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Sécurité et souveraineté alimentaire en Tunisie (I) : Trois questions fondamentales pour relever les défis de l'avenir
Opinions
Publié dans La Presse de Tunisie le 25 - 02 - 2013


Par Ali FERCHICHI *
La montée des prix des denrées alimentaires, notamment celles importées, est en partie responsable de difficultés budgétaires telles que la hausse de l'inflation et l'augmentation des déficits commerciaux. Les gouvernements réagissent à ce fléau en appliquant des mesures destinées à atténuer les effets de l'inflation, dont notamment l'accroissement des dépenses publiques pour les subventions à l'alimentation (en Tunisie, la subvention alimentaire a atteint 1,6 % du PIB en 2010).
Il existe un lien étroit entre l'accroissement des prix alimentaires et les troubles politiques. L'histoire nous apprend que l'augmentation du prix des vivres a souvent provoqué de l'agitation politique (Tunisie, 1978). Les tentatives de réduction des subventions à l'alimentation sur recommandation des programmes de réforme économique du FMI et de la Banque mondiale ont occasionné des émeutes dans plusieurs pays (Egypte, Maroc, Tunisie, Jordanie, etc.). En fait, la pauvreté est sensible à la moindre augmentation du coût de la vie, et même des chocs relativement mineurs sont susceptibles de faire basculer beaucoup de personnes dans la pauvreté. Bien entendu, le débat sur les futures stratégies et politiques d'amélioration de la sécurité alimentaire en Tunisie est lié à un débat plus élargi sur le programme de développement dans son ensemble, mais on tentera dans cet article de traiter ce débat à travers trois questions fondamentales, à savoir : Quels défis à relever pour l'accroissement de la production agricole et l'amélioration du système alimentaire? Peut-on améliorer la production agricole en Tunisie ? Entre sécurité et souveraineté alimentaire, quelle politique privilégier ?
Quels défis à relever pour l'accroissement de la production agricole et l'amélioration du système alimentaire ?
Plusieurs facteurs menacent notre sécurité alimentaire. Ils sont à la fois mondiaux, régionaux, et spécifiques à notre pays. Relever ces défis revient à définir un ensemble d'éléments stratégiques, que j'énumère ci-dessous.
1. Promouvoir la croissance durable et utiliser les ressources naturelles de manière raisonnée en préservant la base de production des denrées alimentaires, en assurant la gestion durable des terres, en réagissant à la perte de biodiversité, en promouvant les énergies renouvelables, en développant pleinement le potentiel des zones rurales, en améliorant des pratiques à faible impact telle que l'agriculture biologique et en multipliant les mesures incitatives pour favoriser une gestion durable de l'eau, des sols, des forêts et des parcours. Il fallait éviter que des espèces soient menacées d'extinction ou arrivent sous le seuil de ce qui est nécessaire pour assurer un bon fonctionnement des écosystèmes concernés. Les décideurs pourraient mettre fin aux subventions encourageant des pratiques non durables, et adopter des mesures incitant à une gestion durable des ressources naturelles. Fallait-il noter que les pratiques culturales destructrices se traduisent par une importante érosion qui affecte trois millions d'hectares (22% de la superficie du pays) et génère un envasement important des barrages.
2. Atténuer l'instabilité croissante de la production liée à la variabilité climatique, il est urgent de renforcer les systèmes de collecte, de stockage régulateur et de valorisation post-récolte. Actuellement, un pourcentage considérable des récoltes des céréales et des fruits et légumes est perdu faute de moyens de stockage adéquats.
3. Œuvrer pour un équilibre territorial. L'agriculture reste cependant un moteur essentiel de l'économie rurale dans la plupart des régions du pays et est à l'origine de traditions locales et de l'identité sociale. La vitalité et le potentiel de nombreuses zones rurales restent étroitement liés à la présence d'un secteur agricole compétitif et dynamique. De plus, l'agriculture crée des activités économiques étroitement liées à l'industrie agroalimentaire et au commerce. Fallait-il ajouter que les petits agriculteurs, censés nourrir les populations grâce à leurs productions, se retrouvent paradoxalement les premières victimes de la faim.
4. Préserver durablement le potentiel de production alimentaire et réduire la situation de pauvreté en aidant les communautés agricoles qui fournissent des denrées alimentaires variées de qualité et de valeur, et ce, en assurant la viabilité des collectivités rurales pour lesquelles l'agriculture constitue une activité économique importante.
