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Mohamed Kerrou: Kais Saied ou la revanche légitime de l'Etat et de la société
Publié dans Leaders le 28 - 07 - 2021

Le 25 juillet 2021 constitue, pour la mémoire nationale, un évènement historique à valeur hautement symbolique, similaire sans être identique au 14 janvier 2011 qui marque la chute de l'ancien régime.
Pour pouvoir aboutir, les décisions politiques du Président de la République devaient être prises ce jour-là, ni avant, ni après. C'était le moment ou jamais et force est de reconnaître que Kais Said a été à la hauteur de l'événement-rupture, en se constituant comme acteur majeur de l'histoire.
Certes, de fausses rumeurs et de vraies suppositions avaient circulé, depuis des mois, sur une éventuelle reprise en main, par Carthage, de la destinée d'un pays livré à lui-même en raison d'une crise globale – économique, sanitaire, politique et morale. Néanmoins, l'histoire avance souvent à petits pas et parfois par des bonds en avant. Et c'est un grand bond qui est réalisé lors du mémorable 25 juillet, jour de commémoration de la fête de la république ; une commémoration confisquée, depuis une dizaine d'années, par les islamistes au pouvoir et célébrée, avec faste, cette année et pour la première fois, par le peuple tunisien.
Mon analyse (et position) s'énonce comme suit : au lieu de parler d'un «coup d'état» en se tenant à une interprétation littérale de la Constitution, il s'agit d'aller au-delà du texte pour embrasser le contexte et affirmer que nous sommes en présence d'un «coup d'éclat» ou d'un «coup de maître» effectué, selon un mode vertueux – de la virtù politique d'Aristote – par un Président porteur d'une dynamique plus large, celle de la revanche de l'Etat national et de la société tunisienne face au danger de déliquescence qui les menaçait en profondeur.
Du coup, le pays est sauvé par un acte émancipateur effectué «à la tunisienne», c'est-à-dire selon la tradition pacifique et négociée, recourant aux forces armées républicaines afin de garantir, pour un temps non défini, la souveraineté, la stabilité et la paix.
En cela, la Tunisie prouve, encore une fois, qu'elle n'est pas, à l'instar de l'Egypte et d'autres pays voisins, une «société militaire» mais plutôt une « république civile », la dernière du monde arabe(1).
La liesse populaire et la fête révolutionnaire
Dès l'annonce des trois décisions du Président consistant dans le gel du parlement, la levée de l'immunité des députés et la formation prochaine d'un nouveau gouvernement, le peuple exaspéré par la gouvernance islamiste chaotique est sorti dans l'espace publique fêter l'événement historique.
C'est un peuple libéré qui exprima sa joie en toute liberté et fierté. Dans plusieurs villes et quartiers, une foule immense défila en masse, bravant les risques de contamination par le Covid 19, avec son redoutable variant Delta ayant provoqué des milliers de mort, par faute de vaccination et de protection insuffisantes.
La question qui se pose est de savoir pour quelle raison le peuple – au sens de grand nombre et d'acteur politique principal – décida de soutenir, dans un élan spontané, les décisions du Président.
L'explication la plus plausible, à mes yeux, est d'ordre psycho-social : le sentiment d'une délivrance par rapport à une situation de mélancolie collective. Cette situation douloureuse et coûteuse de dépression profonde est provoquée par la dépossession matérielle et morale dans laquelle se trouvait la quasi-totalité des Tunisiens au lendemain de l'accès des islamistes et de leurs alliés au pouvoir, au lendemain des élections de l'automne 2011.
Depuis, aucune revendication de la révolution n'a été satisfaite, le pouvoir d'achat a considérablement chuté, l'administration a été paralysée, l'environnement et l'infrastructure se sont dégradés, la violence s'est étendue à toutes les sphères et la gabegie est devenue la mécanique profonde de l'édifice étatique et sociétal.
