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Emna Ben Arab: L'école en ligne au cœur de la réforme du système éducatif en Tunisie
Publié dans Leaders le 16 - 07 - 2020

Emna Ben Arab, Ph.D. Professeur Universitaire - Déjà bien mal en point, le secteur de l'éducation en Tunisie se retrouve à genoux suite à une crise sanitaire d'une ampleur inédite.Afin de mieux lutter contre une propagation qui pourrait s'avérer incontrôlable de l'épidémie, la plupart des gouvernements du monde ont temporairement fermé tous leurs établissements d'enseignement scolaire et universitaire, publics et privés, afin de circonscrire l'épidémie. En Tunisie, cette fermeture nationale a affecté tous les apprenants à tous les niveaux. Alors que certains pays avaient fait l'effort d'atténuer l'impact immédiat de cette fermeture en garantissant la continuité de l'éducation pour tous grâce à l'apprentissage en ligne, les deux millions d'apprenants tunisiens sont restés en rade, sans autre perspective que des vacances contraintes qui en septembre prochain auront duré plus de 6 mois.
Qu'il y ait ou non risque d'une résurgence aiguë de la maladie dès la rentrée, l'essentiel est de réfléchir d'ores et déjà à un modèle éducatif de rechange capable de s'adapter aux contraintes sanitaires, d'ouvrir les voies de l'innovation et d'une éducation de qualité pour tous en intégrant avec l'enseignement traditionnel des alternatives à distance.
Ces alternatives, bien conçues, peuvent servir de levier de mise à niveau des ressources humaines, d'un apprentissage de qualité à grande échelle et d'une préparation des apprenants à un monde inconnu jusque-là. Elles peuvent aussi constituer un point de départ pour une réforme structurelle tant attendue du secteur.
Mais la Tunisie est-elle bien outillée pour intégrer la composante à distance pour palier des fermetures d'écoles qui risquent de devenir récurrentes ? Peut-on envisager un mode d'enseignement innovateur capable de se préparer et de se projeter dans l'avenir ? Est-ce que l'état d'esprit des tunisiens, élèves, parents, enseignants, syndicats et autres, est prêt pour un switch, même en partie et/ou pendant les crises, vers l'enseignement en ligne ?
Les quelques initiatives d'enseignement à distance entreprises par quelques établissements d'éducation privés et partiellement par l'état à travers la chaine éducative et la plateforme de l'université virtuelle de Tunis, dans le cadre de l'intervention d'urgence et de la politique du sauve-qui-peut, ont montré que l'écosystème de l'enseignement en ligne souffre de défaillances de taille. D'où un passage pérenne d'un apprentissage aujourd'hui désuet en présentiel à un enseignement inventif à distance soulève inévitablement deux problématiques très importantes, nommément, la disponibilité des outils techniques de transmission du savoir (l'accès à l'outil digital - hardware et la connexion au réseau internet) et la mise à niveau du personnel d'encadrement (la maîtrise de l'outil par les enseignants et les parents, la mise en place d'une nouvelle pédagogie du dialogue, etc.).
La crise du coronavirus a mis en exergue la fracture numérique et les écarts entre les milieux urbain et rural, mais aussi entre les élèves appartenant à des classes socioéconomiques différentes et à des systèmes éducatifs différents à savoir privé/public, national/international (français, canadien, anglais, américain…) ce qui a aggravé l'inégalité des chances entre les apprenants. Grâce aux stratégies d'apprentissage à distance, les établissements dotés de plateformes éducatives (essentiellement privés) ont pu sauver partiellement l'année scolaire et assurer la continuité des cours pour leurs élèves dans ce contexte de crise, quant à la grande majorité des élèves retrouvera les bancs de l'écoleaprès plus de 6 mois de repos forcé avec un learningloss(1) difficile à surmonter surtout en l'absence de vision et de volonté politique de reformer le système.
La fracture numérique se remarque aussi au niveau de la possession et l'usage du hardware (les desktops, laptops, tablettes) ou de la connexion internet chez les élèves et les écoles entrainant ainsi une fracture d'apprentissage qui risque d'enraciner un système éducatif à double vitesse, déjà en place depuis quelques années.
A l'ère du tout numérique, le média le plus couramment utilisé en classe est encore la craie et la parole (the chalk and talk). Certes, l'enseignement fait encore appel à différentes technologies liées aux multimédias considérées en leur temps comme étant à la pointe du progrès : diapositives, cassettes vidéo, enseignement en audio-visuel. Mais, ces technologies, qui constituaient à l'époque d'importants supports pédagogiques, relèvent désormais de la préhistoire et la nouvelle génération d'apprenants ignore même qu'ils eussent existé. L'ère numérique que nous vivons impose un profond changement de paradigme pédagogique.
L'accès à l'internet à domicile reste également conditionné par la diffusion relativement lente de l'ordinateur, au demeurant coûteux pour les familles défavorisées. En matière de réseaux, petites villes, zones périurbaines et campagnes restent très en retrait. Ces inégalités ont amplement contribué à la représentation de l'écart des opportunités d'accès à l'internet pour l'ensemble des activités des établissements scolaires et des foyers ; un écart qui prend tout son relief en réservant aux élèves issus des milieux nantis et des classes moyennes le meilleur des nouvelles technologies à haut débit. La grande masse des populations ordinaires en reste à un usage très modeste de l'utilisation des TIC même si en même temps l'usage du smartphone, et ses nombreuses applications, se répand plus vite au sein de ces populations que pour la moyenne nationale. Bien que toujours plus autonome et performant, le téléphone portable n'en demeure pas moins un appareil qui a vocation à être largement utilisé par les jeunes pour ses propriétés ludiques et un moyen incontournable de socialisation et d'information plutôt qu'outil pédagogique qui peut être pertinent.
