Sit-in des agriculteurs de la région de Djebel Ressas devant la cimenterie «Carthage Cement». Une industrie qui n'applique aucune norme de sécurité et qui menace l'agriculture dans la région. En l'absence d'une intervention du ministère de tutelle, les agriculteurs ont crié leur ras-le-bol. Les responsables auraient-ils oublié d'appliquer les normes de protection de l'environnement ? Une matinée agitée au pied de la cimenterie de Djebel Ressas habituée à lancer en plein ciel et en toute sérénité une immense fumée bourrée de plomb et de cadmium qui finit sur les plantations environnantes et se mêle au souffle des enfants qui jouent au foot dans le village. Jeudi dernier, toute cette quiétude a été perturbée par le cri de ras-le-bol des agriculteurs qui voyaient leurs plantations de céleri, de persil et d'épinards ou de fraises suffoquer et mourir à petit feu par les fumées de cette usine. Une situation qui devient catastrophique, selon certains agriculteurs et éleveurs de moutons qui n'osent plus lâcher leur bêtes paître dans les prés de peur de les voir mourir. Un sit-in a été organisé sous l'égide de l'Union régionale de l'agriculture et de la pêche de Ben Arous. Que demandent les agriculteurs ? L'application des normes de protection de l'environnement utilisées par toutes les cimenteries du monde et notamment celle de Djebel Jelloud, pour qu'ils puissent sauver leurs plantations. Face à ces protestations, l'un des responsables de l'usine aurait promis de prendre les dispositions nécessaires pour le respect de l'environnement et notamment l'installation des filtres. On croit savoir que les responsables n'en sont pas à leur première promesse. Les agriculteurs se plaignent également des eaux polluées de l'usine déversées sur leur sol. Après avoir effectué des analyses, ces propriétaires auraient constaté que le taux de salinité de leurs puits d'irrigation est passé de 1 à 4 grammes par litre à cause justement de ces eaux évacuées dans le sol. Les sols environnants de la mine de Djebel Ressas ont fait l'objet d'études et d'une thèse que Mme Naïma Kolsi Ben Zina, professeur à l'INAT, a encadrée. Quels sont les métaux lourds qui existent à Jebel Ressas ? «Plusieurs dont le plomb, répond-elle, mais il y a aussi le cadmium. Si on parle du cadmium aujourd'hui c'est parce que c'est un élément cancérigène et ses limites sont très basses. Avec un faible taux de cadmium on est déjà dans les limites critiques contrairement à d'autres métaux. A Djebel Ressas, ces ETM (éléments traces métalliques) sont transportés à une certaine distance par le vent ou par l'érosion hydrique et se retrouvent dans les sols agricoles environnants. Ces ETM sont partiellement absorbés par certaines plantes cultivées, elles mêmes consommées par les autochtones ou vendues sur le marché». Toutes les plantes n'absorbent pas de la même manière ces ETM. Des analyses effectuées sur une plante comme la mauve «Khobiza» ont montré que cette plante, à enracinement superficiel, absorbe le cadmium qui est retrouvé dans les feuilles qui présentent donc des risques pour la santé si elles sont consommées régulièrement. Des calculs sont faits sur la base de la concentration du métal dans la plante ingérée et de la quantité quotidienne qu'on ingère. « Ce qui nous a permis de calculer des facteurs et des indices de risques par les métaux, poursuit Mme Ben Zina. Notons quand même que, dans nos sols calcaires, le cadmium est sous une forme peu assimilable et ce sont les racines de certaines plantes qui sont capables de l'absorber. On a abouti donc à une recommandation importante : quand on évalue l'aptitude des sols, il ne faut pas seulement considérer leurs caractéristiques affectant le développement de la plante et sa production, mais il faut aussi voir si le sol est pollué et quel risque il y a pour que l'élément polluant rentre dans la chaîne alimentaire. Certaines plantes cultivées pour la consommation sont capables d'absorber ou de concentrer ces polluants. Il faut que les agriculteurs sachent quoi planter dans ces sols or nous manquons en Tunisie de cartes des aptitudes culturales environnementales. Concernant la cimenterie, nous ignorons si le ciment est fabriqué à partir des roches de la partie mine de Djebel Ressas. Si c'est le cas, en plus de l'effet poussière, les particules libérés contiennent des ETM néfastes pour la santé. Par exemple, le cadmium, cancérigène, n'est pas éliminé par les déchets du corps humain et est stocké dans le foie. Dans cette activité économique pratiquée, il est important et crucial de respecter l'environnement, pour le cas des cimenteries, les solutions techniques comme les filtres existent à mon avis». Les risques liés à l'extraction des métaux lourds L'Union régionale de l'agriculture et de la pêche semble déterminée à défendre ces terres qui représentent un très grand potentiel agricole. La société civile peut également s'en mêler et transformer ces protestations en mouvement. A Jebel Ressas, ni les habitants ni les responsables ne sont conscients du danger que représente le fait de retirer des métaux lourds de la montagne de les travailler et de les lâcher dans l'air. C'est même passible de sanctions dans certains pays. Jusqu'ici, (et l'on se demande pourquoi ), le ministère de la Santé ne s'est pas intéressé à la santé des habitants de Djebel Ressas qui présentent certains symptômes de maladies respiratoires ou qui sont atteints de cancer. On croit savoir que les explosifs sont toujours utilisés pour fabriquer justement le ciment à partir de la montagne et qu'aucun filtre n'est utilisé pour protéger la nature et les habitants. Certaines maisons présentent des fissures à cause de ces explosions et le barrage de «Al H'ma» non loin de là risque de s'en ressentir. Sous l'ancien régime, rares sont ceux qui ont pu évoquer les problèmes de cette cimenterie vu qu'elle appartenait au gendre de l'ex-président. Ainsi, et dans l'impunité totale, elle a continué à sévir des années durant aux dépens de la santé des habitants du village de Djebel Ressas entre autres. Aujourd'hui, il n'y a plus de raison pour justifier la nonchalance et l'indifférence des responsables qui peuvent sauver l'environnement cultural et humain dans cette région sans supprimer des emplois, tout simplement en installant des filtres et en exigeant le respect de certaines normes environnementales. Le ministère de l'Environnement, pourtant informé par les agriculteurs, ne semble pas avoir trouvé la solution qui lui permette de garder cette activité économique et de tenir intelligemment les rênes sans que rien ne lui explose entre les mains. Finalement, à force de cultiver l'inertie, les choses ont fini par exploser en un sit-in pour la première fois dans la région de la part des agriculteurs. Et il semblerait que ce n'est que le début.