5. Aider les petits producteurs à s'organiser en coopératives et syndicats, afin de renforcer leur position dans les chaînes alimentaires et de les ériger en interlocuteurs des gouvernements dans la définition des programmes de soutien qui sont censés leur bénéficier
6. Favoriser la croissance inclusive en développant les marchés et les emplois locaux, et en soutenant le revenu des agriculteurs afin de maintenir une agriculture durable dans l'ensemble du pays. Contribuer au revenu agricole et limiter ses variations, en rappelant que la volatilité des prix et des revenus, tout comme les risques naturels, sont plus importants que dans la plupart des autres secteurs, et que le revenu des agriculteurs et la rentabilité sont inférieurs en moyenne à ceux constatés dans le reste de l'économie. Mais, par-dessus tout, les agriculteurs doivent être récompensés pour leur travail par des prix justes et équitables pour leurs produits.
7. Soutenir un système alimentaire durable qui garantit le droit à l'alimentation, respecte le principe de la souveraineté alimentaire, et permet à tous, partout dans le pays, de disposer d'une alimentation saine et suffisante à un prix accessible. Tous les acteurs de la chaîne alimentaire et les autorités doivent contribuer à réaliser un tel système alimentaire durable. Actuellement, et pour certaines catégories sociales, se nourrir suffisamment et sainement devient une mission difficile.
8. Mieux réfléchir la promotion continue d'une agriculture d'exportation. Dans le secteur agricole, les organisations internationales recommandent l'abandon de la production locale de céréales, de produits laitiers et de viande au profit des cultures arbustives, de légumes et de fruits, qui favorisent une utilisation plus efficiente des ressources en eau et peuvent être en partie destinées aux marchés d'exportation, ce qui rend le pays très vulnérable à la volatilité des changes et aux flambées des prix sur les marchés internationaux. Cette tendance peut être inversée par la mise en place de stratégies nationales pluriannuelles, destinées à rétablir une agriculture vivrière efficace.
9. Assurer une meilleure intégration dans les marchés alimentaires mondiaux et atténuer les effets de la volatilité des prix des denrées de base sur les marchés internationaux. En 2007 et pendant la première moitié de 2008, les prix des produits alimentaires ont flambé et ont atteint des niveaux record pendant la première moitié de 2011, et devraient rester élevés dans un avenir prévisible. Même si le pays accroît considérablement sa production alimentaire locale, il aura toujours besoin d'importer une partie des vivres qu'il consomme, en particulier les céréales. Différents moyens peuvent permettre de réduire leur exposition aux marchés internationaux et à la volatilité des prix des aliments importés. Il s'agit de constituer des stocks virtuels d'aliments au lieu de stocks matériels. On peut utiliser des instruments financiers pour créer des stocks virtuels, par exemple des contrats à terme ou des contrats d'options.
10. Stopper les acquisitions foncières de grande envergure par des investisseurs étrangers. Il s'agit, en fait, de nouvelles pratiques internationales dans le secteur de l'investissement agricole. À ce jour, plus de 40 millions d'hectares (dont 20 millions rien qu'en Afrique) ont changé de main ou sont l'objet de négociations. Or, ce processus d'accaparement des terres vise à faire disparaître l'agriculture paysanne et non à l'améliorer, ce qui tend à fragiliser encore la souveraineté alimentaire des pays ciblés par cette pratique.
11. Œuvrer pour une croissance intelligente et utiliser les biotechnologies comme moyen pour satisfaire la demande en nourriture. La science et la technologie devraient assurer que, non seulement l'agriculture fournisse de la nourriture, mais qu'en plus elle remplisse des fonctions environnementales, sociales et économiques, comme atténuer le changement climatique et préserver la biodiversité. L'accent doit porter sur les besoins des petites exploitations agricoles. Il s'agit d'améliorer les moyens d'existence des ruraux, de donner plus de poids aux acteurs marginalisés, de préserver les ressources naturelles, de mieux faire fructifier les écosystèmes, de prendre en compte diverses formes de savoir et de garantir aux produits agricoles un accès équitable au marché.
12. Faire profiter l'agriculture des connaissances traditionnelles. Bon nombre d'innovations efficaces sont développées au niveau local, sur la base des connaissances et compétences des communautés locales plutôt que sur la base de la recherche scientifique formelle. Les connaissances locales et traditionnelles se sont développées avec succès dans plusieurs domaines de l'agriculture. Des efforts sont nécessaires pour archiver et évaluer les connaissances des populations locales et pour protéger celles-ci.
13. Accélérer la fourniture de biens publics tels que les services de vulgarisation agricole ou la construction de routes reliant les agriculteurs aux consommateurs urbains, ou bien la généralisation de la modernisation des systèmes d'irrigation.
14. Freiner la tendance au morcellement des terres par des mesures incitatives et par l'encouragement au regroupement des terres agricoles.
15. Faciliter l'accès aux crédits pour les petits et moyens exploitants.
*(Institut national agronomique de Tunisie — INAT)


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