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Le 24 juillet, un délai trop court pour élire une Constituante
Interview - Hamma Hammami, porte-parole du Parti communiste ouvrier tunisien (Pcot)
Publié dans La Presse de Tunisie le 07 - 04 - 2011

• Ce pouvoir n'a pas de légitimité et n'est pas issu de la révolution, bien au contraire
Comment évaluez-vous l'inflation des partis politiques. Est-ce que cela permet, selon vous, d'enrichir le débat ou l'appauvrir ?
Je pense qu'après plus de cinquante ans de dictature, cette inflation de partis politiques est tout à fait normale, voire saine tant les citoyens éprouvent un ardent désir d'exprimer leurs idées, de s'organiser en partis et en associations.
Voilà qui n'affranchit, cependant, pas le pouvoir de toute mauvaise intention. Toutefois, je pense que la prolifération des partis vaut mieux que la restriction ou l'absence de partis, car si on commence à s'engager sur la voie de la réduction des formations politiques, on ne sait pas quand cela s'arrêtera.
Pour notre part, nous avons toujours prôné le principe de la liberté de création de partis et d'associations d'autant qu'à nos yeux l'important c'est de promulguer une loi sur les partis qui sanctionne les vrais dépassements et crimes. Pour le reste, le peuple sera seul juge dans l'isoloir.
Comment, à votre avis, le citoyen pourra-t-il se repérer face à cette déferlante de partis afin de bien choisir et voter en connaissance de cause ?
C'est là l'une des raisons qui pousse le Pcot à demander le report des élections de l'Assemblée constituante du mois de juillet au mois d'octobre 2011, la tâche qu'elle aura à accomplir est colossale, capitale pour l'avenir du pays. Cette assemblée aura à élaborer le Destour (Constitution), et à statuer sur plusieurs questions essentielles telles que les systèmes politique, économique et social, la vie des partis, l'identité du pays (le 1er article de la Constitution), etc. Vous en convenez, donc, que l'élection de l'Assemblée constituante est d'une importance cardinale. Or, est-ce que les quelques mois qui restent d'ici le 24 juillet, date prévue des élections et décidée par le pouvoir, sans consultation, est suffisante afin que les citoyens puissent choisir les partis et/ou candidats en connaissance de cause‑? Je pense sincèrement que non.
D'autant qu'à partir du mois de mai et jusqu'à la fin de juillet 2011, les élèves du niveau bac en âge de voter, les étudiants et leurs parents, ainsi que les professeurs seront occupés par les examens.
De plus, Ramadan tombera cette année en plein mois d'août. Par conséquent, juillet sera le mois de tous les congés et mariages. C'est pourquoi nous pensons que le délai est trop court pour l'élection de cette assemblée dont dépendra le devenir politique, économique, culturel et social du pays.
A mon avis, les partis qui tiennent le plus à l'échéance du 24 juillet sont les «ex-Rcédistes» parce qu'ils craignent de voir les autres partis s'organiser davantage, outre qu'ils sont financièrement avantagés, et Ennahdha qui ne souhaite pas approfondir le débat sur des questions fondamentales telles que les libertés, les systèmes politique, économique et social, etc.
Ne craignez-vous pas que la prolongation de la période transitoire jusqu'à octobre 2011 ne crée un vide politique ?
Personne n'aime le vide politique, mais nous voulons des institutions politiques choisies par conviction, soit une vraie Constituante, une vraie Constitution qui incarnent la démocratie, les libertés, l'égalité, la justice, auxquelles aspirent la Tunisie révolutionnaire.
On vous prête l'intention de ne pas refuser d'éventuelles alliances avec les islamistes ?
Notre relation avec le mouvement islamiste a vu plusieurs étapes. Au commencement, les relations étaient tendues parce que cette formation adoptait des positions réactionnaires quant à la démocratie, aux libertés, aux droits de la femme, etc.
Ainsi, la différence et la lutte au niveau politique et pratique entre nos deux mouvements étaient assez intenses. Puis advint une deuxième étape, de droit, entamée dans les années 90, suite à la répression des islamistes et après l'inventaire de leur mouvement où ils ont révisé un bon nombre de leurs positions et credo. Durant cette période, il n'y avait pas eu d'alliance politique, mais nous étions contre la répression et nous avions demandé une amnistie générale.
