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Dans le tumulte, la norme
Journée Mondiale de la Liberté de la Presse - JT de Wataniya 1

Comment l'information télévisée rend-elle compte des contradictions de la société tunisienne deux ans après les débuts d'un processus erratique, fait d'avancées et de déceptions, de rancœurs et de violence, de sang, de larmes, et de silences assourdissants ?
Dans ce beau désordre, le journal télévisé (JT) de Wataniya 1 poursuit son inlassable travail de reconstruction de la réalité sous le prisme de la normativité : non pas le monde tel qu'il est, ou tel que je le vois, mais le monde tel que je veux qu'il soit. Démonstration en trois temps.
L'actualité présidentielle par effraction
C'était la semaine du poids des mots : un hommage appuyé au Qatar qui tourne à la menace, un livre publié en France très vite mis en ligne sur les réseaux sociaux et une conférence à Paris qui fait moins de bruit médiatique que la manifestation des protestataires. Le samedi 13 avril, le 20 heures reprend cette actualité sur la pointe des pieds avec le porte-parole de la présidence. L'acteur de l'évènement a-t-il été sollicité ? A-t-il refusé ? Les coulisses du JT sont comme les voies du seigneur, impénétrables. A la une, le deadline pour la déclaration des biens des membres du gouvernement. La chute du reportage est abyssale : sur des fragments d'images de circulation urbaine, de discours d'investiture de Moncef Marzouki en contre-plongée, de Ali Laârayedh en conversation, de Noureddine Bhiri poings serrés sous le menton et d'un passant se mouchant dans une artère de la capitale, la voix off assène : «L'objectif de cette loi n'est pas de porter atteinte aux gouvernants, mais de concrétiser le principe de la transparence et le droit du peuple à contrôler les responsables étatiques, quelles que soient leurs fonctions, tout en garantissant la protection de leurs secrets familiaux (sic)...».
Les gouvernants sont rassurés mais la présentatrice a du mal à rebondir. Elle se résout à la formule d'usage, usée jusqu'à la corde : «Pour plus de détails, nous rejoint au studio [untel + fonction]». Si elle ose confronter l'interviewé à un engagement non respecté, sans surprise, Adnen Manser balaye d'un revers de main l'hypothétique promesse, ironise sur le peu de biens acquis par le président, son épouse et sa secrétaire personnelle et surfe sur la vague des fortunes volées par le clan Ben Ali-Trabelsi. 2 minutes 30 secondes, longues, interminables de silence journalistique entrecoupé par un gentil rappel de l'esprit de la loi et achevé par un oui équivoque : tic de langage, formule de politesse ou résurgence du vieux réflexe ?
Le téléspectateur n'a pas le temps de tergiverser. Il est pris dans le tourbillon des relances. Une première sur les déclarations du président «qui ont suscité la colère d'une frange de la classe politique et de la population» et une seconde sur la «manifestation de dizaines de Tunisiens contre Mustapha Marzouki (sic) accueilli à l'Institut du monde arabe mais sa conférence a été émaillée de perturbations, très vites maîtrisées par la police française». L'irruption des Femen ukrainiennes à la tribune ? Le message essentiel de la conférence ? L'échange avec la salle ? Plus fondamentalement, que dit «L'invention d'une démocratie» ? Quels sont les ressorts de la communication politique en temps de crise ? Pourquoi le Qatar ? Qui est «le jeune avocat qatari ? Envoyé spécial de l'ONU ?». Les téléspectateurs du JT n'en sauront pas plus. Face aux hésitations, répétitions et palissades de la présentatrice, le discours du porte-parole de la présidence est rodé : explication du protocole présidentiel, euphémisation des phrases de trop, esquive et contre-attaque.
Bizerte au risque de l'article 22 du règlement intérieur de la FTF
Comme dans les séries américaines, l'actualité de la semaine du 15 avril est tissée autour d'une nouvelle intrigue : une affaire de foot qui tourne à l'émeute. La hiérarchie de l'information est respectée, les «Istaqbala wa tabahatha» renvoyés aux oubliettes de l'histoire de la propagande. Un dispositif digne des chaînes internationales avec une envoyée spéciale sur le lieu de l'évènement, le porte-parole de la Fédération sur le plateau et le président du CAB en ligne. Le ton se veut mesuré, «une situation tendue [...] attroupement des supporters furieux et en colère, ce qui a poussé les forces de l'ordre à utiliser le gaz lacrymogène pour disperser les protestataires». Mais l'amateurisme revient au galop. L'écran est divisé en deux parties. A gauche, sur une carte blanche de la Tunisie, le gouvernorat de Bizerte en tâche jaune périphérique. A droite défilent trois cartes postales de la ville. L'envoyée spéciale fait ce qu'elle peut. La voix enrouée, visiblement choquée, elle reprend en voix off : «une situation tendue [...] attroupement des supporters...».
