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Le cinéaste du détail
L'entretien du lundi : Rafik Omrani
Publié dans La Presse de Tunisie le 30 - 04 - 2012

A partir du moment où quelqu'un sait ce qu'il veut, rien ne peut l'arrêter. Le jeune Rafik Omrani a choisi le cinéma pour s'exprimer. Ambitieux et rêveur, il a surtout le regard dirigé vers les détails, qu'il considère comme sa signature. Cela ne l'empêche pas de chercher, toujours plus loin, son instinct comme guide. Animations, fictions, documentaires, et puis un premier long-métrage, «Fallega 2011», pour illuminer un petit coin sombre de ce qu'on appelle, à tort ou à raison, révolution. Et la sincérité du propos paye. Ce film est un événement en Tunisie, il l'est encore plus dans les festivals internationaux (Marseille, Tokyo, Prague, Al Qods, Amman, Hollywood...) où il a décroché pas mal de prix, dont celui de la meilleure première œuvre au festival international du cinéma méditerranéen de Tétouan. Interview.
A quel moment as-tu su que tu voulais devenir cinéaste et pourquoi?
L'envie de faire du cinéma, je ne peux pas répondre à quel moment je l'ai eue, exactement. J'ai toujours été dans les ciné-clubs, pour enfants puis pour adultes. En tout cas, la décision de fabriquer des films est venue à la fin de mes études en marketing. C'était une période de tâtonnement où je me suis essayé à plusieurs formes d'expression (la photographie, la peinture...) et c'est au moment où j'allais intégrer le monde du travail que j'ai compris que je voulais faire autre chose : du cinéma. C'est devenu pour moi un besoin essentiel, celui de m'exprimer. Le cinéma que j'essaye de faire est un cinéma très lié à mon quotidien en tant que citoyen et à la réalité d'un peuple dont je fais partie.
Quelles difficultés un jeune cinéaste rencontre-t-il en Tunisie?
Il y a tout d'abord les difficultés institutionnelles. A mes débuts, il y a quelques années, je n'avais pas d'encadrement. J'ai appris le cinéma en faisant mes films. On dit d'ailleurs : «la meilleure école de cinéma, c'est de faire son film». En plus, en tant qu'indépendant, je n'avais pas de statut et je ne pouvais donc pas obtenir une autorisation de tournage. Cette dernière réalité n'a, hélas, pas changé aujourd'hui. Il y a également une difficulté sociale et culturelle, dans le sens où ce sont parfois les gens qui t'empêchent de travailler. J'ai pu le vivre en 2008, où j'ai filmé 40 heures de rushes dans la Cité Ettadhamen. Les gens avaient peur de la caméra. Ils percevaient l'acte de filmer comme du voyeurisme. Une caméra attirait facilement l'attention à cette époque-là. Cette perception de la caméra a changé aujourd'hui et les gens deviennent de plus en plus habitués à sa présence. Mais c'était pour moi une très bonne formation, dans le sens où j'ai beaucoup découvert sur le rapport au corps et à la caméra. En l'absence de moyens techniques, surtout, cela m'a appris à filmer discrètement, tout en étant exigeant avec moi-même. L'absence même de caméra a, à un certain moment, déterminé mes choix et je me suis tourné vers le cinéma d'animation, étant également passionné de dessin, pour pouvoir faire des films.
Dans le contexte présent, la difficulté essentielle concerne la distribution. Aujourd'hui, on peut faire des films avec peu de moyens. Le numérique a facilité l'accès à l'image. Avant, la barre de l'entrée au secteur était très haute pour les jeunes cinéastes, qui n'étaient pas jugés d'après leur talent, mais selon leurs relations. Aujourd'hui, cette barrière a diminué. Le domaine est envahi par les jeunes (les indépendants, les diplômés des écoles de cinéma, les membres de la Fédération tunisienne des cinéastes amateurs...), qui s'imposent avec leurs films, même dans les festivals internationaux. Mais leurs films sont encore condamnés, car même s'ils ont su créer un mécanisme de production parallèle, ils n'ont pas accès à la distribution.
Quelles sont, selon vous, les réformes urgentes à apporter dans le secteur cinématographique?
Je vais encore parler de distribution, car ce problème fait que le cinéma est condamné en aval, puisqu'un film est destiné à être vu dans les salles de cinéma. Il y a, selon moi, deux solutions possibles : emmener le cinéma aux gens en multipliant les manifestations et festivals cinématographiques. C'est une solution qui existe déjà, mais qu'il faut favoriser dans les régions intérieures et dans les villages. La deuxième solution est d'envahir les salles de cinéma, d'y amener les jeunes des écoles et des lycées. Il faut imposer l'application de la loi aux gestionnaires des salles. Les salles de cinéma sont de plus en plus rares et les infractions qui consistent à les transformer en commerces ou autres sont très nombreuses. Il faut également permettre aux jeunes et aux associations d'exploiter les salles.
