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Hichem Mechichi: Un ministre de l'Intérieur atypique ?
Publié dans Leaders le 04 - 06 - 2020

Il a toujours écrit État avec un E majuscule qui marque son indépendance dans sa combinaison avec le caractère en minuscule. Une lettre droite, la plus utilisée en langue française, portant parfois au corps d'un texte un chapeau et des accents… Les graphologues peuvent déceler dans l'écriture de Hichem Mechichi tout le sens qu'il accorde ainsi à l'État : majestueux, droit, indépendant… Ce trait de caractère a toujours distingué celui qui est devenu, depuis trois mois, le 29 février dernier, le ministre de l'Intérieur. Fils d'un couple de cheminots, résidant au quartier SNIT des Cheminots à Ezzahra, il a été élevé dans les valeurs républicaines du service public, et promu par l'ascenseur social du mérite fondé par Bourguiba.
«Hichem était imbattable, depuis l'école primaire, en français, puis au lycée, en anglais, confie à Leaders l'un de ses plus proches amis d'enfance avec qui il a fait tout son parcours jusqu'au corps du Contrôle général des services publics à la Kasbah. Passé secrétaire d'État à la lutte contre la malversation dans le gouvernement Mehdi Jomaa, cet ami, Anouar Ben Khalifa, est aujourd'hui expert senior en la matière auprès du Pnud, couvrant à partir du Levant une dizaine de pays arabes.
Goya, Velasquez et la musique classique…
Leurs années de jeunesse seront comblées d'études studieuses réussies et de passions intellectuelles partagées. Férus de voyages, ils feront leur première escapade en Espagne, alors qu'ils étaient en sixième année secondaire, avec l'Association tunisienne de tourisme des jeunes (Attj). D'emblée, ils seront séduits par Madrid, faisant la découverte du musée du Prado. Attentifs aux explications de leurs guides, ils seront émerveillés par les peintures de Goya et autres Velasquez. Une nouvelle passion est née en eux : l'art. Suivie inéluctablement par la musique classique. Toutes deux ne les quitteront plus…
Ce premier voyage, à cet âge d'apprentissage de la vie, leur ouvre l'esprit, élargit leurs horizons et leur fait comprendre que la différence n'est pas un clivage, mais la norme et la diversité, source d'enrichissement culturel et intellectuel. Avec l'ouverture sur le monde extérieur, leurs horizons n'auront plus de limites, ce qui leur servira d'atout dans leur future carrière.
Le choix du service public et du contrôle
Ensemble, ils ont fait droit, obtenu leur maîtrise (1989) et, dans un prolongement naturel pour rejoindre le service public, accompli le cycle supérieur de l'ENA (2002). Leur choix, en troisième année, s'est porté sur le corps de contrôle qui leur offre l'occasion d'examiner d'un œil neutre et vigilant le fonctionnement des services publics, d'y apporter les corrections appropriées. L'ENA française consacrera ce parcours initiatique pour Hichem Mechichi. Titulaire d'une maîtrise en droit de la faculté de Droit et des Sciences politiques de Tunis et d'un certificat de fin de cycle de l'École nationale d'administration (ENA) de Tunis, il obtiendra par la suite un master en administration publique de l'École nationale d'administration de Strasbourg.
Les deux hémisphères… qui convergent
Anouar Ben Khalifa ira plus tard aux États-Unis décrocher un diplôme d'achèvement du «Programme Hubert H. Humphrey» à l'université du Minnesota, alors que lui partira à Strasbourg au nouveau siège de l'ENA. Les deux années qu'il y passera (2005-2007) le marqueront fortement. Pour camarades de promotion, il comptera de nombreux futurs préfets de la Loire-Atlantique, de l'Oise, et autres régions, ainsi que plusieurs conseillers dans des cabinets ministériels. Son homologue français, l'actuel ministre de de l'Intérieur, Christophe Castaner, l'y avait précédé d'une année. «Ce qu'on apprend le plus à l'ENA, c'est la réflexion et surtout la recherche des solutions», nous confie-t-il. Cette méthodologie guidera toujours sa démarche. En fait, Mechichi fera fonctionner ses deux hémisphères: la rigueur formelle de l'administration et l'ouverture d'esprit en out of the box de son ouverture sur le monde.
La Corrèze, en pleine Chiraquie…et chez Hollande
Le stage en préfecture sera précieux pour Hichem Mechichi. Sa bonne étoile l'enverra en Corrèze, bastion de la Chiraquie. Le président du Conseil régional de Corrèze n'était autre que François Hollande (2008-2012), énarque lui aussi et maire de Tulle (2001-2008). De cet observatoire privilégié, Mechichi sera édifié quant à l'indépendance du corps préfectoral et de l'administration française face aux formations politiques chiraquienne et hollandaise, au sommet de l'État. La leçon est bien apprise…
En renfort auprès d'Abdelfettah Amor
De retour en Tunisie, les deux amis d'enfance Hichem et Anouar se retrouveront à la Kasbah, au sein des services du Contrôle général des services publics. Le 14 janvier 2011 viendra donner un tournant décisif de leur carrière. Tous deux ont été en effet affectés, dès le mois de février 2011, auprès de la Commission nationale d'investigation sur les faits de corruption et de malversation, présidée par Abdelfettah Amor. En les choisissant pour cette délicate mission, à la demande du président Amor, leur directeur général, Ridha Ben Abdelhafidh (qui sera promu la même année secrétaire général du gouvernement), voulait doter la commission de deux valeurs sûres et compétentes, bien rodées dans les affaires de corruption et de malversation. Mission accomplie.
