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«Il y a censure et il y a autocensure»
Interview : Mohamed Médiouni
Publié dans La Presse de Tunisie le 23 - 01 - 2011

«Peuple», «jeunes», «croire», ce sont les mots-clés de la Révolution de jasmin, selon Mohamed Mediouini, homme de théâtre et intellectuel tunisien. La semaine dernière, le rappeur El General Lebled a été incarcéré pour avoir chanté «Président, ton peuple est mort», les forces de l'ordre ont brutalement malmené des artistes rassemblés devant le théâtre municipal de Tunis. Quel rôle ont joué les artistes et les intellectuels dans la révolution en Tunisie ? Voici un entretien avec Mohamed Médiouni, longtemps (2003-2009) directeur de l'Institut supérieur des arts dramatiques à Tunis, accordé à RFI.
Le 11 janvier dernier, des artistes rassemblés devant le Théâtre municipal de Tunis ont été brutalement molestés, malmenés et harcelés physiquement par les forces de l'ordre. Entretemps, la Révolution de jasmin est passée par là. A votre avis, quel rôle ont joué les artistes et les idées intellectuels dans cette révolution ?
Personne, intellectuel ou pas, parti politique ou pas, ne peut prétendre qu'il a joué le rôle déterminant dans cette révolution. Il faut reconnaître que c'est une vraie révolution qui est partie du peuple. Il y a encore autre chose d'assez singulier : le point de départ n'est plus le centre, ce n'est plus la capitale, mais plutôt les villes de l'intérieur et surtout les régions délaissées et les jeunes.
Si on veut parler de cette révolution, il faut parler premièrement des régions délaissées, puis des jeunes et enfin des erreurs monumentales et du comportement arrogant d'un régime qui n'est pas à même de comprendre qu'il ne peut plus continuer à toucher à la dignité du peuple tunisien.
Evidemment, les intellectuels, les artistes ont été à l'écoute de cela. Les artistes en tant que citoyens, ont joué un rôle de soutien, mais ils ne peuvent pas prétendre qu'ils ont été à l'origine de cette révolution. Les interventions artistiques n'étaient pas du genre à demander à faire la révolution.
Vous êtes à Tunis. Comment vous et les autres artistes ont vécu les jours derniers ? Comme un chaos ou une libération qui se profile à l'horizon ?
Vendredi, on était devant le ministère de l'Intérieur. C'était une journée mémorable. On est parti du Théâtre municipal pour rejoindre les manifestants. On a scandé ce qu'il fallait scander. On a demandé à ce qu'il dégage. On l'a senti comme un moment de libération essentiel.
Quelle était la place des artistes dans la société tunisienne avant cette révolution ? Vu d'Occident, on a surtout observé une situation de censure, de manque de liberté d'expression, de répression.
La censure était réelle, mais on composait avec les données. Il y avait des artistes qui osaient, poussaient à chaque fois un peu plus loin, mais on ne pouvait rien dire. Il y avait une sorte de stratagème, mais il faut reconnaître que ce régime est arrivé à créer des réflexes d'autocensure qui ne permettaient pas d'aller loin, d'être soi-même.
Cela a créé aussi des formes d'opportunisme chez quelques artistes qui sont à la solde du régime. Il y a des choses essentielles que les artistes, les intellectuels ont pu avoir, même avant ; avoir la possibilité de s'organiser en tant que troupe. Mais il y a cet aspect économique. L'artiste pouvait défendre une pièce ou un film, mais il y avait la censure et l'autocensure qu'on a créées en utilisant l'action de subversion, à ne pas permettre aux artistes de pouvoir utiliser une salle etc... Malgré cela, il y avait des créations très audacieuses au théâtre, au cinéma, mais chaque proposition artistique était une forme de lutte pour glaner pour soi cette liberté limitée.
Après la révolution, craignez-vous une rupture entre les artistes officiels qui ont soutenu le régime du président Ben Ali et les autres ?
L'artiste a un statut assez particulier. Il y a des artistes qui étaient à la solde du régime et qui commencent maintenant à critiquer l'ancien régime. Je fais la part des choses. Au niveau du théâtre, il y a des gens qui ont toujours lutté pour gagner cette liberté. Je ne pense pas qu'il y a à craindre une distinction entre les artistes du pouvoir et les autres, parce que les artistes qui ne sont pas de vrais artistes, leur « œuvre » va tomber. Il y a surtout une jeunesse qui monte et qui n'a pas les réflexes d'autocensure de ses aînés. Je pense qu'il y aura une explosion de propositions artistiques qui vont pousser vers des créations authentiques.


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