Une autre composante importante de l'environnement de l'apprentissage en ligne est le corps enseignant. Outre la question de la disponibilité de l'outil informatique, s'ajoute surtout celle de la maîtrise de cet outil qui compte le plus pour la création de contenus innovateurs et adaptés et permettant une utilisation optimale des ressources pédagogiques numériques interactives. Dans ce contexte, l'enseignement à distance est plus facile à proclamer qu'à réaliser car il ne va pas sans formation des formateurs, l'exercice des compétences et la recherche technique et pédagogique. Reprend-on les principes théoriques de l'enseignement en face à face ou peut-on s'en démarquer ? Une concertation préalable porte sur le contenu scientifique, l'élaboration technique et les objectifs pédagogiques. Or les TIC pour l'éducation, les méthodes et les pratiques pédagogiques alternatives d'enseignement ne sont pas incluses dans les programmes de formation et de développement professionnel des enseignants ce qui rend leur mission d'enseigner à distance pénible et ineffective.
La bonne mise en place des alternatives à distance est aussi tributaire de l'encadrement technique et pédagogique : techniciens de maintenance, concepteurs de logiciels, correcteurs, conseillers pédagogiques et enseignants sont appelés à travailler ensemble à optimiser l'apprentissage, ceci à tous les niveaux, quelle que soit la distance. L'école deviendrait ainsi un lieu de rencontres de plusieurs services, administratif, technique, pédagogique et de recherche, qui allient tradition et nouveauté. Mais force est d'admettre que cette révolution numérique à l'école est d'autant plus improbable que le pays est en mal de ressources financières et dans lequel les ressources humaines sont souvent non employées, sous-employées ou mal employées.
L'adaptation de l'école aux nouvelles technologies est particulière car les modalités sont en partie différentes de celles de l'enseignement présentiel. L'enseignement se fait "à distance". Il importe de souligner que la distance enseignant-élève est le fondement de la relation pédagogique qu'il s'agit « d'apprivoiser » pour mener à bien ce virage numérique. Les devoirs à la maison, les interrogations, les (auto-) évaluations, le travail collaboratif sont autant de moyens de pallier cette distance enseignant-élève. Aux distances du tableau à la chaise de l'élève se substituera celle de l'enseignant au domicile de l'élève. S'impose donc une nouvelle pédagogie du dialogue où s'entretiennent ceux-là mêmes qui sont séparés par le temps et l'espace : correction personnalisée, conseil pédagogique, soutien méthodologique.
Si cette transition vers "un mieux apprendre" entraine une adaptation du personnel enseignant et technique, et une formation en soi, elle nécessite aussi un engagement ferme des parents dans l'apprentissage de leurs enfants. Le rôle des parents, complémentaire dans l'environnement traditionnel d'apprentissage, devient essentiel avec le switch vers l'enseignement en ligne. La participation des parents et leur disponibilité, notamment au début de l'exercice, aide à renforcer la coopération enseignants-parents concernant l'adaptation des enfants au nouveau mode d'apprentissage, les besoins individuels de chaque apprenant et le suivi du progrès des élèves, et à diminuer les effets négatifs (tant émotionnels que cognitifs) de la distance transactionnelle(2). L'implication de la famille sert aussi à soutenir l'autonomie des enfants par rapport à l'outil informatique et à les responsabiliser surtout que ce nouveau mode d'apprentissage repose sur la motivation et le degré d'autodiscipline des élèves.
A cet égard, il s'est avéré suite aux quelques expériences d'enseignement en ligne entreprises pendant les deux mois de confinement que le taux d'analphabétisme numérique chez les parents les a empêché à bien remplir ce rôle surtout en l'absence d'organismes de soutien qui peuvent les orienter et les accompagner, ce qui a vite entrainé l'abandon de l'expérience.
Dans un pays dont la vraie richesse est dans son capital humain, il importe qu'une réflexion sérieuse autour d'un modèle éducatif innovateur intégrant la composante à distance soit rapidement menée en impliquant toutes les parties prenantes et toutes les composantes de l'écosystème éducatif.
La crise sanitaire en cours est une occasion pour mettre en œuvre un enseignement à distance qui soit une alternative sérieuse et viable à l'échelle nationale au cas où la fermeture des établissements scolaires et universitaires devrait à nouveau avoir lieu à l'avenir, et une opportunité qui s'ouvre en temps normal non seulement pour assurer un enseignement de qualité à tous en tout temps et en tout lieu mais aussi pour remédier au recul des apprentissages et/ou l'abandon scolaire, et pour offrir une deuxième chance aux non scolarisés et aux non diplômés.
Pour profiter de ces opportunités, une réforme structurelle de tout le système doit être mise en place et des efforts devraient être déployés à tous les niveaux de l'écosystème de l'enseignement, enseignement à distance inclus, qui mettraient l'accent sur la réduction de la fracture numérique au niveau national entre les régions et les groupes socioéconomiques (partenariats avec les opérateurs des télécommunications pour un accès gratuit aux plateformes éducatives), la formation des enseignants dans les pratiques pédagogiques innovatrices en matière de technologies de l'information et l'alignement état-société civile-syndicat, famille-école en ce qui concerne les efforts éducatifs et les choix sociétaux affectant les contenus éducatifs.
Emna Ben Arab, Ph.D
Professeur Universitaire
(1) Trevor Kerry and Brent Davies, Summer Learning Loss : The Evidence and a Possible Solution. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/1467-9604.00072
(2) Laura Delgaty, Transactional Distance Theory: A Critical View of the Theoretical and Pedagogical Underpinnings of E-Learning, Interactive Multimedia - Multimedia Production and Digital Storytelling, Dragan Cvetkovic, IntechOpen, (November 5th 2018).


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