De la sorte, un grand nombre de jeunes et de moins jeunes ont été poussées au désespoir et à la quête d'un départ hors du territoire national, par des voies légales et illégales. Les mouvements de migration clandestine («h'arga») ont été fréquents, faute d'emplois et de moyens matériels. De nombreux cadres supérieurs, ingénieurs, médecins et autres, ont préférer s'installer ailleurs qu'en Tunisie. Du jamais vu dans l'histoire contemporaine du pays. Parce que la révolution a été détournée de ses objectifs – travail, liberté et dignité –, le désespoir a gagné les esprits. L'incompétence des nouveaux dirigeants ainsi que la généralisation de la corruption poussa les catégories les plus fragiles – jeunes et femmes notamment –, vers le chômage, l'émigration, les drogues fortes et les anxiolytiques.
Or, la virtù présidentielle réconcilia, le temps d'un moment historique, le peuple avec lui-même. Le sentiment de délivrance est, en réalité, à la mesure de la démoralisation causée par la médiocratie islamiste.
Il fallait descendre dans la rue, aller dans les places publiques, le soir du 25 juillet où le couvre-feu n'avait plus de sens, se rendre le lendemain et les jours qui suivent, dans les marchés, les cafés et les bars, en ayant l'humilité d'écouter les gens et le souci de regarder leurs visages épanouis, pour se rendre compte de la liesse populaire et de la joie de tout un chacun(2), hormis les islamistes et leurs alliés objectifs.
Le 25 juillet au soir fut un grand moment de fête populaire et révolutionnaire qui n'eut pas lieu, pour des raisons de sécurité, lors de la communion du 14 janvier 2014. Quelque part, le 25 juillet prolonge, en la radicalisant, la «révolution de la dignité» et ouvre un univers des possibles pour un peuple abattu qui renoue, le temps d'un sursaut national, avec l'espoir d'une citoyenneté pleine et accomplie.
«Coup d'état» vs «coup d'éclat et de maître»
L'un des drames politiques et culturels de la Tunisie contemporaine est le hiatus qui sépare l'élite et le peuple. Dans sa configuration d'ensemble, l'une est coupée de la société, hautaine, imbue d'elle-même, prisonnière de l'idéologie petite-bourgeoise et des schémas inculqués par un enseignement dépassé alors que l'autre est en détresse matérielle, possède un esprit pragmatique de débrouillardise visant la survie au quotidien, et ne croit ni aux idées figées des intellectuels, ni aux promesses mensongères de la classe politique.
La «révolution de la dignité» qui a échoué dans sa première phase et montré ses limites intrinsèques a eu le grand mérite de libérer la parole et de dénuder tout le monde, y compris l'élite intellectuelle et la classe au pouvoir qui ne cherchent, dans leur quasi-totalité, que le prestige des fonctions et les privilèges financiers et symboliques qui en résultent.
Parler de «coup d'état» pourrait se justifier du point de vue de l'analyse théorique qui est nécessairement plurielle et relative. Mais, comment se limiter au seul registre technique d'interprétation de la Constitution en le séparant de la lecture politique qui réfère nécessairement à des positions dans l'espace. Celui-ci est, comme l'a montré Pierre Bourdieu, défini par l'exclusion mutuelle ou la distinction des positions qui le constituent selon la structure de distribution des différentes espèces de capital. En d'autres termes, qualifier un événement réfère à la position politique et symbolique dans la lutte qui oppose les deux protagonistes que sont Kais Saied et le parti islamiste. D'une manière ou d'une autre, l'analyse rejoint les positions de tel ou tel parti, selon les intérêts spécifiques. Elle n'est jamais neutre, en dépit de son habillage académique.
De fait, le parti qui se trouve soudainement écarté de la sphère du pouvoir législatif et gouvernemental, en l'occurrence Ennahdha, crie au «coup d'état» lors même qu'il confisquait le pouvoir au profit de ses cercles étroits, en piétinant les lois et en se servant directement dans le budget de l'Etat. En témoignent les demandes de compensation décidées par son organe suprême, le «Majlis echoura», et les menaces adressées au chef du gouvernement qui est pourtant un «fidèle serviteur du Cheikh» pour que la somme de trois mille millions de dinars soit versée aux «victimes de la dictature» avant le 25 juillet 2021 alors que le pays risquait la banqueroute et la recrudescence des morts par le Covid.