Le JT s'immobilise, tangue entre le président du CAB encore injoignable et l'invité du plateau qui s'impatiente. Ce dernier ne risque pas de s'échapper, quitte à lui couper la parole pour la passer au président du Club Bizertin. Fou de rage, ce dernier reprend le nombre des manifestants «des milliers et des milliers, entre 30 et 40 milles et pas des centaines comme vous le dites», dénonce «les intrus fauteurs de troubles» et ose même la comparaison avec Bouazizi tant la pilule est dure à avaler. Le JT est en pilotage automatique. Le porte-parole de la Fédération du football se contorsionne dans ses appels au calme «Ce n'est que du foot !», avant de se perdre dans une langue de bois cadenassée par le règlement intérieur. Dix minutes passent, les plus téméraires des téléspectateurs croient être sauvés : «Et si vous nous simplifiez, comment cette décision a été prise», implore la présentatrice. Appuyez sur replay : «selon l'article 22 de notre règlement intérieur...» martèle patiemment le porte-parole avant de replonger dans l'exégèse du texte. Entretemps, Bizerte brûle-t-il ? Que fait la police ? Vous le saurez dans le prochain épisode ou sur Facebook là où commencent à poindre les premières vidéos tremblantes et difficilement vérifiables d'attroupements d'une foule en colère.
Le FMI vous veut du bien
Comment mettre du tonus dans un JT du week-end ? Lointaines inondations, naissance d'un orang-outan au zoo de Dharamsala, le pôle nord en montgolfière, No pasaran ! Ce samedi 19 avril, an 2 de la révolution, le 20 heures de Wataniya 1 tentera l'impossible : une correspondance de Washington à l'ouverture. Visage impassible, voix monocorde, la présentatrice du week-end reprend à son compte le lead d'une dépêche de la TAP : le ministre des Finances, celui du Développement durable et un représentant de la Banque centrale, (ou du gouverneur lui-même ?... va savoir !) reçus au quartier général de l'économie mondialisée. On enchaîne avec le reportage d'une éphémère correspondante qui, l'air de rien, égrène l'agenda de la délégation venue conclure un accord avec les bailleurs de fonds. L'effet de vérité est accentué par la bonne bouille, le ton rassurant et la syntaxe peu sure de Elyes Fakhfakh «Nous avons poursuivi les discussions [tanaqoch (sic)] sur le prêt de précaution que nous sommes en train de discuter et nous sommes peut-être parvenus à un accord. Demain nous aurons un entretien avec Mme la directrice du FMI pour l'obtention d'un accord de principe sur le prêt». Vu à la télé, tout va très bien ! Prêt de précaution ? Sans contrepartie ? N'y avait-il pas d'autres alternatives ? Et le couffin de la ménagère dans tout ça ? Les éternels mécontents, les empêcheurs de tourner en rond et autres esprits chagrins se rabattront sur l'excellente interview d'un fin connaisseur de la finance mondiale réalisée le 15 avril à Washington par Nawaat. Les plus pressés devraient attendre encore une semaine pour lire une éclairante synthèse du Monde Diplomatique.
Regard tronqué ? Certes, car les contraintes éditoriales ne permettent pas de s'étaler sur le traitement réchauffé et récréatif de la tempête soulevée par Mongi Rahoui, député Watad, à propos des avantages auto-accordés par les constituants. Exit aussi, le dialogue national initié par la présidence de la République réécrit sur le mode «La petite maison dans la prairie». Exit enfin les petites formations politiques non représentées à l'Assemblée, surreprésentées au JT de la nationale... et d'innombrables autres petites trouvailles qui incitent plus au questionnement qu'à la course effrénée derrière les réponses rassurantes. Le JT a-t-il changé ? Y'a-t-il un pilote dans le vaisseau-amiral de l'information nationale ? Le générique de fin vous apprendra que le 20 heures de la Wataniya 1 est dirigé par une rédactrice en chef et un rédacteur en chef, une chef d'édition et un chef d'édition. « Un monstre à quatre têtes » ? Les optimistes diront qu'au moins la parité est respectée... au JT.


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