Par Habib Batis - Les rapports qu'ont historiquement entretenus la recherche scientifique et la pratique professionnelle, toutes professions confondues, ont toujours fait l'objet de débat et de questionnement d'ordre épistémologique. En effet, l'idée de collaboration entre chercheurs et praticiens pour la construction de solutions liées à des problèmes posés par la pratique professionnelle, provient d'un constat d'éloignement entre le monde de la pratique et celui de la recherche qui vise à l'éclairer. Cet éloignement s'est exprimé en termes de fossé entre université et milieu professionnel. Il est devenu manifeste depuis que les dernières décennies sont marquées par la montée de périls qu'à priori personne ne peut nier: pollutions (sol, air, mer) dans les environs des complexes industriels, réchauffement climatique d'origine anthropique, gestion des déchets urbains, agriculture et destruction des sols cultivables, désertification, travail social dans les milieux vulnérables, crises sanitaire et éducative… Ce qui est sous-entendu par-là, est que les connaissances qui se construisent à propos de la pratique et dont sont responsables les universités à travers les instituts et les facultés, ne semblent pas toujours se transposer sur le terrain. Et on se demande s'il s'agit d'un problème de diffusion des résultats? Ou s'agit-il d'un problème de choix des sujets de recherche? Ou s'agit-il d'un problème de méthodes de recherche et de pertinence des résultats? Il y a là un large débat. Dans le cadre de cet article, il s'agit d'aborder plutôt ce débat par l'intermédiaire de ce que propose l'approche collaborative de recherche et ce qu'elle vise à établir entre le monde de la recherche et celui de la profession. Le développement ci-dessous ne peut prétendre à recouvrir l'ensemble de ce concept ni viser toutes les professions. Cependant, les propos peuvent avoir une certaine résonnance pour éclairer le processus de collaboration indépendamment du type de collaborateurs concernés. Auparavant, il serait instructif et éclairant de commencer par jeter un bref regard historique sur l'objectif assigné à la recherche scientifique universitaire dans notre pays. Bref regard historique sur l'objectif assigné à la recherche scientifique Dans notre pays, cette partie de l'histoire nous apprend que l'objectif premier qui a été assigné à la recherche dans les divers domaines, est la formation pour répondre aux besoins en formateurs, de l'université tunisienne. Cet exercice de la recherche diplômante a été plutôt bien conduit, puisqu'en quelques décennies, un corps universitaire tunisien a pris en main l'activité universitaire. Au cours des années 1980, les responsables du département de recherche et enseignement supérieur ont de nouveau réactivé, la question des finalités de la recherche scientifique et sa place dans la société. On peut supposer que cette ouverture à d'autres préoccupations socio-politiques vise à faire évoluer l'objectif initial assigné à cette activité. C'est ainsi que des projets nationaux de recherche (PNR), devenus ensuite projets de recherche mobilisateurs (PNM) ont vu le jour. Ces projets couvraient des domaines variés: biologie marine et environnement, santé, agriculture, technologie de l'information et de la communication… Leur objet est d'inciter les universitaires à inscrire leur activité de recherche dans un ou plusieurs de ces PNR proposés. Ce sont les chercheurs des instituts de recherche qui se sont trouvés automatiquement impliqués dans ces projets, alors que la grande majorité des universitaires notamment des facultés ont poursuivi une activité de recherche diplômante (avec la rétroaction, qu'on voit en temps réel, du nombre grandissant de docteurs qui ne peuvent s'intégrer dans une activité économique). Est-ce que ce revirement, même partiel, a permis le rapprochement escompté entre le monde de la recherche et le monde de la pratique ? Tout excès d'optimisme mis à part, on peut affirmer, aujourd'hui et au vu des problèmes posés, que le bilan est en deçà des espoirs de la politique concoctée. Ce constat nous apprend aussi que le décloisonnement entre le monde de la pratique et le monde académique reste difficile. Ce sont des mondes qui sont porteurs d'enjeux différents, de contraintes distinctes et de normes de fonctionnement singulières. Ceci ne veut pas dire que des universitaires ne se sont pas emparés de certains problèmes (à titre d'exemple la valorisation de certains rejets industriels, recherche sur la désertification…) pour construire des connaissances censées permettre l'amélioration de la pratique professionnelle. Mais bien plutôt que ces connaissances