C'était là, en vérité, la goutte qui a fait déborder le verre de la contestation du pouvoir par le peuple qui n'en pouvait plus d'être humilié par des gouvernants égoïstes et arrogants.
En tenant compte de la mobilisation de la majorité qui a manifesté le 25 juillet dans les principales villes de l'intérieur, Sfax, Kairouan, Sousse, Gafsa, Béjà…juste avant les décisions du Président, la question de la légalité ou conformité à la loi se trouve déclinée par celle de la légitimité qui est une relation sociale et politique qui confère à un acteur une capacité reconnue de produire de l'être-ensemble. D'autant plus que la légalité est une ressource politique, un moyen pour un acteur de renforcer sa position de pouvoir dans une situation conflictuelle.
Comment ne pas référer, à ce titre, à la citation du Général De Gaulle qui recommandait: «Souvenez-vous de ceci : il y a d'abord la France, ensuite l'Etat, enfin, autant que les intérêts majeurs des deux sont sauvegardés, le Droit.»(3) .
Le rappel à l'ordre de Kais Saied fut, à ce titre, clair et puissant en affirmant qu'il y a d'abord la Tunisie !
La dissolution du parlement: une demande populaire pressante
En avril 1938, la nation en formation, mobilisée par le Néo-Destour, manifesta pour exiger un «parlement tunisien». En juillet 2021, la demande de dissolution du parlement, issue des dernières élections, s'est imposée comme une demande massive. Déjà, lors de ses précédents déplacements et rencontres avec les jeunes, une injonction fusait de partout à l'adresse du Président : «'h'el el barlaman» («Dissous l'Assemblée»).
Le peuple tunisien, dans sa quasi-totalité, était exaspéré par le «Cirque de Bardo», en référence explicite à l'Assemblée des «représentants du peuple» qui furent certes démocratiquement élus mais ont vite tourné le dos aux demandes des électeurs. Le spectacle transmis en direct par les chaines câblées et satellitaires était désolant : des accusations gratuites, des insultes et des actes de violence d'ordre symbolique et physique qui ont fini par sonner le glas de cette institution en rupture avec les besoins et les demandes des citoyens.
Le travail de sape de l'intrépide Abir Moussi, présidente du parti destourien reconstitué, a été décisif à ce niveau de conflit entre les forces politiques. C'est elle, plus que les autres, qui eut le courage d'affronter le système imposé par le parti islamiste Ennahdha et ses alliés au parlement, au gouvernement et dans l'ensemble des institutions de l'Etat – les organes de l'intérieur et de la justice essentiellement.
Comment qualifier ce nouveau système institué par les islamistes sinon que la démocratie naissante a été, malgré l'organisation d'élections libres, vidée de sa substance. C'est pour cela que la déclaration du leader islamiste Ghannouchi empêché d'entrer au siège du parlement prétendant qu'il s'agit d'«un coup contre la révolution et la démocratie» est une farce politique. Pour la simple raison que les islamistes n'avaient participé, ni de loin ni de près, à la révolution. En plus, le régime politique qu'ils avaient institué depuis 2011 était une démocratie de façade qui ne servait que leurs intérêts étroits. La preuve, c'est qu'aucune réalisation concrète, aucun projet de développement et aucune réforme n'eurent lieu durant les dix années de pouvoir des islamistes satellisant d'autres formations pour constituer une majorité parlementaire.
Mieux, de nombreux cadres et membres de ce parti ont bénéficié de compensations financières, de promotions administratives et ont vu leur train de vie s'améliorer sensiblement sans que les règles de transparence ne soient respectées. Bien au contraire, la corruption s'est généralisée et les relations politiques se sont dégradées avec les assassinats des opposants et la montée du terrorisme jihadiste orienté contre les forces armées.
Bref, la peur et la crainte se sont installées au niveau des consciences créant par-là une morosité générale qui ne correspond ni aux aspirations suscitées par la révolution, ni à la vocation d'ouverture du pays réputé tolérant.