Nous avions refusé toute collaboration avec le pouvoir contre les islamistes‑pour deux raisons‑: d'abord, celui qui veut barrer la route à un régime théocratique doit être à l'avant-garde de la lutte contre la dictature de Ben Ali pour frayer la chemin à une alternative démocratique et non pas à s'allier à lui pour soi-disant contrer l'islamisme.
La deuxième consistait à soutenir une démocratie où coexistent tous les mouvements — y compris l'islamiste — que d'avoir un régime despotique sous prétexte de contrer les islamistes.
Enfin, la 3e étape avec Enndhdha a débuté en 2005 après la grève de la faim de huit responsables de mouvements de l'opposition et de militants indépendants. Elle comprend deux phases‑: celle du collectif du 18 octobre réunissant Ennahdha, le Pcot, le PDP, le CPR, le Forum, les nationalistes et autres personnalités indépendantes tels Zouheïr Yahyaoui, Khemaïs Chamari, Ayachi Hammami, Samir Dillo, etc. Ce collectif n'était pas une alliance politique, mais un accord tactique autour de trois mots d'ordre : la liberté d'expression, la liberté d'organisation et l'amnistie générale. Mais en même temps, on avait décidé dans le cadre du forum du 18 octobre de discuter des questions essentielles comme celle des droits des femmes, en premier lieu, donc du Code du statut personnel, de la liberté de croyance en deuxième lieu et celle du rapport Etat-religion en troisième lieu.
Après trois années de discussion, nous avions élaboré sur ces questions fondamentales trois documents intitulés Notre voie vers la démocratie. Ces documents consacrent par écrit les principes communs sur lesquels on s'est mis d'accord‑: ne pas toucher aux acquis de la femme, le droit des Tunisiens à la liberté de culte et de conscience, le sens de l'Etat démocratique qui ne peut être qu'un Etat civil émanant de la volonté du peuple sur la base du respect des valeurs républicaines et des droits humains.
Cet accord a créé un climat sain, serein et positif favorisant l'activité politique. Les tensions entre les mouvements ont été atténuées au profit des aspects économiques et sociaux.
L'attention n'était plus focalisée sur les aspects idéologiques, mais sur les questions de liberté, de justice, d'égalité et de démocratie.
Aujourd'hui, le Pcot est allié aux forces de gauche qui travaille dans le cadre du Front du 14 janvier où sont représentées toutes les tendances de la gauche et non pas aux islamistes.
Rien ne laisse prévoir aujourd'hui qu'une alliance est envisageable avec les islamistes. D'abord, on n'est pas d'accord sur la date des élections, ensuite, parce que nous n'avons pas encore discuté des questions essentielles qui seront posées pour l'élaboration de la prochaine Constitution. Mais ce que nous souhaitons c'est que le mouvement Ennahdha respecte ses engagements du 18 octobre qui sont un Smig inaliénable et intouchable quelle que soit la nature du prochain gouvernement.
Croyez-vous justement qu'Ennahdha respectera ses engagements ?
Il n'y a pas de chèque en blanc en politique. Il faut rester toujours vigilant. Dans tous les cas, on luttera contre tous les partis qui oseront toucher aux libertés, au CSP, aux valeurs de la démocratie, etc.
Bref, on nous accuse de flirter avec Ennahdha, alors que nous n'avons fait aucune alliance. En plus, plusieurs parmi ceux qui nous accusent de flirter avec Ennhdha (Ettajdid, les Femmes démocrates) collaborent avec ce parti au sein de l'Instance supérieure et s'allient contre le Pcot concernant sa demande d'ajourner les élections de la Constituante.
On vous prête aussi des alliances avec les «ex-Rcédistes»…
Jamais, le Pcot ne peut s'allier avec les «ex-Rcédistes», pour la simple raison qu'ils étaient les oppresseurs du peuple.
Depuis le 14 janvier, votre mouvement ne cesse de revendiquer un contrôle sur l'action du gouvernement, alors qu'il est juste transitoire. Ne ferez-vous pas mieux de constituer un front consensuel avec les forces de gauche pour barrer la route à tous les extrémistes ?