Pour la première fois à Carthage
Le 10 novembre 2011, Abdelfettah Amor devait présenter le rapport de la Commission au président de la République par intérim, Foued Mebazaa. Au lieu d'aller seul à Carthage, il demandera à ce qu'il y soit accompagné par les membres de son équipe. C'est la première fois alors que Hichem Mechichi foulera le palais de Carthage, intimidé par ce que ce haut lieu du pouvoir, édifié par Bourguiba, incarne pour l'État. Sur la photo de groupe autour du président Mebazaa, le futur ministre de l'Intérieur se fait discret. On arrive à peine à le reconnaître au deuxième rang. L'heureux destin lui fera retrouver le palais, début 2020, lorsque le président Kaïs Saïed l'a nommé conseiller principal chargé des affaires juridiques.
Le long parcours en tant que chef de cabinet
Au sein de la Commission Abdelfettah Amor, Hichem Mechichi fera la connaissance de Neila Ben Chaabane, la cheville ouvrière de l'équipe. Cette universitaire, aujourd'hui doyenne de la faculté des Sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, en gardera le meilleur souvenir de compétence et d'intégrité. Nommée secrétaire d'État chargée de la Femme, de la Famille et de l'Enfance dans le gouvernement Mehdi Jomaa, en février 2014, c'est tout naturellement qu'elle choisira Hichem Mechichi pour diriger son cabinet. Commencera alors pour lui un long parcours à la tête de cabinets ministériels.
Fin 2014, il passera au ministère des Transports. Avec l'avènement du gouvernement Habib Essid, Mahmoud Ben Romdhane est nommé à la tête du département. Au cabinet, Mechichi montrera rapidement son talent de gestionnaire de crises, d'interlocuteur patient et consensuel des syndicats, de désamorceur de tensions et débloqueur de dossiers en souffrance. Il y apprendra beaucoup, mais laissera aussi son empreinte. Muté aux Affaires sociales en janvier 2016, Ben Romdhane pressera son chef de cabinet de l'y suivre. Nouveau paysage, avec en arrière-fond, outre les relations professionnelles et les négociations avec les syndicats ouvriers et patronaux, l'éprouvant dossier de la pauvreté, la cause des handicapés, le déséquilibre périlleux des caisses sociales et de la Cnam. Il y officiera jusqu'au départ du ministre en août 2016, avec l'avènement du gouvernement Youssef Chahed.
A peine nommée ministre de la Santé publique dans le nouveau gouvernement, Samira Meraï s'empressera de faire venir Hichem Mechichi en tant que chef de cabinet. Changement de décor. Cette lourde machine, complexe et compliquée n'est guère facile à gérer. Une fois de plus, comme aux Transports et aux Affaires sociales, Mechichi sera en liaison constante avec la salle d'opérations y établie, qui prend à la Santé l'appellation de choc-room… Toute une signification. Mais aussi en première ligne, qu'il s'agisse des urgences sanitaires ou des conflits sociaux. Lors de son éphémère passage à la tête du département, feu Slim Chaker (septembre-octobre 2017) ne pouvait compter sur meilleur chef de cabinet. A sa subite disparition, le 8 octobre 2017, son successeur, Imed Hammami, trouvera en Mechichi un haut fonctionnaire loyal et compétent.
Diversité des ministres et ministères, et performance d'une même démarche et de mêmes outils qui fonctionnent
La séquence de chef de cabinet, bien éreintante en cinq ans, dans un secrétariat d'État et trois ministères, tous d'urgence, avec une secrétaire d'État et quatre ministres différents, sous trois chefs de gouvernement successifs, devait se clore. De la diversité de cette expérience, Hichem Mechichi aura gagné la confiance de ses ministres, le respect de ses interlocuteurs et l'esprit de bonne collaboration instauré avec les syndicats.
Sa méthode a été sans cesse perfectionnée: rester zen, faire rapidement une bonne synthèse du problème qui se pose, consulter et aller droit au but, à la recherche de la solution, du compromis. C'est sans doute avec ce même mental qu'il aborde sa nouvelle mission, bien que différente, de ministre de l'Intérieur: apporter une réelle valeur ajoutée.
Il aura également beaucoup appris: les différences et les similitudes des ministères, le style personnel de chaque ministre, son appartenance politique ou son indépendance. Nadia Ben Chaabane est indépendante, Mahmoud Ben Romdhane, issu d'Ettajdid, a rallié Nidaa Tounès. Slim Chaker est cofondateur de Nidaa Tounes. Samia Meraï, constituante, est dirigeante au sein d'Afek Tounès. Et Imed Hammami, constituant, est dirigeant au sein d'Ennahdha. Le chef de cabinet étant le premier collaborateur du ministre doit gagner sa confiance par sa droiture et sa compétence, servir l'État en tout dévouement et faire prévaloir l'intérêt général. Dans ce parcours d'excellence, Hichem Mechichi n'est typé ni politiquement ni sectoriellement, démontrant la valeur des mêmes principes qu'il incarne et la performance des mêmes outils qu'il fait fonctionner là où il est nommé.
Du contrôle sanitaire…à la sécurité et l'administration régionale
Une nouvelle expérience à la tête d'un établissement public important s'offrait en perspective. En récompense de ses efforts méritoires, Imed Hammami nommera Hichem Mechichi, en février 2018, en qualité de directeur général de l'Agence nationale du contrôle sanitaire et environnemental des produits (Ancsep). Il y restera deux années, jour pour jour, avant que tout s'enroule très vite en février 2020 : le cabinet présidentiel, puis le ministère de l'Intérieur.
Fatma Hentati


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