n'ont pas eu l'impact escompté sur le terrain. Parmi les hypothèses qu'on peut émettre pour expliquer ce bilan mitigé concerne la méthode de recherche elle-même. En effet, celle-ci était, semble-t-il, loin d'être une médiation entre le monde de la recherche et celui de la pratique professionnelle, en vue d'étudier le savoir-faire qui sous-tend cette dernière dans le cadre d'une démarche de co-construction des connaissances. Les projets ne semblaient pas être élaborés dans l'objectif de favoriser un partenariat actif pour travailler avec les professionnels en questionnant leur pratique, mais plutôt sur l'objet résultant de cette pratique. Ce qui nous amène à poser le problème de l'approche collaborative de recherche. Autour du concept de recherche collaborative Faire de la recherche collaborative, c'est avant tout une autre façon de faire de la recherche qui permet d'accéder à des savoirs différents et d'arriver à des visions plurielles de la réalité sociale. A sa base, la recherche collaborative suppose la contribution des praticiens (ingénieurs, techniciens, travailleurs sociaux…) à la démarche d'investigation d'un objet de recherche (améliorer l'aspect énergivore d'un procédé industriel, valoriser des rejets industriels, résoudre un problème de pollution, améliorer la pratique d'encadrement de personnes vulnérables…). Cette démarche est encadrée par un ou plusieurs chercheurs universitaires. Elle est abordée par la voie du développement du savoir professionnel du praticien. Elle privilégie son point de vue et les connaissances qui peuvent être construites et mises au service de son intervention en tant que praticien. Par ailleurs, cette démarche allie à la fois une rigueur méthodologique et une application concrète. Elle intègre à la fois les enjeux théoriques et les besoins pratiques. Elle favorise une interaction dynamique entre le monde de la recherche et le monde professionnel. Sa mise en pratique exige une véritable complémentarité qui transcende les frontières traditionnelles entre théorie et pratique. Un des fondements de cette complémentarité est la co-construction qui est un élément de la démarche de la recherche collaborative. Dans cette vision, le préfix « co » de co-construction ne désigne pas les acteurs engagés, qu'ils soient chercheurs ou praticiens, mais illustre la dynamique collaborative qui les unit. Cette dynamique s'ancre dans une double logique qui, à chaque étape de la recherche collaborative, met en jeu une interaction symbiotique entre les parties prenantes, tout en respectant tant les enjeux théoriques que les finalités pratiques. De l'intérieur même des courants de recherche qui allie théorie et pratique, il faut souligner que la recherche collaborative s'inscrit dans un ensemble de pratique de recherche à caractère participatif pour les praticiens et qui donnent lieu à divers vocables: recherche action, recherche collaborative, recherche action collaborative, recherche partenariale… On devine que les frontières entre ces différentes identités ne sont pas étanches et n'ont sans doute pas à l'être. Toutes ces appellations, devenues des concepts passe-partout, visent, en fait, à créer des passerelles entre le monde de la recherche et le monde de la pratique tant ces deux mondes sont cloisonnés dans leurs pratiques, leurs vocabulaires, leurs enjeux et leurs objectifs, leurs temporalités. …Elles recouvrent une certaine zone de croyances liées à la pertinence, pour les chercheurs universitaires, de s'associer, d'une façon ou d'une autre, aux praticiens pour produire des connaissances liées à la pratique et, bien sûr au développement de la pratique. Cependant, ceci n'empêche pas de penser que ces appellations renvoient à une diversité de natures, de formes, de modes et de lieux de production de savoirs en lien avec la recherche, la collaboration, l'action, la participation, le partenariat. Ce qui n'invalide donc pas pour autant la pertinence, pour chacune de ces pratiques de recherche, de clarifier son modèle. Cette clarification va pouvoir dégager la rigueur de la démarche spécifique sous-jacente à ce modèle et ouvre la voie à ceux qui voudront l'emprunter. Bref, ce qu'on peut dire c'est qu'au fond il n'y a peut-être pas de différence entre les acteurs dans la production de savoirs, pas de frontières mais un continuum et une transformation des uns et des autres dans ce qui se joue. Cela implique des répercussions sur les acteurs engagés, en termes d'enjeux, d'impacts de professionnalisation croisée et de production de connaissances. Il est donc nécessaire de questionner les raisons de développer ces pratiques par rapport aux savoirs produits