Bango, lui, est resté proche des valeurs traditionnelles de la population. Leurs chemins vont se croiser, mais le véritable protagoniste du récit est sans doute l'île de Trinidad dont peu d'écrivains ont su raconter la complexité et la magie avec autant d'énergie.
L'Algérie au féminin, avec Maïssa Bey
« Criminalité féminine. Il paraît que ces deux mots ont du mal à se côtoyer, à tenir debout ensemble. Il y a comme une discordance. Les femmes ne tuent pas. Elles donnent la vie. C'est même leur principale fonction : génitrices. Toute tentative de sortir de ce schéma fait d'elles des monstres de cruauté et d'insensibilité. Des femmes hors normes... », écrit Maïssa Bey dans Nulle autre voix.
L'héroïne du nouveau roman de l'Algérienne est justement ce que la société patriarcale appellerait « un monstre de cruauté et d'insensibilité». Elle a tué son mari. Apparemment, de sang-froid. Elle paie pour ce crime. 15 ans de réclusion criminelle.
Le récit commence à sa sortie de prison, lorsque la protagoniste se retrouve seule chez elle, accablée par le poids du passé et épiée par ses voisins qui ne voulaient pas voir la meurtrière réintégrer son appartement, de peur qu'elle contamine leurs femmes et leurs filles si dociles.
Alors, quand une écrivaine vient frapper à sa porte pour enquêter sur le sens de son acte, elle ne la chasse pas. Au contraire, elle lui parle, livrant à petites doses son expérience de l'oppression intime au quotidien. Il y a du Thérèse Desqueyroux, du François Mauriac, du Nathalie Sarraute, et surtout, du Assia Djebar dans l'écriture concise et dense de Maïssa Bey. Considérée comme l'une des romancières majeures de l'Algérie, féministe militante, l'auteur de Sous le jasmin, la nuit, ‘‘On dirait qu'elle danse, Entendez-vous dans les montagnes, Cette fille-là,'' a construit une œuvre incandescente, faite de nouvelles, pièces de théâtre, poèmes et romans, avec pour thème obsessionnel le besoin pour les femmes de prendre la parole et se raconter face au silence et à l'anonymat auxquels elles sont traditionnellement réduites


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