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Le rêve qui n'a pas fait le printemps
Islam Politique (II)
Publié dans La Presse de Tunisie le 19 - 07 - 2013

Qu'est-ce que l'Islam politique ? Pourquoi n'a-t-il pas fait le «Printemps arabe», et qu'est-ce qui a guidé sa première épreuve du pouvoir ?
Deuxième partie de notre dossier paru dans La Presse du 15 juillet sous le titre : échec ou fin ?
«L'islamisme est fini, comme solution politique et comme idéologie. Mais les islamistes sont là, et c'est donc la grande inconnue.» Olivier Roy
Quand les Tunisiens et les Egyptiens participant à leurs premières élections libres ont élu, majoritairement ou presque, les partis islamistes vivant en exil ou en prison sous les dictatures, ils étaient loin de poser des questions sur l'identité politique, l'idéologie, l'historicité et les stratégies à venir de leurs élus. Le mot confiance faisait florès parmi des catégories d'électeurs en quête de justice sociale, simplement rassurées par la référence religieuse de ces partis et confortées par leurs campagnes électorales particulièrement prodigues, pieuses et prometteuses...
«L'imaginaire politique de l'Islam est marqué par de grandes attentes envers un bon pouvoir, attentif au bien du peuple, épris de justice et d'honnêteté... Attentes qui s'accompagnent de la conviction, appuyée sur la vie du Prophète, qu'un tel pouvoir peut exister, qu'il concerne la réalité et pas seulement le rêve...», écrivait récemment Philippe d'Iribarne, directeur de recherche au CNRS, dans Le Monde des Idées du 10 juillet.
Mais la référence religieuse, aussi salutaire soit-elle chez ces peuples et en ces temps (chute de dictatures cleptomanes), la proximité et la générosité du Parti de la liberté et de la justice de Mohamed Morsi en Egypte et du parti du mouvement Ennahdha de Rached Ghannouchi en Tunisie auraient-elles, pour autant, suffi à alimenter la vague islamiste qui a submergé ces deux pays ?
Pour une bonne partie de Tunisiens et d'Egyptiens, le raz-de-marée est inattendu. Sur le coup, il étonne et étourdit. Pour les autres partis en lice ainsi que pour les dirigeants de la transition qui ont eu la charge d'organiser ces premières élections, (l'armée en Egypte, le troisième gouvernement de transition et la Haute instance des objectifs de la révolution en Tunisie) la victoire des islamistes — même si elle était attendue par certains — dépassait étonnamment les scores prévus.
Pour les chercheurs et les spécialistes de l'Islamisme, cette vague vient tout bonnement renverser leurs hypothèses sur le «Déclin», l'«Echec» et la «Fin» de l'Islam politique développées depuis deux décennies.
«Une révolution post-islamiste» dans un dernier Printemps de la laïcité
Quand les partis islamistes remportèrent les premières élections démocratiques jamais réalisées dans le monde arabe — un peu comme après la chute des premières dictatures arabes en Tunisie et en Egypte — aucun argument rationnel, aucune grille d'analyse habituelle n'était prompte à l'expliquer. Opérant, jusque-là, à l'intérieur de groupes clandestins ou de partis d'opposition dans des contextes non démocratiques, «l'Islam politique» ne dépassait guère la terminologie et les définitions des auteurs occidentaux qui s'y intéressaient. (Lire Repères) Cette victoire semblait d'autant plus relever de l'ironie de l'Histoire, voire de l'irrationnel, que les islamistes ont curieusement brillé par leur absence et leur silence lors des manifestations qui ont signé la chute des dictatures. «Les islamistes ont perdu le monopole de la parole religieuse dans l'espace public qu'ils avaient dans les années 1980... Cette nouvelle génération ne s'intéresse pas à l'idéologie : les slogans sont tous pragmatiques et concrets («Dégage», «Erhal»)... Les manifestants étaient des post-islamistes évoluant dans un ordre séculier...», concluait Olivier Roy, politologue français spécialiste de l'Islam politique, le 12 février 2012(*), content que les manifestations pour la liberté dans les rues de Tunis, puis du Caire, donnent si nettement raison à ses thèses. Ni lui, dans «L'échec de l'Islam politique», paru en 1992, ni Gilles Kepel dans «Jihad, expansion et déclin de l'islamisme» paru en 2002 ne semblaient avoir prévu les conquêtes des partis islamistes. «Si les élections prennent le temps nécessaire, les islamistes n'auront pas la majorité en Egypte ou en Tunisie. En dehors d'un paroxysme comme l'Algérie en 1991, les islamistes font dans les 20% partout. Pourquoi voteraient-ils pour des gens qui n'étaient pas là pendant la révolution ?», pronostique notamment Olivier Roy.