Dans ce sens, il y a un projet d'exploitation des salles de projection des maisons de la culture pour distribuer les films tunisiens. Qu'en pensez-vous?
Je ne suis pas pour ce projet, car il s'agit là d'un circuit culturel, différent du circuit commercial des salles de cinéma. C'est là une solution de facilité. Je vais poser le problème autrement : pourquoi est-ce que les gens vont voir les films pendant les festivals et pas lors de leur sortie commerciale? La télévision n'est pas complice. Elle n'assure pas la promotion des films tunisiens. De leur côté, les cinéastes ne font pas des films pour le public, mais pour les festivals. Il faut varier les sujets et toucher les gens. Les décideurs ne croient pas assez dans le film tunisien. Ils ne croient pas dans le documentaire, alors qu'il attire de plus en plus de public. Il faudrait un bon diagnostic pour arriver aux bonnes solutions. Pourquoi la télévision ne passe-t-elle pas les bandes-annonces des films tunisiens à leur sortie, pour encourager à aller les voir? Au final, la question est de savoir si l'Etat considère le cinéma comme un secteur essentiel et un besoin vital, tout comme la santé et l'éducation, ou pas.
Croyez-vous que ces propositions aboutiront à une «réconciliation» entre le public et le cinéma en Tunisie?
«Réconciliation» serait trop dire. Dans beaucoup de longs-métrages de fiction tunisiens, le problème est lié au mécanisme de production. Les bailleurs de fonds vont orienter le film, en imposant un cahier des charges ou en finançant des thèmes plutôt que d'autres. Il faut que l'auteur favorise son immunité intellectuelle. D'un autre côté, pendant des décennies, l'école tunisienne a été appauvrie, puisque l'éducation culturelle et cinématographique, en particulier —basée sur l'apprentissage—, est absente, d'où un public non éduqué à l'image et incapable d'analyser un film. Ce public a été formaté par les téléréalités et les feuilletons. Si un film sort de ce contexte et de ce type d'attentes, il n'est pas compréhensible pour eux. Personnellement, je me lance le défi de faire un cinéma où le réalisateur s'identifie, tout en touchant le public et tout en étant assimilé par lui. Ce qui peut marcher, ce sont les films «simples». Dans cette génération de jeunes qui a commencé à «creuser», il y a beaucoup de cinéastes prometteurs, qui créent une image qui leur ressemble.
Parlez-nous de votre parcours cinématographique...
En 2008, j'ai monté «Kharmouj», une animation d'une durée de 3 minutes, «Amour névrosé», une animation de 2 minutes, «...de bon pied», une fiction d'une minute et «Si ... jamais», un documentaire de 7 minutes. Je considère ces petits films comme des exercices mais «Kharmouj» a constitué un tournant. Ce film incarnait, pour moi, le défi de faire du cinéma, ce qui est une révolte en soi. Une autre expérience marquante a consisté en la réalisation de «Ali weld soltana», une fiction de 13 minutes, dans le cadre de la manifestation «10 courts pour une cause» en 2010. C'était l'expérience du cinéma professionnel, où j'ai travaillé avec une vraie équipe et avec les contraintes du professionnel. La découverte de ce monde, avec toutes ses possibilités, mais ses contraintes et ses difficultés aussi, m'a appris à être ferme et exigeant avec moi-même, afin de mieux affronter les autres. Dans la même année, j'ai réalisé une animation de 10 minutes, «La poule de Saba». Puis, en 2011, est né «Fallega 2011», un documentaire de 52 minutes à propos du premier sit-in de la Kasbah. Il vient de décrocher le prix de la meilleure première œuvre au festival international du cinéma méditerranéen de Tétouan et il continue sa tournée dans les festivals.
Comment est venu le projet «Fallega 2011»?
Tout comme la révolution, l'idée de ce film est venue totalement à l'improviste, à un moment où je ne me croyais pas capable de filmer, mais ça a donné l'œuvre la plus marquante de mon parcours, jusque-là. Les événements pré et post-14 janvier ne m'ont pas donné envie de filmer, parce que je ne suis pas un étranger à ces événements. Ils me concernent au plus profond de moi-même. Je ne pouvais donc pas prendre le recul nécessaire pour filmer. Quant à «Fallega 2011», je le mets dans le cadre d'un devoir, c'est peut-être là le secret de sa réussite. Je m'attendais à ce que le sit-in échoue et soit réprimé de la manière dont il l'a été. Tout a été fait pour que le passage des sit-inneurs finisse aux oubliettes, comme cela a été le cas pour les Fallegas de l'indépendance. Face à cette mémoire en péril, je me suis senti responsable en tant que jeune cinéaste d'agir. C'est après tout une révolution des jeunes et c'est à eux de l'assumer. Assumer ma part de responsabilité n'était autre que par l'acte de filmer. Ce mouvement populaire, condamné à être oublié avant même d'aboutir, est né d'un fort sentiment d'injustice et de persécution chez ces gens, venus à pied depuis le sud de la Tunisie, à la recherche de reconnaissance et d'attention. Le moins que je pouvais leur offrir était cette attention, malgré le peu de moyens techniques dont je disposais.
