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Syrie : pour que les Arabes cessent d'être complices de la barbarie perpétrée en leur nom
Opinions
Publié dans La Presse de Tunisie le 28 - 04 - 2011


Par Samy Ghorbal*
La Tunisie, qui s'est libérée de la tyrannie le 14 janvier, goûte sa liberté retrouvée et se prépare à des échéances cruciales. Dans un peu moins de trois mois, le 24 juillet, elle vivra les premières élections libres et disputées de son histoire. Mais la fébrilité qui entoure ce rendez-vous décisif ne peut pas nous faire oublier qu'ailleurs, dans le monde arabe, des peuples frères souffrent et se battent pour le triomphe des idées de justice et de liberté. Le 22 avril, au moins 82 personnes sont tombées sous les balles, en Syrie. Le lendemain, 17 autres personnes, qui assistaient aux funérailles de leurs proches, ont encore été tuées. Le 25 avril, l'armée, appuyée par des chars, est entrée dans la ville martyre de Deraa, épicentre et symbole d'une révolution syrienne qui tente désespérément de se frayer un chemin vers la lumière. Le régime de Bachar El Assad, confronté depuis des semaines à un soulèvement inédit, s'est rendu coupable d'agissements inexcusables. Il a perpétré des crimes contre son peuple. Pourtant, la plupart des dirigeants et des intellectuels arabes, qui ont été presque unanimes à condamner les atrocités de Mouammar Kadhafi en Libye, observent un mutisme gêné dans le cas de la Syrie. Ils prennent des gants. Quant à la Ligue arabe, elle est aux abonnés absents...
Pourquoi cette inhibition, pourquoi cette mansuétude, alors que personne ne nourrit d'illusions sur la véritable nature du régime en place à Damas ?
Parce que la Syrie occupe une place à part dans l'imaginaire arabe. Grâce au califat omeyyade, sa civilisation a rayonné de mille feux. Plus encore que l'Egypte, elle incarne la quintessence de l'arabité et de l'arabisme. Avec le Liban, elle a sans doute payé le plus lourd tribut à la lutte arabe. Une partie de son territoire – le Golan — est encore, à ce jour, occupé par Israël, pays avec lequel elle est restée en état de belligérance, contrairement à l'Egypte et à la Jordanie. Enfin, et peut-être surtout, la Syrie est le berceau du nationalisme arabe. C'est la patrie de Michel Aflak et de Salah-Eddine Bitar, fondateurs et théoriciens du parti Baâth. En un sens, toute l'idéologie arabe contemporaine prend sa source en Syrie.
La Syrie n'est donc pas un pays comme un autre. Mais précisément, c'est parce que la Syrie représente la quintessence de l'arabisme que tous ceux qui, de l'Atlantique aux rivages du Golfe, se réclament de l'héritage politique et spirituel de l'arabité, n'ont pas le droit de se taire et de détourner les yeux du massacre à huis-clos. Il ne doit pas y avoir d'équivalence possible entre les agissements des forces de sécurité syriennes et l'idée arabe. En faisant tirer sur son peuple de cette manière, avec une telle sauvagerie, Bachar El Assad s'est rabaissé au niveau de Zine El Abidine Ben Ali, de Hosni Moubarak, de Mouammar Kadhafi et d'Ali Abdallah Saleh. Il faut le dire clairement, sans faux-semblants : Bachar El Assad, Mouammar Kadhafi et Ali Abdallah Saleh ont perpétré des crimes contre leur peuple. Ces crimes doivent cesser. Immédiatement. Il faut les faire cesser.
Cela fait maintenant des décennies que les Arabes, dès qu'ils sont entre eux, pratiquent la politique de l'autruche. Le principe de non-ingérence a tenu lieu d'unique boussole dans leurs rapports. La Révolution arabe vient de rendre caduc ce principe de non-immixtion absolue dans les affaires intérieures d'un autre Etat arabe. Aujourd'hui, l'indifférence n'est plus permise. Car ce serait une faute morale, doublée d'une erreur politique.
Le «droit d'ingérence», théorisé par les puissances occidentales, a le plus souvent servi de justification morale aux entreprises impérialistes, et les Arabes, Etats et peuples confondus, en ont trop souvent fait les frais. Mais sommes-nous exempts de tout reproche? N'avons-nous pas donné des verges pour nous faire battre ? N'est-ce pas l'incapacité collective des Arabes et leur incapacité récurrente à résoudre les crises humanitaires frappant tel ou tel pays membre de la Ligue arabe qui ont rendu possible l'exercice de ce «droit d'ingérence» par des pays tiers ? Si la Ligue arabe avait su se montrer à la hauteur de ses responsabilités et à la hauteur des espoirs placés en elle par ses peuples au moment de sa création, jamais aucun de ses membres n'aurait eu à subir le droit d'ingérence occidental. En tant qu'Arabe, en tant qu'Africain, et en tant qu'ex-colonisé, il est désolant d'assister au spectacle quotidien des bombardements de l'Alliance atlantique sur la Libye. Cela évoque de biens amers souvenirs. Mais n'aurait-il pas été encore plus désolant d'assister sans broncher au massacre de milliers de civils innocents à Benghazi et à Misrata ? Encore une fois, c'est parce que les pays arabes ont été incapables d'imposer une zone d'exclusion aérienne et d'agir concrètement en faveur des révolutionnaires libyens que la France, l'Angleterre, les Etats-Unis, l'Alliance atlantique et le Qatar sont allés à la bataille, avec l'aval des Nations unies.