Il est vrai que ce gouvernement est transitoire, mais cette période sera décisive, ce pouvoir n'a pas de légitimité et n'est pas issu de la révolution, bien au contraire. Or, c'est ce gouvernement qui prend les décisions concernant l'avenir et le devenir du pays. C'est pourquoi on exige la consultation et le consensus et une structure de contrôle sur l'activité du gouvernement afin d'éviter de faire perdre du temps au pays et au peuple. Ce qui a été le cas lors de la nomination des gouverneurs et des délégués. De plus, le gouvernement a délivré des autorisations à cinq partis qui sont des ex-Rcédistes, la police politique n'a pas disparu, l'administration et la justice n'ont pas changé.
Ainsi la bonne gestion de cette période transitoire est décisive pour l'avenir, notamment pour l'élection de la Constituante. Si la phase de transition est médiocre, le résultat sera tout aussi médiocre.
Il faut donc se mettre d'accord pour un plan d'action, qui ne réduise pas la révolution à une réforme de l'ancien régime. Ce qui nous dérange c'est que cette révolution, qui a également une dimension sociale, nécessite des mesures urgentes à prendre. Pourquoi, concernant la dette extérieure, ne pas élaborer un moratoire de 3 à 4 ans, comme en Argentine, afin d'éviter de payer au mois d'avril 410 millions d'euros sur les 577 millions d'euros destinés au remboursement de la dette extérieure. Ce qui représente six fois le budget de la santé. Autres exemples : le budget du ministère de l'Intérieur représente quatre fois celui de la justice, pourquoi ne pas le réduire?
On se demande aussi pourquoi la révision des prix de certains produits alimentaires annoncée par le président déchu n'a pas été appliquée, pourquoi ne pas annuler la dette des petits paysans et prendre des décisions urgentes concernant l'électrification des puits superficiels dans les régions, surtout à Sidi Bouzid‑? Enfin, pourquoi ne pas traiter et résoudre les problèmes de la propriété foncière et de la distribution des terres‑?
Ainsi, ce que nous souhaitons c'est de proposer une autre alternative que ce soit au niveau du Pcot ou du Front du 14 janvier. La seule alternative en l'absence d'instance qui contrôle le gouvernement c'est de s'appuyer sur la mobilisation populaire pour contrôler l'action du gouvernement et s'opposer à ses dérives.
Quelle est votre position concernant le sit-in de la Kasbah 3 ?
Nous considérons, sur le plan du principe, que le peuple a le droit de s'exprimer librement et pacifiquement, le pouvoir transitoire ne pouvant lui aliéner cette liberté. Nous avons toujours soutenu et parfois participé aux différents mouvements entamés ces dernières semaines, en l'occurrence les sit-in de la Kasbah 1 et 2 et si nécessaire nous participerons à d'autres.
Mais concernant le sit-in de la Kasbah 3, il semble improvisé, mal préparé et mal organisé.
Que pensez-vous du débat sur la sécularité (ilmania) et la laïcité ?
Tout le monde sait que le Pcot est pour la sécularité donc pour la séparation du religieux et du politique, en tant que garant des libertés de culte, de croyance et de conviction.
Cheikh Mohamed Abdou ne disait-il pas «ni religion dans la politique, ni politique dans la religion». Cette idée a été traitée par Saâd Zaghloul à travers le principe suivant : «La religion pour Dieu et la patrie pour tous».
L'instrumentalisation politique de la religion ne peut mener qu'au despotisme. Nous avons toujours défendu ce principe dans le parti ouvrier. Mais nous avons remarqué que ces questions de laïcité et de sécularité ont fait irruption, à un moment inopportun, créant un problème fabriqué de toutes pièces et non sans arrière-pensées.
Je pense donc qu'au lieu de nous chamailler sur de faux problèmes et des concepts vagues, il vaudrait mieux débattre de l'essence de nos vrais problèmes.
La nouvelle Tunisie que nous devons bâtir devrait être la Tunisie de la liberté de conscience et de conviction et cela ne se réalisera qu'en séparant le sacré du politique.
