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De l'insurrection à la révolution tunisienne: chronologie d'un parcours «au fil des jours»(1)
Publié dans Leaders le 16 - 12 - 2021

Par Habib Dlala - Le syndrome du suicide contestataire s'est installé en Tunisie après l'auto-immolation de Mohamed Bouazizi. Certes, le rituel contestataire par le suicide s'est produit pour les mêmes raisons ailleurs, en Tunisie puis dans le monde arabe, mais n'a pas donné lieu de suite à des mouvements sociaux comparables à ceux qu'a connus le Centre-ouest tunisien. D'ailleurs, l'auto-immolation d'Abdessalem Trimech à Monastir, le 3 mars 2010, n'a pas suscité de remous perceptibles. Alors se pose la question de savoir, comment l'incident du 17 décembre 2010, limité à un acte localisé précisément à Sidi Bouzid, a pu produire un véritable élan révolutionnaire qui s'est propagé par à-coups dans l'ensemble du pays.
1. La phase de l'insurrection de Sidi Bouzid et des villes du voisinage
La phase insurrectionnelle a débuté le 17 décembre 2010 lorsqu'un marchand ambulant de 26 ans, humilié publiquement par un agent municipal s'immole par le feu(2) devant le siège du gouvernorat de Sidi Bouzid, une ville de 40000 habitants situé dans les hautes steppes tunisiennes, à 260 km de Tunis. Ce suicide, qui n'est pas celui d'un sans travail diplômé de l'université, est symptomatique de la colère de jeunes chômeurs non diplômés, contraints à exercer de petits boulots ou à intégrer les circuits informels. Immédiatement les membres de la « corporation » des actifs de l'informel de la ville et des jeunes proches de Bouazizi organisent un sit-in devant le siège du gouvernorat ; ce qui n'était qu'un fait divers a déclenché un mouvement de protestation d'une population durablement laissée pour compte, réclamant le droit au travail.
Le lendemain, des centaines de personnes manifestent leur colère en mettant le feu à des pneumatiques et en brisant des vitrines. La riposte des forces de l'ordre ne se fait pas attendre et se termine par de nombreuses arrestations. Dans la région, la tension monte et l'envoi de renforts de police n'empêche pas les jeunes de manifester.
Le 19 décembre 2010, ce mouvement de protestation localisé prend de l'ampleur et donne lieu à une répression se soldant par une dizaine d'arrestations. Le 22 décembre 2010, un deuxième jeune chômeur de 24 ans, Houcine Naji, se donne la mort par électrocution en se jetant sur un câble de haute tension à Sidi Bouzid. L'agitation reprend dans la ville et gagne les deux villes voisines, Meknassi et surtout Menzel Bouzaiane, où les affrontements se sont accompagnés d'incendies et de mise à sac de bâtiments publics (sièges de la délégation et de la garde nationale). Les autorités accusent l'opposition et la société civile. Le lendemain, le gouvernement, qui ne saisissait pas encore l'ampleur du mouvement riposte en annonçant quelques mesures d'urgence limitées à la création de nouveaux emplois. Le 24 décembre, des affrontements violents secouent de nouveau Menzel Bouzaiane. Prétextant la légitime défense, la police tire sur les manifestants causant la mort d'un jeune de 18 ans et blessant plusieurs manifestants. La ville est alors mise sous contrôle. Les deux jours suivants, le berceau insurrectionnel s'étend à Regueb et Souk Jedid où le siège de la délégation est incendié. Outre les dégâts matériels, les tirs à balles réelles reprennent le 26 décembre faisant plusieurs blessés.
Ainsi les événements enregistrées entre le 17 et le 26 septembre se sont produits dans un premier foyer de frondeurs, dans la zone de peuplement des H'mamma regroupant un ensemble de petites agglomérations à fort taux de chômage et dont l'élan insurrectionnel est soutenu par des solidarités tribales immanentes. En l'absence de perspectives économiques dans ces secteurs steppiques déprimés, les insurgés ont réclamé de l'emploi. Les jeunes avocats indépendants qui les avaient rapidement ralliés et soutenus ne mettaient pas encore en avant les revendications chères à la société civile, à savoir la liberté, les droits de l'homme et la démocratie.