La réalité des victoires de l'islamisme ne déroutera pas, pour autant, les deux auteurs qui ont toujours réclamé qu'on distingue les sociétés islamiques des aspirations islamistes qui accompagnent l'islam politique et radical. Ils établissent, en se référant à leurs travaux anciens, que les victoires actuelles des radicaux n'ont aucun avenir devant les nouvelles données géopolitiques de tous les Etats et devant les contraintes absolues de la modernité : «L'Islam politique n'a aucun projet de société. Ses leaders n'ont jamais d'imagination autre que la puissance et l'occupation du pouvoir. Dans le meilleur des cas, ce sont des prédicateurs dont l'archaïsme éclate au moindre problème». Deux ans après, l'actualité de l'Islam politique en Syrie, en Turquie et jusqu'en Iran leur donne à nouveau raison.
Une sainte alliance au cœur de la Realpolitik
Dans le point aveugle des politologues et des islamologues, d'où vient alors le plus gros de la vague islamiste qui a submergé les pays arabes après les révolutions du printemps ? Pour les observateurs de l'actualité immédiate, il n'était pas besoin de fouiller dans les arcanes de la géopolitique et la géostratégie mondiales, pour relever l'impact de la chaîne qatarie Al Jazeera sur les votes. A l'arrière-plan, et sitôt les régimes islamistes installés, l'existence d'une puissante alliance conjoncturelle entre Frères musulmans, salafistes et émirs du Golfe, ne sera plus désormais un secret pour personne. Frères musulmans et Wahhabites d'Arabie Saoudite et du Qatar réunis auront passé pour un temps l'éponge sur leurs adversités séculaires pour s'aligner autour d'une stratégie dont la boussole est non point le Coran ou la solidarité islamique mais la realpolitik : une nouvelle redistribution des cartes succédant aux révolutions arabes et relayant, depuis Washington, celle qui a couvé les dictatures jusqu'à leur déliquescence.
Mais, en soutenant l'accès au pouvoir des islamistes en Egypte et en Tunisie, l'alliance leur dictera clairement ses recommandations et ses lignes rouges. Si ces commandements ne paraîtront sur aucun document public et officiel, ses bribes fuités ne se laisseront pas attendre. Et sans efforts, on pouvait déjà les lire en bloc, dès le 2 juillet 2012, sous la forme déguisée d'interrogations trempées dans l'encre familière d'Abdoul-Rahman Al- Rached, rédacteur en chef d'Al-Chark Al Awsat, quotidien panarabe propriété de la famille du prince héritier saoudien Salman. «Le nouveau chef d'Etat égyptien combattrait-il le terrorisme et s'opposerait-il vraiment à Al-Qaïda ? Reprendrait-il le rôle de médiateur joué par l'ancien président Hosni Moubarak sur la question palestinienne ? Epaulerait-il réellement l'opposition syrienne, alors même qu'il s'opposait à toute intervention militaire étrangère en Syrie ? Soutiendrait-il le Roi Abdallah II contre la contestation menée par la branche jordanienne des Frères musulmans ?... Alors que l'Iran a longtemps été un solide allié des frères musulmans, le président égyptien renouera-t-il des relations diplomatiques avec Téhéran sous prétexte que les pays du Golfe entretiennent de telles relations ? Restera-t-il silencieux sur les activités idéologiques et religieuses de l'Iran qui se sont intensifiées depuis la chute de Moubarak...», écrivait notamment Al-Rached au lendemain de la prestation de serment du président Mohamed Morsi dans un article célèbre titré : «What will Mursi do ?»(*) qui résumait pour ses nombreux lecteurs les interrogations des Etats-Unis et de la famille Al-Saoud...