Cinématographiquement parlant, la révolution peut être considérée comme un océan. Comment avez-vous choisi votre vague?
A chaque fois qu'il y a une manifestation ou un événement, des gens me disent que je devrais filmer, mais ce n'est pas ainsi que cela se passe. Je ne suis pas journaliste, je fais du cinéma. C'est avant tout une question d'instinct régi, il est vrai, par mes tendances et mes convictions, qu'elles soient politiques, sociales ou culturelles et par ma position par rapport à ce que je vais filmer. Si je ne suis pas impliqué dans le sujet du film, je ne saurai pas communiquer par l'image avec mes sujets. D'ailleurs, parmi les commentaires qui m'ont le plus ravi il y a celui du réalisateur Jilani Saâdi qui a dit : «ce réalisateur aime ses personnages». C'est tout à fait vrai et cela devrait être le cas, même si je vais filmer des salafistes avec qui je ne suis pas du tout d'accord. Il s'agit d'une relation de confiance que le réalisateur doit réussir à instaurer avec ceux qu'il filme.
Cet instinct pour «Fallega 2011», comment l'avez-vous transformé en écriture cinématographique?
Je suis parti d'un axe précis : faire du film un devoir de témoignage et j'ai choisi de miser sur le détail. Je suis donc allé filmer les détails du sit-in, convaincu que les gens qui étaient contre l'étaient par ignorance des détails (l'âge des sit-inneurs, leur accent, comment ils passaient la journée...), une ignorance exacerbée par la déformation médiatique des faits. C'est ainsi que je me considère comme un cinéaste du détail. La deuxième étape était l'écriture par le montage, pendant laquelle j'ai demandé l'avis d'un critique, d'un cinéaste et j'ai surtout tenu compte des avis de simples spectateurs, non initiés, auxquels j'ai montré les images du film à chaque étape du montage. Je suis donc parti du public et j'ai opté pour une démarche interactive. Cette étape de réécriture a d'ailleurs duré plusieurs mois, pour arriver à la version de 52 minutes. Mais même là, et même après les premières projections, je n'étais pas sûr d'avoir un film. Ce doute et cette hésitation représentent l'énergie qui alimente le désir de faire des films.
Comment expliquez-vous le succès de «Fallega 2011»? Et qu'est-ce que cela représente pour vous?
Je préfère répondre par le feed-back des gens. Ils parlent toujours de sincérité, là où le film passe. Ma plus grande joie vient de ceux qui ont changé d'avis sur le sit-in, après avoir vu le «Fallega 2011». Cela veut dire que j'ai réussi à toucher l'humain en eux. Dans beaucoup de festivals étrangers, on a trouvé que le film montrait la révolution sous un angle différent. C'est vrai que peu de films sur les révolutions arabes ont réussi à surprendre les spectateurs. Quant à moi, j'insiste sur la sincérité du propos, et sur sa subjectivité. J'ai décrit la réalité telle que je l'ai vue et telle que je l'ai sentie. C'est une double réussite pour moi que de voir le film sélectionné et primé dans plusieurs festivals internationaux. D'un autre côté, je ne considère pas que j'ai réussi, parce que le film n'a pas affecté la rue autant que je l'espérais. J'y affirme qu'un crime a été commis à l'égard de ces sit-inneurs et que l'enquête qui a été ouverte n'a toujours pas abouti, mais ce n'est pas ce que retiennent les gens. Ce n'est peut-être pas le rôle d'un film, mais par rapport à mon objectif de départ, celui d'apporter un témoignage, je considère que le mien n'a réussi qu'en partie à atteindre son but.
Quels sont vos futurs projets?
J'ai filmé en avril 2011 en Tunisie, en Libye et en Egypte, pour un documentaire qui n'est pas encore en montage. Son titre provisoire est «Ballade révolutionnaire». J'ai également à l'état de projet un documentaire sur la troupe musicale «Les Colombes» qui attend d'être monté. Il ne s'agit pas pour moi du nombre de projets, mais de la manière dont ils vont être réalisés et des conditions dans lesquelles ils le seront. J'espère le faire avec davantage de moyens qu'auparavant, sans pour autant faire de concessions. L'énergie et la volonté ne suffisent malheureusement pas, si l'on veut être concurrentiel au niveau mondial..


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