2. La phase pré-révolutionnaire: l'extension géographique du mouvement insurrectionnel
Cette phase a débuté par le déclenchement dès le 27 décembre 2010 d'un mouvement solidaire à Tunis, loin du premier foyer insurrectionnel, et par l'intervention de nouveaux acteurs. Ce jour là, une première manifestation de solidarité est organisée à Tunis, place Mohamed Ali, en face du siège de l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), réclamant des emplois pour les jeunes dans les régions déprimées. Le lendemain, le rythme s'accélère : le président se met au chevet de Bouazizi transféré à Tunis ; un rassemblement réunissant environ 300 avocats est tenu devant le Premier ministère à Tunis ; le bureau exécutif du Syndicat national des journalistes tunisiens dénonce le « blocage médiatique » des événements de Sidi Bouzid. Et alors qu'un sit-in à Gafsa est réprimé par les forces de l'ordre, la protestation crée quelques remous à Sousse, Sfax et Meknassy. Cette vague de solidarité oblige le Président de la République, dans une première intervention télévisée, de regretter les événements de Sidi Bouzid, de dénoncer leur « instrumentalisation politique » et d'annoncer des mesures sévères pour contrôler la situation. Mal pris, le discours mettra le feu aux poudres. Le 29 décembre 2010, le Président décide un remaniement partiel touchant les ministères de la Communication, du Commerce et de l'artisanat ainsi que le ministère des Affaires religieuses. Mais, ce remaniement s'avère pour le moins inutile.
Le 30 décembre 2010, le rassemblement des avocats à Tunis est durement réprimé et les manifestations gagnent Monastir, Sbikha et La Chebba. Le limogeage du gouverneur de la région de Sidi Bouzid et le remplacement des gouverneurs de Jendouba (Nord-ouest) et de Zaghouan (Nord-est) n'auront pas d'impact sur le cours des événements. Et, face au silence des médias tunisiens, Twitter et surtout Facebook se déchaînent. Un débat télévisé associant journalistes et avocats est émis par la chaîne privée « Nessma TV »(3) ) pour discuter, pour la première fois, du mouvement de contestation, du muselage des médias et de la situation économique dans le pays.
Le 31 décembre 2010, la mobilisation des avocats se poursuit à l'appel de leur Conseil national et de nouveaux acteurs entrent en scène suite à la réaction de la ligue tunisienne des droits de l'homme et à celle, plus insistante, des médias étrangers, Aljazeera TV en particulier. Les protestataires scandent désormais de nouveaux slogans, citoyens cette fois, réclamant liberté, démocratie, droits de l'homme.
Entre le premier et le trois décembre, la vague de manifestations affecte l'extrême Nord (Bizerte) et le Nord-Ouest (Jendouba) et refluent vers Kairouan et le Sud (Médenine et Zarzis) pour se recentrer (et se ressourcer) dans le Centre-ouest (à Souk Jedid, Regueb, Meknassy, Sidi Bouzid et Thala). Le 3 janvier 2011 connut une manifestation de lycéens à Sidi Bouzid après leur retour des vacances et une marche pacifique d'environ 250 personnes (des lycéens pour l'essentiel) à Thala qui dégénéra en affrontements avec la police.
3. La phase de la révolution: le rôle de Tunis et l'entrée en scène de nouveaux acteurs
Lorsque les revendications sociales ont fait place aux revendications politiques et institutionnelles, la révolte se transforma en révolution.
Le décès de Bouaziz le 4 janvier 2011 et son enterrement le 5 janvier 2011 marquent le début d'une nouvelle phase, celle de la révolution. Le cortège funèbre qui a mobilisé environ 5000 personnes criant vengeance sur la route allant jusqu'au cimetière de Garaat Bennour, à quelques kilomètres de Sidi Bouzid, ravive la contestation. Et à l'instant où Bouazizi est inhumé, un lycéen de 19 ans, s'est immolé par le feu dans la banlieue de Tunis en raison de ses mauvais résultats scolaires. Le 6 janvier, les avocats se mettent en grève suite à l'appel du Conseil national de l'ordre des avocats.
Jusque là, l'agitation produite par ces événements n'a pas été particulièrement violente. L'embrasement de la rue démarre le 8 janvier 2011 lorsqu'un quinquagénaire de Sidi Bouzid s'immole par le feu. Des affrontements sanglants éclatent le 8 et le 9 janvier faisant 14 à 21 morts (selon les sources) tués par balle à Thala, Kasserine et Regueb. Les enterrements suscitent de nouveaux affrontements. De violents heurts accompagnés d'incendies et de pillages mettent le feu dans les premières marges périurbaines populaires de Tunis (Ettadhamen et Mnihla). Les étudiants de l'université d'El Manar manifestent, ceux de la Faculté des lettres et des sciences humaines de Sousse sont sévèrement réprimés.