Historiquement, cette alliance entre Frères musulmans et pays du Golfe n'est pas fille du hasard. Les années 50 et 60, les Frères chassés d'Egypte après le démantèlement de leur association, vont être accueillis par l'Arabie Saoudite dans le cadre d'une première «sainte alliance» contre Nasser, les nationalistes arabes, les communistes et toutes les forces laïques jugées responsables de la défaite arabe à la Guerre de juin 1967. La deuxième aura lieu en 1979, suite à l'invasion soviétique de l'Afghanistan entre les Frères musulmans et les mêmes monarchies du Golfe avec l'appui de la CIA.
Passage obligé, test de démocratie, ou piège géostratégique ?
«La victoire du général Chafik aurait conduit à la violence et à une nouvelle insurrection dirigée cette fois par les Frères. Il est de l'intérêt de tous que les frères arrivent au gouvernement où ils devront agir. Ils vont commettre de faux-pas et prendre des mesures impopulaires...», lit-on dans le Monde Diplomatique de novembre 2012 dans la bouche de Mohamed Aboul Ghar, président du Parti social-démocrate égyptien.
L'euphorie des victoires passées, une question hantera le monde arabe, islamistes et laïcs réunis : ceux qui ont soutenu l'accès au pouvoir des Frères musulmans, à coup de lobbying et d'enveloppes faramineuses voulaient-ils réellement les porter au pouvoir, tester leur aptitude à la gouvernance moderne et la démocratie, ou, selon une troisième hypothèse, les piéger et les pousser aussitôt vers la porte de sortie... ? «La lecture politique superficielle tendrait à faire croire que l'Arabie Saoudite ou le Qatar soutiennent les Frères musulmans alors qu'ils sont essentiellement les garants d'une politique américaine dans la région : il s'agit de diviser les diverses tendances de l'islam politique et les pousser à des confrontations déstabilisant les différents pays de la région», soutient Tarik Ramadhan, islamologue, théologien suisse d'origine égyptienne(*). S'il critique Morsi pour l'absence de vision politique et de réponses économiques et sociales, Tarik Ramadhan juge que le régime des Frères en Egypte a été poussé vers la surenchère et mis à mal par l'alliance visible avec les salafistes qui sont dans les faits, les vrais alliés des régimes des pays du Golfe, alliés régionaux des Américains... Au passage, celui que l'on appelle le « conspirationniste inébranlable » reconnaît la sainte alliance. Pour la première fois et quel que soit le complot invoqué, les théories les plus conspirationnistes croisent les réalités du terrain et les thèses des chercheurs.
Plus rapide que tous ne le croyaient, la mobilisation populaire massive suivie par la destitution du président Morsi en Egypte – qu'elle relève de la correction de la révolution ou du retour de la dictature — signe, de l'avis de tous, l'enlisement du processus démocratique en même temps que la défaite symbolique de la première expérience du pouvoir des Frères musulmans... Qui plus est, sur leur terre de naissance. Pourquoi ?
Prochain article : Mouvement de balancier ou «Fatalité musulmane ?»
* «Révolution post islamiste», Le Monde, 12 février 2011
* Abdoul Rahman Al-Rashed «What will Morsi do ?», Al-Chark Al-Awsat, 2 juillet 2012.
* Tarik Ramadhan est l'auteur de l'ouvrage «Musulmans dans la laïcité» et petit-fils de Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans.


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