À cela s'ajoute la confiscation du pouvoir par des hommes-liges dans le cadre de la lutte entre les islamistes accaparant l'autorité législative et gouvernementale. Ainsi, le chef du gouvernement s'est fait nommer ministre de l'intérieur par intérim, pour être au service des islamistes et de la répression des mouvements sociaux ainsi que l'arrestation de nombreux jeunes manifestants.
L'image dégradante d'un adolescent dénudé dans l'espace public par les forces de l'ordre dans le quartier populaire de Sidi Hassine en dit long sur la dérive autoritaire du régime. Au lieu de s'atteler à l'urgence de la résolution de la crise sanitaire qui a provoqué jusqu'ici plus de 18.000 morts à cause d'une très faible vaccination de la population, la majorité législative et gouvernementale confectionnait et approuvait des lois au profit des intérêts particuliers de ses membres et partisans. Les urgences économiques, sociales et écologiques n'étaient pas du tout une priorité au point que le pays s'est transformé, au fil des ans, en poubelle et en réservoir de chômeurs, de délinquants et de terroristes exportés vers la Syrie, l'Irak et la Libye – plus de 3.000 jihadistes tunisiens auraient quitté le territoire avec l'aval tacite des autorités.
Au travers de l'ensemble de ces dérives politiques, il en est résulté une situation comparable à celle décrite par Rousseau : «quand l'Etat près de sa ruine ne subsiste plus que par une forme illusoire et vaine, que le lien social est rompu dans tous les cœurs, que le vil intérêt se pare effrontément du nom sacré du bien public, alors la volonté générale devient muette ; tous guidés par des motifs secrets n'opinent pas plus comme citoyens que si l'Etat n'eut jamais existé ; et l'on fait passer faussement sous le nom de lois et décrets iniques qui n'ont pour but que l'intérêt particulier.»(4)
En guise de conclusion
Une chose est sûre : si Kais Said n'était pas intervenu pour mettre fin, à la tête de l'Etat, au système de malversation et de répression des libertés perfectionné par les islamistes et leurs alliés occasionnels, la Tunisie serait encore prisonnière d'une minorité qui s'apparente plus à une mafia qu'à un parti politique démocratique.
D'ailleurs, l'une des mutations politiques les plus importantes est, outre le rejet massif par les Tunisiens d'Ennahdha et de son leader – la personnalité politique la plus détestée selon tous les sondages -, c'est l'abandon du parti islamiste par de nombreux membres et sympathisants, comme en témoigne la faiblesse du soutien lors de l'épreuve de la fête de la république.
Que dire au final sinon que par ses décisions qui sont en symbiose avec «la volonté générale indestructible» (Rousseau), le Président crée les conditions favorables de réconciliation entre l'Etat et la société.
Il appartient actuellement à la société civile formelle – les organisations et associations - et informelle – les mouvements sociaux – de neutraliser les risques du pouvoir d'un seul et le retour à la dictature craints à juste titre, sans être nécessairement justifiés au niveau des pratiques puisque les principes de pluralisme et de libertés sont jusqu'ici respectés.
Seul l'avenir nous dira si ces craintes et suspicions ont raison d'être ou si, au contraire la Tunisie emprunte, encore une fois, une voie différente et originale, à sonder et à découvrir loin des stéréotypes de l'analyse médiatique et politique dominante.
Mohamed Kerrou
(1) Je réfère ici à l'article de notre maître feu Abdelkader Zghal, « La dernière république civile du monde arabe » publié dans le magazine Jeune Afrique, en 1988.
(2) Des images superbes ont été prises par le photographe virtuose Sadak Sakka : https://www.facebook.com/media/set?vanity=100063510080211&set=a.219581226835545
(3) Je remercie Elyes Kerrou de m'avoir rappelé cette citation de même que je remercie mon ami Khaled El-Mufti pour la belle discussion que nous avions eu, en célébrant à l'Amphitrite, face à la mer de Carthage, l'événement historique du 25 juillet 2021.
(4) Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Livre IV, Chapitre I «Que la volonté générale est indestructible»,Paris, Le Livre de Poche, «Les Classiques de la philosophie», 1996, p. 126.


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