Le 10 janvier 2011, qui a connu un nouveau suicide de diplômé à Sidi Bouzid, engage la fermeture des établissements scolaires et universitaires. L'espace aérien est fermé pour une journée lorsque le couvre feu est annoncé. Les touristes s'empressent alors de rentrer chez eux. Dans un deuxième discours, le Président annonce de nouvelles élections dans six mois et la création de 300000 emplois en deux ans (2011 et 2012).
Le lendemain, le quartier périurbain d'Ettadhamen s'embrase de nouveau, les magasins sont saccagés et les agences bancaires incendiées. Il s'agit des premières violences excessives qui saisissent la capitale. La manifestation des artistes devant le théâtre de Tunis est réprimée. Les journalistes organisent un sit-in dans les bureaux de leur syndicat. Par ailleurs, de violents affrontements éclatent à Kasserine faisant quatre morts dans la population civile ; et à Gafsa, l'université est saccagée.
Le même jour, soit le 11 janvier 2011, Hamma El Hammami, porte-parole du Parti communiste ouvrier tunisien (PCOT) interdit, fait un discours appelant au « départ de Ben Ali, la dissolution des institutions du régime actuel et la mise en place d'un gouvernement national provisoire chargé d'organiser des élections libres et transparentes ». Il est alors arrêté le 12 janvier au matin, avant d'être libéré deux jours plus tard, le jour de la chute du président Ben Ali.
Le 12 janvier 2011, l'université de Gabès est saccagée à son tour. Sfax répond massivement à l'appel à la grève générale et à la manifestation (30000 personnes) décrété par l'UGTT. Comme à Sfax, des manifestations, souvent violentes, ont eu lieu à Béja, El Hamma, Sidi Bouzid, Kebili, Tozeur, Déguèche, Jebiniana, Souk Lahad, Nabeul, Dar Chaabane, Sousse, Fériana, Thala, Kasserine, Bizerte, Gabès, Hammamet, Fouchana, Mahdia, ainsi que dans les secteurs périurbains du grand Tunis (à Ettadhamen, Intilaka, Douar Hicher et M'nihla). La nouvelle manifestation organisée à Douz se solde par deux décès par balle dont celui d'un jeune enseignant universitaire.
Pour calmer les esprits, le gouvernement limoge le ministre de l'intérieur et annonce la libération de toutes les personnes arrêtées depuis le début de l'insurrection. Mais, malgré ces mesures, les violences reprennent de plus belle dans la nuit du 13 décembre à Ettadhamen et Intilaka situés à l'Ouest de Tunis, dans le quartier populaire du 5 décembre au Kram, à Dar Fadhal et à El Aouina au Nord de la capitale. On compte huit morts dans la seule périphérie de la capitale. A l'annonce du bilan de la révolution (au total 66 morts), le mouvement semble avoir atteint le point de non retour.
Le 13 janvier 2011, le chef d'Etat major de l'armée de terre est écarté pour avoir refusé de tirer sur les manifestants. Le soir, l'armée se retire du centre de Tunis, cédant la place au déploiement des unités spéciales de la sécurité. Le troisième et dernier discours du président passe sous silence ses engagements en faveur de l'emploi pour des promesses de solutions politiques. Il annonce l'arrêt de l'usage des armes à feu contre les manifestants, promet la baisse des prix des produits de première nécessité et surtout l'approfondissement de la pratique démocratique et du pluralisme et la liberté de la presse et de l'Internet et souligne que le Président Ben Ali quittera le pouvoir en 2014.