Je vous donne deux exemples qui montrent les aspects positifs et les bienfaits de la sécularité‑: pour fuir la persécution et la répression du régime dictatorial de Ben Ali, le chef islamiste d'Ennahdha, Rached Ghannouchi, s'est réfugié à Londres, en Grande-Bretagne, dans un pays occidental et laïc, tandis que Ben Ali le pseudo-laïc s'est réfugié en Arabie Saoudite, un régime théocratique par excellence.
Ainsi, alors que le premier cherchait la liberté dans un pays démocratique, le second est allé chercher la protection de despotes pour fuir la justice de son propre pays.
Votre parti se réclame de l'héritage marxiste-léniniste, peut-on continuer à croire à la dictature du prolétariat, à la violence révolutionnaire et à l'internationalisme socialiste?
Outre son appellation, notre parti se fonde sur une idée fondamentale : la justice sociale, la libération de l'homme de toute aliération idéologique, politique ou économique. Or, cette idée de justice restera toujours posée comme une aspiration tant que l'exploitation capitaliste existera. Et pour paraphraser Jean-Paul Sartre, je dirais que «le marxisme ne disparaîtra qu'avec la disparition du capitalisme». Actuellement, le Pcot lutte pour la réalisation d'un programme démocratique et populaire qui ne concerne pas uniquement les ouvriers, mais aussi toutes les catégories sociales, à l'exception de ceux qui ont pillé le pays et qui doivent être expropriés.
Afin de réussir notre programme économique et pouvoir l'appliquer, il faudrait commencer d'abord par faire de vraies statistiques en dégageant nos vrais besoins pour le développement du pays et la prospérité du peuple.
A cet effet, les richesses principales du pays comme l'eau, l'électricité, le phosphate, le pétrole, le ciment… doivent être nationalisées, car on ne peut pas les mettre entre les mains d'une poignée de privés nationaux ou étrangers. Mais afin de ne pas tomber dans la bureaucratie, nous sommes pour une gestion démocratique de ces richesses aussi bien par les instances élues que par d'autres qui les contrôlent directement. Car rien n'empêche la société civile de débattre des problèmes, de trouver des solutions et de les appliquer collectivement.
Actuellement, la contribution de l'industrie à l'économie du pays est de 29%, celle de l'agriculture est de 11% tandis que celle des services est de 60%. Vous voyez bien que le taux de contribution de l'agriculture est trop faible, d'où la nécessité d'une réforme agraire qui tienne compte des spécificités de chaque région. Le secteur artisanal, les petites et moyennes entreprises nationales lésées par le grand capital tant national qu'étranger, doivent également être développés afin d'accroître la richesse nationale et de garantir l'emploi ainsi que les droits des travailleurs.
Pourquoi, alors, continuez-vous à appeler votre mouvement parti communiste tunisien ?
Nous avons choisi cette appellation en 1986 au moment de la fondation du parti, nous avons tenu au terme communiste pour nous démarquer du Parti communiste tunisien (PCT) et donner une image autre du communisme que celle véhiculée par le PCT qui a commis d'énormes erreurs au cours de son itinéraire, notamment concernant les questions nationales, la relation avec le régime de Bourguiba (le soutien critique) et avec celui de Ben Ali.
En deuxième lieu, le communisme est, à nos yeux, une aspiration non point instantanée, mais d'avenir où la société sera gérée selon le concept «A chacun selon ses besoins». Ce qui exigera un développement monumental de la société sur tous les plans.
Dans l'histoire lointaine et contemporaine de la Tunisie, y a-t-il une figure intellectuelle ou politique dont se réclame votre mouvement ?
Nous nous voyons comme les continuateurs de plusieurs figures nationales tels Ali Ben Ghedahem, Béchir Ben Zdira, Taher Haddad, le philosophe arabe Ibn Rochd. J'ajouterais concernant les figures internationales les philosophes Marx et Engels
Quels moments à travers la littérature mondiale résume votre vision des choses ?
Trois moments de la grande littérature mondiale résument ma vision des choses : le héros de La condition humaine d'André Malraux quand il dit : «Il n'y a pas de dignité qui ne se fonde sur la douleur», une réplique dans Awled Haritna de Néjib Mahfoudh‑: «La peur ne t'évite pas la mort, mais elle t'empêche de vivre».
Enfin cette phrase du Vieil homme et la mer d'Ernest Hemingway : «L'être humain peut être détruit mais jamais vaincu».


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