et leurs impacts en termes de développement professionnel. Quel positionnement épistémologique la recherche collaborative suppose-t-elle? Sur la base de ce qui est dit précédemment, dans une recherche collaborative, le praticien devient, à un moment ou un autre du processus de recherche, un constructeur de la connaissance à produire liée à l'objet investigué. Cela signifie que sur un plan épistémologique, cette construction est tributaire de certaines considérations. D'abord, elle ne se fait que par une prise en compte de la compréhension qu'a le praticien de la situation dans laquelle il évolue. Car cette compréhension imprègne et influence le sens et la direction à donner à cette situation de pratique. D'autre part et c'est le corollaire de la première considération, cette construction ne peut se faire qu'en intégrant dans la structuration de la recherche, les composantes du contexte réel où la pratique est actualisée. Composantes identifiées en termes de contraintes et de ressources que présentent les situations de pratique. Enfin, dans cette démarche collaborative, la contribution du chercheur et son degré d'influence dans la conduite et la construction de la recherche, est un problème inhérent à la démarche collaborative. Il propose un cadre d'exploration qui renvoie au projet théorique lié à l'objet investigué. So rôle est alors de baliser et d'orienter sur la base de sa compréhension en contexte qui se construit et s'ajuste au fil du déroulement du projet et en tenant compte de la conception du praticien. Conception qui va imprégner l'objet même de la recherche. Est donc implicite dans cette position épistémologique, la sollicitation du praticien en vue d'investiguer le point de vue qu'il va développer sur un aspect de sa pratique que le chercheur lui proposera d'explorer en collaboration. Une sollicitation qui suppose, en arrière-plan, la reconnaissance et l'intérêt qu'on porte à sa capacité d'acteur en situation. C'est-à-dire sa capacité d'exercer son jugement et d'orienter sa prise de décision en fonction des conditions qui prévalent et des enjeux en présence dans le contexte spécifique qui est le sien. En bref, cette posture épistémologique suppose que le chercheur ne pose pas, par son choix, un regard normatif et extérieur sur ce que fait le praticien, mais cherche avec lui et de l'intérieur de la situation où il exerce, à comprendre ce qui supporte sa pratique. C'est à ce prix que les connaissances qui se coconstruisent se transposent dans le milieu professionnel pour faire évoluer les pratiques ou résoudre des problèmes. La recherche collaborative: préoccupations des acteurs et complexité de la médiation De ces clarifications, il ressort que le concept de collaboration suppose que chaque partenaire s'engage à partir de ses préoccupations et de ses intérêts. Ces derniers sont déterminés, entre autres, par les exigences de la fonction de chacun qui les réunit dans le projet de collaboration. Celle du chercheur le destine, avant tout, à produire des connaissances dans le domaine qui est le sien. Celle du praticien, à perfectionner ou à renouveler une pratique, à résoudre un problème…dans son exercice professionnel. Le point de rencontre des deux consiste dans la confiance que la production de connaissance améliore la pratique et que la pratique éclaire la production de connaissance. En ce sens, la démarche collaborative, suppose que l'expertise du chercheur, seul ou avec l'aide d'assistants de recherche, ainsi que l'engagement du praticien dans la démarche de réflexion sur un aspect de la pratique, contribuent à la mise en place des tâches formelles de recherche : définir le cadre théorique pour aborder l'objet de recherche, mettre au point une méthodologie de récolte et d'analyse des données, valider par des tests, la pertinence des résultats obtenus, rédiger et diffuser les résultats… À ce niveau, il est important de souligner le défi de rendre la recherche réellement collaborative à travers un protocole de recherche validé scientifiquement. Bien souvent, la réalité du terrain et les contraintes pratiques obligent le chercheur à faire des arbitrages avec les exigences scientifiques. C'est ainsi que la présence de logique et d'intérêts différents, pour ne pas dire divergents, font que le processus de recherche se trouve sous tension et donc souvent malmené. Ce propos sur le concept de recherche collaborative ne doit pas laisser passer sous silence la complexité des enjeux qui appuient la notion de collaboration dans une entreprise de recherche entre les deux mondes académique et professionnel. Cette complexité est inhérente au projet lui-même car les postulats