Le 14 janvier, l'armée se déploie dans la capitale. Les manifestations reprennent à Tunis, Douz, Thala, Hammamet et à Sfax où cinq civils sont blessés par balle. Organisée par l'UGTT et associant toutes les catégories sociales, la manifestation massive mais pacifique de Tunis exige le départ du président. Elle est violemment réprimée ; un manifestant est tué par balle. Et comme pour apaiser la situation, le pouvoir, encore en place, annonce la dissolution du gouvernement et l'organisation d'élections législatives anticipées dans un délai de six mois. Le premier ministre Mohamed Ghannouchi est chargé de constituer une nouvelle équipe gouvernementale avant la tenue de ces élections. En fin de journée, le Président Ben Ali prend la fuite et se réfugie à Jedda en Arabie saoudite. Dans la précipitation, le même premier ministre Mohamed Ghannouchi se proclame alors Président de la République (article 56 de la constitution). Mais, sous la pression des juristes spécialistes de droit constitutionnel exprimée à travers les médias, Ben Ali est définitivement écarté du pouvoir le 15 janvier 2011 par le Conseil constitutionnel qui proclame Monsieur Foued Mebezza, (président de la Chambre des députés) Président transitoire de la république chargé dans des délais de 45 à 60 jours (article 57) d'organiser l'élection d'un nouveau président et de préparer des législatives anticipées.
4. La phase post-révolutionnaire: les soubresauts « benalistes » et la difficulté d'instaurer une nouvelle ère
Les exactions et pillages qui ont eu lieu à Tunis et dans d'autres villes depuis la nuit du 14 janvier 2011 ouvrent la voie aux premières manœuvres contre-révolutionnaires. Certains acteurs occultes cherchent à semer la terreur pour faire régner l'anarchie. Tout semble annoncer la difficulté d'instaurer une nouvelle ère. L'arrestation, le 16 janvier 2011, de l'ancien ministre de l'intérieur de Ben Ali et de certains membres de sa famille ainsi que le lancement d'un mandat d'arrêt contre le Général chargé de la sécurité présidentielle ne parviennent pas à calmer les esprits. A partir de cette date, la population tente de s'organiser en comités de quartier pour se protéger des pillards. Les pénuries commencent à se faire sentir dans les villes.
Le 16 janvier, le président du Réseau euro-méditerranéen des droits de l'homme (REMDH) et co-fondateur du Comité pour le respect des libertés et des droits de l'Homme en Tunisie (CRLDHT), Kamel Jendoubi, annonce son retour de retour en Tunisie après un séjour forcé de dix-sept ans à l'étranger.
Le jour suivant, le gouvernement provisoire annonce la composition d'un gouvernement de transition comportant, entre-autres, trois chefs de l'opposition (à savoir Mustapha Ben Jafaar, Nejib Chebbi et Ahmed Brahim(4)) , six membres de l'ancien gouvernement reconduits, dont Mohammed Ghannouchi lui-même, et quatre désignés à la tête des ministères régaliens.
Après la nomination à la tête du gouvernement de l'ancien premier Ghannouchi, l'octroi des portes-feuilles les plus importants à d'anciennes figures de Rassemblement constitutionnel démocratique constitue la deuxième « bavure » du gouvernement transitoire, devenu l'objet de tous soupçons.
Le 18 janvier 2011, quatre ministres (dont trois de l'UGTT et un quatrième issu du Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL) démissionnent du gouvernement de transition, considérant que le cabinet ne respecte pas la volonté du peuple. Surprise par la composition de la formation gouvernementale qui ne rompt pas avec l'ancien régime, la centrale syndicale s'obstine à réclamer, dans l'esprit du communiqué de son bureau exécutif (en date du 15 janvier 2011), à n'accepter que des personnalités indépendantes et des technocrates. Dans la journée du 18 janvier également, Moncef Marzouki, l'un des opposants du président déchu et président fondateur (en 2001) du parti El Mottamar ou Congrès pour la République (interdit d 2002) est arrivé à Tunis, appelant les « autorités » à reconnaître tous les partis politiques et à la formation d'un gouvernement d'union nationale.
Le 19 janvier 2011, des marches sont organisées dans les villes d'El Haouaria, Kélibia, Kébili, Douz, Medenine, Gabès, Mahdia, Souassi, El Hamma, Kasserine et Sfax pour rejeter la participation du RCD au gouvernement transitoire. Les marches pacifiques se sont poursuivies le 20 du mois à Tunis, Gafsa, Sfax, Kébili, Gabès, Sidi Bouzid, Médenine, Sousse, Le Kef, Jendouba, Bizerte et Béja pour dénoncer, encore une fois, les symboles de l'ancien régime et appeler à la dissolution du nouveau gouvernement. Le ministre auprès du premier ministre chargé du développement administratif choisit de démissionner.