Nous ne pouvons pas continuer à raisonner comme si rien ne s'était passé depuis le 14 janvier. Les peuples arabes ont apporté un démenti cinglant et magnifique à tous ceux qui s'obstinaient à les dépeindre comme «culturellement étrangers» à l'idée de liberté. Ils ont prouvé leur maturité. Ils se sont réconciliés avec le mouvement de la civilisation. Ils aspirent, à l'instar des autres peuples, à la justice, à la dignité et à la modernité politique. Il leur appartient de définir chacun, en toute souveraineté, les formes de cette modernité. Mais il nous appartient à tous de faire en sorte que cette aspiration ne soit pas étouffée dans un bain de sang. Longtemps on a dit, pour se donner bonne conscience : les peuples arabes ont les dirigeants qu'ils méritent. C'était faux. Les peuples de Libye, du Yémen et de Syrie n'ont pas les dirigeants qu'ils méritent. Les Etats qui les «représentaient» ont confisqué une idéologie libératrice, l'idéologie arabe, et l'ont transformée en instrument d'oppression d'une brutalité inouïe.
La Ligue arabe doit tirer les enseignements de la Révolution arabe. En est-elle capable ? Est-elle capable de se hisser à la hauteur de l'événement ? Il faut le souhaiter. Ne risque-t-elle pas d'être paralysée par la règle du vote à l'unanimité, qui limite considérablement toute perspective de réforme ? On peut le craindre. Faut-il alors se résoudre à baisser les bras? Non. A situation exceptionnelle, réponses exceptionnelles.
Peut-être devrions-nous réfléchir à fonder une coalition arabe pour la paix. L'adhésion se ferait sur une base volontaire et la coalition réunirait des Etats arabes qui ne partageraient pas forcément les mêmes orientations politiques, économiques et sociétales, mais qui seraient tous également attachés aux standards minimaux des droits de l'homme. Ces Etats, démocratiques ou pas, s'astreindraient à ne pas tirer sur leurs peuples et à ne pas commettre de violations massives des droits de l'Homme. Des jeunes démocraties, ou des pays en transition vers la démocratie, comme la Tunisie, l'Egypte, le Maroc, la Jordanie, les Comores, des monarchies du Golfe, le Koweït, le Qatar, les Emirats, et d'autres encore, auraient naturellement vocation à intégrer cet ensemble.
Chaque pays, lors de son adhésion, prendrait l'engagement solennel, devant son peuple et devant ses pairs, à ne jamais user de moyens répressifs disproportionnés pour rétablir un ordre menacé par des manifestations. L'adhésion entraînerait l'obligation de se soumettre au jugement de ses pairs et d'en tirer les conséquences qui en découlent. Celles-ci iraient de la simple remontrance au déploiement d'une force arabe d'interposition et de protection des populations civiles. La création de cette coalition entraînerait celle d'une Force arabe de réaction rapide (Farr). Dotée de moyens militaires, afin d'être crédible et dissuasive, cette force aurait d'abord une vocation humanitaire. Et serait astreinte à la plus stricte neutralité. Chacun des pays de la coalition contribuerait à son déploiement, à la hauteur de ses moyens. Si un des pays en proie à de graves troubles refusait de se plier aux injonctions de la coalition et s'opposait au déploiement des brigades de la paix, il verrait son adhésion révoquée. Sa position, sur la scène arabe et internationale s'en trouverait alors considérablement fragilisée. En refusant d'obtempérer, il se placerait au ban des nations.
On pourrait aussi, dans un second temps, envisager un élargissement de cette coalition pour la paix à d'autres nations musulmanes limitrophes et partageant les mêmes idéaux humanitaires, comme la Turquie par exemple. Et on pourrait imaginer que les brigades de la Farr, dûment mandatées par la communauté internationale, puissent servir de force d'interposition dans des situations conflictuelles, à Gaza ou au Liban-Sud. Et ce, afin de faire respecter et garantir des cessez-le-feu précaires.
Ces idées doivent être discutées, abordées d'urgence au sein de la Ligue arabe ou en dehors. La Tunisie et l'Egypte, parce qu'elles ont impulsé la Révolution arabe, s'honoreraient à poser les jalons d'une telle alliance. Les Etats arabes ne doivent plus continuer à tolérer que des gouvernements massacrent leurs peuples en toute impunité.


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