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«Nous sommes à l'image d'un orchestre qui n'a pas joué ensemble depuis longtemps...»
Entretien avec: Noureddine Kridis, professeur de psychologie
Publié dans La Presse de Tunisie le 26 - 07 - 2011

Le 14 janvier marque aussi le jour où les Tunisiens ont pris la parole. La plupart ont libéré la voix, d'autres la plume. Noureddine Kridis fait partie des seconds. «Tout le monde éprouve le besoin de voir le «sens», où on va ? Est-ce la bonne direction maintenant qu'il n'y a plus de direction imposée ou unique ?...», écrit-il.
«En prenant la parole, nous avons la possibilité de donner sens à ce qui nous arrive, à ce que nous faisons. La reprise de la parole est une reprise de l'axe du temps, qui était préorienté sans notre volonté pour de longues années...En apprenant la parole, nous nous donnons la capacité de faire notre histoire, une histoire au sens où nous reconstituons le sens de ce qui nous arrive», explique-t-il.
Professeur de psychologie, Noureddine Kridis est de ceux qui ont exploré à chaud «les peurs et les démons», «la créativité et les négociations» de la révolution tunisienne. Entretien.
- Comment la psychologie fait-elle la lecture de la révolution tunisienne‑? La révolution est-elle un traumatisme ou une thérapie ? Le dictateur est-il, quelque part, un père ? Dans ce cas, cela fait quoi pour un peuple de chasser le dictateur et d'assister au grand déballage de sa «monstruosité» cachée?
La révolution tunisienne est l'annonce de la fin d'une longue nuit pour tout un peuple, et d'une longue descente aux enfers qui n'en finissait pas. Longtemps, autour d'un café et avec des amis amers, l'on avait pour ultime sujet de discussion «a-t-on touché le fond?» L'événement du 14 janvier est par conséquent la délivrance de tout cela. Il apporte clairement une rupture : la volonté du peuple de faire son histoire et de célébrer la vie. Longtemps, il n'y avait que l'ombre de la mort qui rôdait, Thanatos était le maître à bord et sa mission était de détruire la vie dans ce pays. Les Tunisiens étaient des pseudo-vivants, et parmi les organes valorisés, il n'y avait que le tube digestif qui fonctionnait. C'est ce qui explique que la révolution a été portée par les jeunes, les porteurs de la vie.
Quant au dictateur déchu, ce n'était pas un père. La place de celui-ci était déjà occupée et l'est encore par «Bourguiba». Lui, c'était comme un beau-fils de Bourguiba, ou un fils adoptif de la dernière heure. On connaît la suite qui était en principe «prédictible». Quelqu'un qui trahit son père adoptif, ne peut que trahir ses frères plus tard. C'est ce qu'il a fait exactement. Les Tunisiens étaient trahis et abusés, leur confiance bafouée et leur dignité cassée. Je comprends que les Tunisiens demandent de le juger sur une accusation centrale : la trahison suprême. Aujourd'hui, le déballage de sa «monstruosité» n'est qu'à la mesure de cette trahison.
- Au matin du 15 janvier, nous avons imaginé un pays réapproprié par son peuple, nettoyé, embelli, replanté, solidaire… Aujourd'hui nous sommes devant un pays convoité entre politiques, idéologies, occupations abusives, constructions anarchiques et commerces illégaux… à qui en accapare le meilleur morceau … Y a-t-il une explication ?
Comme tout changement, il porte ses propres illusions et ses propres déceptions, la révolution est l'irruption d'un jour : le 14 janvier 2011. Elle condense l'imaginaire d'un peuple et son désir d'en finir avec cette longue nuit qui semblait ne jamais finir. Evidemment la révolution ne peut pas durer dans le temps. La démocratie remplace l'irruption d'un instant par le travail incessant et appliqué de la régulation sociale. La société gardera désormais le contrôle de son fonctionnement et son consentement n'est jamais acquis pour tout et indéfiniment. Nous sommes en train d'apprendre cette dynamique régulatrice basée sur la logique des pressions, des concessions, des compromis, des stratégies d'alliance, des coalitions pour peser, orienter, gagner momentanément la confiance des gens... Cette cacophonie actuelle est à l'image d'un orchestre qui n'a pas joué ensemble depuis longtemps et qui est de surcroît sans feuille de partition et je peux ajouter sans chef d'orchestre ! L'extrême fébrilité de la société, les dérapages en tous genres, les dépassements, les conflits et les règlements de comptes, la recherche de la meilleure stratégie et de la meilleure position, tout cela s'explique par la reprise en main des affaires de la société par la société là où elle a été laissée le 6 novembre 1987. Le père était mourant, et un fils adoptif a abusé, usurpé et confisqué le pouvoir, en faisant miroiter «le changement». Aujourd'hui, les fils de Bourguiba sont devenus «les enfants de la République», et donc il y aura nécessairement une lutte «fratricide», qui nous permettra de devenir des «citoyens» responsables, se chargeant des affaires de la Tunisie à tour de rôle, et en vertu de nos compétences et à la lumière de notre vision de la société.
- Dès le 16 janvier, les Tunisiens connus (intellectuels, artistes, journalistes) se sont massivement rués sur les plateaux télé, se confessant individuellement un peu comme sur un divan. Les célèbres inconnus ont fait des sit-in de reconnaissance ou de revendication en pleine rue. Qu'est-ce qui pouvait expliquer, chez tous, ce passage soudain du sentiment collectif (superbement exprimé le 14 janvier) à l'expression la plus étroite de l'ego ?