Le 21 janvier, des manifestations sont organisées par les agents de Police et de la Garde nationale. Le jour suivant (22/01/2011), les marches reprennent notamment à Tunis, Le Kef, Gafsa et dans d'autres villes refusant le gouvernement Ghannouchi. Au même moment, la police et la Garde nationale se rallient à la révolution, « implorent le pardon du peuple » et revendiquent en même temps la fondation d'un syndicat.
Mais les mouvements de protestation n'ont pas suffi à produire le changement souhaité. La rue n'est pas rassuré de l'irréversibilité par ce qui semblait s'apparenter à des manœuvres contre-révolutionnaires (la tentative d'usurper la présidence puis la concentration des ministères régaliens aux mains de personnalités fortes du RCD). On assiste alors à une « réaction » du premier foyer insurrectionnel qui a mis en route dès le 23 janvier 2010 une « Caravane de la liberté » d'un millier de personnes venant de Menzel Bouzaiane, Sidi Bouzid et Regueb dans la perspective d'acculer le gouvernement Ghannouchi à démissionner. Elle ne rentrerait qu'une fois cette mission est accomplie. Le 24 janvier 2011, de nouveaux protestataires affluent des gouvernorats Kasserine et de Gafsa, deuxième foyer insurrectionnel, mais aussi de Kébili, Tataouine, Médenine, Béja et Sfax et du Grand Tunis, pour conforter la Caravane, et réclamer la chute du gouvernement. Cette Caravane est désormais structurée par des avocats et « protégée » par quelques médias. Le premier ministre est ainsi contraint d'engager de nouveau la concertation avec les différentes sensibilités politiques afin de pourvoir aux vacances au sein gouvernement et de lui apporter des correctifs. L'occasion est saisie également pour annoncer (par SMS et sur Facebook) l'organisation d'une manifestation pour le maintien du gouvernement actuel. Mais, outre la poursuite du sit-in place du Gouvernement à La Kasbah (pour la 3e journée), des affrontements ont eu lieu le 25 janvier entre partisans et contestataires du gouvernement à l'avenue Habib Bourguiba à Tunis. A Sousse aussi, une importante marche pacifique favorable au nouveau gouvernement est organisée en même temps qu'un sit-in de contestataires parrainé par l'UGTT. A Kairouan, la manifestation contre le gouvernement est pilotée à la fois par l'UGTT et la Ligue des droits de l'homme.
Le même jour d'autres événements significatifs de l'extension des actes de pillage eurent lieu : pillage de propriétés publiques et privées à l'Ariana, la Soukra, Ettadhamen et Béja et pillage des fermes privées à Testour, Béja, Mejez El Bab, Gobellat et Sidi Othman (situé non loin de la localité de sidi Thabet).
De plus, la journée du 25 janvier 2011 a été aussi le théâtre d'un nouveau type de revendications, sociales cette foi, dans différentes régions du pays, particulièrement à Gafsa, Métlaoui, Redeyef, Mdhilla, Sidi Bouzid, Tunis, Manouba, Ben Arous et Sfax.
Le 26 janvier, les affrontements violents reprennent entre contestataires et défenseurs du gouvernement Ghannouchi à Tunis, Sfax et Tataouine. A la Kasbah, la Caravane de la liberté poursuit son sit-in pour la quatrième journée consécutive et affronte les forces de l'ordre qui ont tenté de la disperser. A cette même fin, on empêche l'arrivée de provisions à ses participants. Mais le sit-in se maintient encore le 27 janvier. La Grève générale des professeurs de l'enseignement secondaire dans les gouvernorats de Tunis décrétée par l'UGTT renforce l'appel des membres de la Caravane à la dissolution du gouvernement. Les marches pacifiques organisées dans le centre ville tentent d'appuyer le sit-in. En même temps, les protestations sociales agitent Oum El Araies, Jendouba et Nefta. Enfin, la pression finit par aboutir à la formation d'un nouveau gouvernement Ghannouchi qui ne maintient que neuf portefeuilles ministériels contre 12 renouvellements.
Le 28 janvier, une partie des participants à la Caravane satisfaits de ce résultat prend le chemin du retour aux différentes régions de départ. Ceux qui sont restés ont été violemment délogés de la Kasbah (dans l'après-midi) par les forces antiémeutes dans des circonstances pour le moins brumeuses.