sur lesquels il repose vont avoir des conséquences sur tout le volet recherche dans ses différentes étapes. On peut distinguer deux niveaux de complexité que le chercheur se doit de ne pas ignorer. Le premier est en lien direct avec l'organisation de la démarche d'investigation. En effet, puisque la co-construction de connaissances ne peut faire fi du contexte de la pratique ni du point de vue du praticien en action dans ce contexte, il va donc de soi que le souci constant du chercheur est de refléter ce point de vue dans toutes les étapes de la recherche qui incluent ou non la participation des praticiens eux-mêmes. En somme, indépendamment du fait que le chercheur assume seul le volet recherche, il est important que la démarche d'investigation, dans ses différentes étapes, consiste à mettre constamment en relation le point de vue du praticien (celui du cadre pratique dans lequel il exerce) avec son propre point de vue (celui du cadre d'investigation dans lequel il se situe, comme chercheur). Ceci ne peut se faire que si le point de vue du praticien est constamment abordé dans une perspective qui permet de le reconstruire et de l'interpréter pour qu'il soit intégré dans les différentes étapes de recherche: étape de problématisation et des questions de recherche, étape de cueillette et d'analyse des données, étape de présentation des résultats… Dit autrement, cette posture demande au chercheur de se faire interprète de la parole du praticien à la fois en action, au moment de la recherche et lors de l'analyse de celle-ci. Tout en étant dans la phase d'activité réflexive, il est le régulateur des interactions et le constructeur de sens. En toute vraisemblance, cette posture de recherche nécessite de l'expérience, une sensibilité et une ouverture pour permettre cette co-construction et maintenir cette immersion dans les deux mondes. Le deuxième niveau de complexité déborde largement du périmètre des seuls acteurs engagés. En effet, les points de vue des acteurs individuels ne peuvent être dissociés des cultures professionnelles dans lesquelles ils s'inscrivent et prennent forme. Chaque communauté renvoie à des règles de fonctionnement plus ou moins explicites qui lui sont propres. Ces règles sont les ferments d'une culture de travail spécifique dans laquelle les acteurs du projet sont contraints de s'inscrire. C'est au chercheur collaboratif de mettre en relation ces deux cultures avec lesquelles il devra composer lors de la prise en compte des deux points de vue. En effet, avoir à composer avec le point de vue du praticien renvoie inévitablement à la structure organisationnelle en place et des attentes que les responsables vont lier au projet collaboratif. Ces derniers devront cautionner le projet, voire s'y engager. Il va de soi que leur préoccupation première est qu'il y ait des retombées pour le secteur professionnel concerné. De même, derrière le point de vue du chercheur se profilent les attentes de la communauté académique y compris les chercheurs du même domaine de recherche. Ces derniers devront cautionner la pertinence et la définition du projet car ils vont en sanctionner la valeur au moment de la publication des résultats dans les revues scientifiques. En conclusion, la dimension collaborative de la recherche tient au fait que les connaissances qui se construisent sont le produit d'un processus de négociation entre théorie et pratique, entre communauté de recherche et communauté de pratique. Cette négociation ne doit pas perdre de vue que le cadre conceptuel du chercheur et le cadre d'exercice du praticien s'inscrivent dans des cultures de travail différentes avec lesquelles le chercheur doit composer. Ce dernier, loin de l'acteur qui se contente d'exploiter les ressources de deux mondes étrangers l'un à l'autre, mais bien au contraire, c'est l'agent médiateur qui se meut dans les deux mondes pour créer la jonction entre les deux cultures de travail qu'ils représentent. C'est en édifiant une culture commune que l'impact des connaissances qui se coconstruisent prend tout son sens. Enfin, une recherche collaborative relève davantage d'une posture éthique et de valeurs du chercheur que de sa manière de considérer l'autre. On est à la fois en présence d'une dissymétrie car, c'est au chercheur que revient de réguler les interactions, mais en même temps d'une symétrie par rapport au savoir. En ce sens, viser cette posture du chercheur renvoie inévitablement à la question: Comment s'assurer que les intérêts du monde de la pratique soient considérés du début à la fin de la démarche collaborative, sachant que tout le volet recherche demeure sous sa responsabilité ?