Les intellectuels, les artistes et les journalistes ont été déstabilisés comme tous les Tunisiens, les premiers jours de la révolution. Ils ne savaient pas ce qu'ils étaient en train de vivre, c'est ce qui explique le fusionnel des premiers jours, car le fusionnel est rassurant et consolidant du premier pas fait et qui était inespéré ! Les intellectuels ne pouvaient pas garder cette position longtemps, car il a fallu comprendre, analyser, donner du sens. Tous n'ont pas fait ce travail difficile de créativité au service du collectif. La plupart ont recouru à des choses connues pour expliquer l'inconnu. Et en l'absence d'un engagement dans un travail difficile d'analyse sur notre révolution, la plupart des intellectuels se sont adonnés à des approches approximatives, «impressionnistes», dans lesquelles l'histoire personnelle se doit de rejoindre l'histoire collective. Les sentiments de fierté d'appartenir à ce peuple et d'assister à ce pan de l'histoire et la détresse dans laquelle ils étaient plongés, source d'impuissance et de déprime se mélangeaient. Aujourd'hui, les intellectuels après avoir presque subi la révolution, doivent reprendre leur vrai travail critique et d'analyse au service de cette vigilance nécessaire à toute démocratie et à toute liberté. Et ils doivent contribuer au développement de l'intelligence dans notre pays. Une belle idée vaut un puits de pétrole. Je suis heureux de découvrir autant de belles plumes et d'analystes tous les jours dans la presse quotidienne, et il faut que ça continue, qu'ils en tirent un plaisir et un bénéfice personnel, je n'ai rien contre cela. Au contraire, c'est une façon de réhabiliter le débat d'idées, le statut de lecteur, la position de la science et de la connaissance, et d'instaurer la valeur du «savoir», si chère aux familles tunisiennes et malheureusement bafouée pendant ces deux dernières décennies.
- Les Tunisiens n'ont pas eu le temps de célébrer leur révolution, ni encore de l'esthétiser, d'en tirer des valeurs et des leçons… La révolution tunisienne a-t-elle trop précocement cédé le pas à l'expérimentation de la démocratie ?
Il ne faut pas sous-estimer le long et fastidieux travail en amont de résistance et de création réalisé par les artistes tunisiens, les poètes, les écrivains et hommes de théâtre, les essayistes, et les hommes de science. La liste est longue, et il faudra un jour leur rendre hommage. Cette liste n'est pas creatio ex nihilo, elle remonte au moins à deux siècles : déjà Kheireddine Pacha, Ahmed Ibnou Abi Dhiaf, Tahar Ben Achour, en ne citant que ceux-là parmi les réformistes tunisiens, ont commencé le travail de réflexion sur les causes de notre retard culturel par rapport à l'Occident. Donc, la joie révolutionnaire n'est pas observable, car le cycle dépressif a été trop long et le corps social a perdu les liens et les outils pour célébrer la révolution. Il est en train de se soigner, de se souvenir, de se remettre à marcher, à penser et à être. Le sentiment de soulagement, de bannissement de la peur c'est déjà le premier acte de cette célébration, et il ne faut pas oublier les démons du passé qui continuent à hanter les esprits. Nous pensons que les années à venir verront émerger toutes ces valeurs, y compris les valeurs esthétiques. Tout cela demande du temps, des efforts, de la persévérance. Mais cela en vaut la peine.
- Dès le premier gouvernement provisoire, les dirigeants du pays ont brandi la menace du vide politique et de l'insécurité pour restaurer l'autorité de l'Etat. Que représente le vide politique et sécuritaire pour un peuple‑? Ce dilemme aurait-il participé du «sevrage» de la révolution ?
Poser le cadre est la priorité du gouvernement provisoire. La réorganisation de la vie sociale passe par l'apaisement et le rétablissement de la sécurité. Rien ne peut se faire sans ce «cadrage» nécessaire, qui montre le gouvernement dans une position haute et rassurante, et qui installe le sentiment de sécurité qui est le nerf de toute relance économique et sociale. De ce point de vue, le gouvernement provisoire a fait de son mieux. Son dilemme est que les citoyens risquent de le disqualifier car ils refusent d'être traités selon un modèle qui rappelle les anciens temps de la dictature. Tout se passe comme s'il y avait un décalage entre les attentes des gens et le mode de fonctionnement du gouvernement provisoire. Nous pensons qu'il y a là une tension normale entre ces deux logiques temporelles basées sur «Pourquoi attendre‑?» et «Nous avons besoin de temps». La sortie de crise a été facilitée par la fixation d'une date : le 23 octobre 2011, date des élections de la Constituante.
- Pensez-vous que, contrairement à la dictature qui développe la paranoïa et aseptise systématiquement la rue, la démocratie requiert une dose minimale d'insécurité et jusqu'où ?
Oui, le mal fait partie du bien, et les humains sont la seule espèce dont les membres peuvent faire du mal à autrui sans aucune raison. Les scientifiques n'ont pas résolu cette énigme. La violence, l'agression font partie de l'histoire et des gènes de l'humanité. Depuis l'origine des temps, on n'a pas trouvé mieux que la loi pour protéger les humains d'eux-mêmes. Les démocraties n'étant pas un mode de gestion parfait, elles partent de cette donnée incontournable et visent à réduire au maximum cette tendance à la destruction, par l'éducation, par la morale citoyenne, par le règne de la loi. Nous sommes en pleine actualité mondiale. Ce qui s'est passé malheureusement en Norvège est en rapport avec cette question de dose minimale d'insécurité. Nous devons apprendre à vivre ensemble. C'est ça ou rien. Comme le souligne le psychanalyste français S. Tisseron dans son dernier ouvrage en parlant de «l'être ensemble», la nécessaire «empathie» ou la mort de notre espèce...


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