Après la manifestation des femmes démocrates tenue le 29 janvier 2011 pour l'égalité des sexes, le respect de la démocratie, la laïcité et la justice sociale, on est encore loin du dénouement de l'agitation qui continue sous des formes diverses dans toutes les régions du pays : grèves sectorielles à répétition et revendications au sein des entreprises, limogeage populaire de responsables d'entreprises ou d'institutions publiques, pillages organisés par des bandes de malfaiteurs, mise à sac de postes de police par des bandes (à l'arme blanche).
C'est dans ce contexte que les Tunisiens assistent, dimanche matin du 30 janvier 2011 au retour, de Rached Ghannouchi, chef du mouvement "Ennahda", et près de 70 de ses compagnons de route.
Soucieux du déferlement de groupes professionnels et sociaux dans les ministères croulant sous le poids des revendications sociales, le gouvernement, a presque omis d'opérer le remplacement des gouverneurs. Encore préoccupé par la consolidation de l'équipe gouvernementale et par les forces centrifuges qui minent l'appareil sécuritaire au niveau central, le gouvernement n'a pas accordé l'importance qui convient aux enjeux sociaux et au désordre politico-administratif à l'échelle régionale et locale, au retour à la normale de l'activité économique et à la représentation diplomatique à l'étranger. Le 2 février 2011, il se décide enfin, titubant et maladroit, de nommer 24 gouverneurs dont 19 s'avèrent appartenir à l'ancien régime (!). Les manifestants et les partis d'opposition contestent ces nominations, la population se charge de les chasser et l'armée à les évacuer.
Reste enfin à souligner, qu'à un mois et demi du départ de Ben Ali, on en est encore au ballet incessant des gouverneurs qui n'arrivent pas à se faire accepter par les populations locales. Le sit-in se réinstalle à la Kasbah, deux semaines durant, pour réclamer de nouveau le départ du gouvernement Ghannouchi. Le 26 février 2011, les affrontements violents reprennent également dans le centre de Tunis et Kasserine est de nouveau mise à sac. Le 27 février 2011, le chef du gouvernement finit par démissionner suite aux manifestations et Béji Caïd Essebsi est nommé Premier ministre dès le 3 mars. Peu après, le 4 mars, Kasbah 2 s'achève et aucun n'a réussi à la reconquérir. Pourtant la contestation se poursuit, La situation est compliquée par le retour de dizaines de milliers d'émigrés tunisiens en Libye et l'exode en Tunisie de populations de différentes nationalités fuyant la révolution libyenne.
Avec l'achèvement de Kasbah 2, partis politiques, organisations nationales, diverses associations professionnelles et personnalités de tout bord prennent la place des jeunes révolutionnaires, ralliant peu à peu la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique(5). Depuis, les tentatives de récupération se multiplient, jouant tantôt sur l'évocation de l'insurrection, tantôt sur celle de la révolution. Amalgamée, à des fins partisanes, avec l'Insurrection du 17 décembre 2010, la Révolution du 14 janvier 2011 est parfois prise en inconsidération, presqu'en discrédit, au mépris de l'histoire.
Habib Dlala
Université de Tunis
1) Chronologie rigoureuse établie par l'auteur pour suivre, jour après jour, les mouvements de la contestation du 3 mars 2010 jusqu'au 3 mars 2011, date de la démission de Mohamed Ghannouchi.
2) L'auto-immolation est un acte suicidaire violent dont l'horreur véhicule un message fort traduisant un immense désespoir en même temps qu'une grande colère.
3) Chaîne créée par le groupe publicitaire tunisien Karoui & Karoui World et ouverte au capital italien (Mediaset, filiale du holding Fininvest de Silvio Berlusconi) et franco-tunisien (Quinta Communications du producteur franco-tunisien Tarak Ben Ammar).
4) Mustapha Ben Jafaar, secrétaire général du Forum démocratique pour le travail et les libertés, médecin de formation, devient ministre de la santé ; Nejib Chebbi, dirigeant historique du Parti démocratique progressiste (PDP, légal), se voit attribuer le ministère du développement régional ; Ahmed Brahim, secrétaire général d'Ettajdid ancien parti communiste, prend en charge l'enseignement supérieur et scientifique. Des représentants de la société civile figurent aussi dans ce gouvernement.
5) Instance créée le 15 mars 2011 et dirigée par Yadh Ben Achour


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