Par Fadhel Moussa - Pour rendre hommage à une figure de la trempe du Doyen Sadok Belaïd, je vais dépasser l'éloge funèbre classique, pour témoigner à cette douloureuse occasion de ce qui caractérise l'homme, tel que je l'ai connu et approché. À l'université et ses environs d'abord, à la mer et son droit ensuite et à la res publica et sa constitution enfin. A la faculté de Droit, des Sciences politiques et économiques de Tunis en 1971 a débarqué de France Sadok Belaïd, auréolé du prestigieux titre d'agrégé en droit public. Le nouveau haut gradé était ainsi paré de la légitimité universitaire qui justifie son intronisation comme doyen doublé de professeur. C'est en tant qu'étudiant de 4e année de la licence puis du cycle doctoral de droit public et de sciences politiques que je l'ai découvert et connu. Assez vite, à la faveur de son charisme, il allait s'imposer, respecté et même craint. D'entrée il a annoncé la couleur: la rigueur, l'autorité, la supériorité, l'exigence. En tant qu'enseignant, c'était un donneur de leçons se détachant du schéma pédagogique classique de l'enseignement. Il mêlait la philosophie à la technique juridique et au normativisme kelsenien. Comme doyen et donc manager d'une institution, il était ambitieux et a fait progresser le cycle diplômant au-delà de la licence, lançant un troisième cycle de diplômes d'études supérieures, d'un doctorat d'Etat puis l'agrégation, tunisifiant ainsi tout le système d'enseignement et de recherche en droit. Il a veillé à l'encouragement des nouveaux jeunes diplômés par des bourses de recherche à l'étranger et les tâches d'enseignement. Cela a permis en parallèle le recrutement des candidats à l'enseignement par concours dans tous les grades. Il a aussi renforcé la recherche et les publications par la création du Centre d'études, de recherches et de publications (Cerp). Il était visionnaire et «fonceur» pour engager une réforme de l'enseignement du droit tirant profit de sa désignation dès 1971 à la tête de l'unique faculté de Droit du pays installée au campus universitaire de Tunis. En 1987, il a été, avec plusieurs autres collègues, fondateur d'une nouvelle faculté qui troquera le droit contre la science juridique accompagnée des sciences politiques et sociales (Fsjpst). La variation de son patronyme sera accompagnée d'une variation de son enseignement par le renforcement des langues étrangères, l'ouverture sur l'enseignement de l'informatique juridique et la mise en place d'un régime particulier des études, de la pédagogie et des examens. Notre Doyen conservera à jamais le titre de 1er Doyen de la fac du campus (Tunis I) et celle de la Fsjpst (Tunis II). La faculté des Sciences juridiques était considérée par ses fondateurs comme la vraie faculté de Droit et à ce titre, le portrait de Sadok Belaïd coiffera tous les autres portraits dans la galerie des doyens. La mer et son droit. Il a été engagé dans plusieurs «chantiers» et de réformes gouvernementales ou d'accompagnement de dossiers et de contentieux devant la CIJ et dans le suivi des travaux de la 3e conférence des Nations unies sur le droit de la mer à New York, Genève, Caracas jusqu'à l'épilogue à Mondego Bay. A cette occasion, il a organisé avec succès à la faculté un congrès régional des représentants officiels arabes pour coordonner les positions à la 3e conférence des Nations unies sur le droit de la mer. Il a été en parallèle nommé co-agent représentant la Tunisie dans le contentieux tuniso-libyen sur la délimitation du plateau continental, coiffant une équipe de grands juristes et experts tunisiens et internationaux de grande renommée. Je l'ai côtoyé tout au long de ce parcours après avoir réalisé sous sa direction mon second mémoire de DES en science politique sur «la Tunisie et le droit de la mer». J'ai ainsi vu ses capacités et compétences au niveau international, son savoir-faire remarquable et la confiance qu'il accordait aux jeunes assistants en les faisant participer à toutes ces activités. Son œuvre constitutionnelle: de la théorie à la pratique Son contact avec le constitutionalisme s'est cristallisé dès 1971 dans son cours de droit constitutionnel de première année baptisé «La démocratie participation», ce qui était d'une grande originalité par rapport à ce qui était de coutume et codifié dans les manuels d'usage de la matière, ce qui était une gageure. Il a été ainsi un précurseur de ce qui sera retenu dans les constitutions modernes d'aujourd'hui sous la dénomination de «démocratie participative» comme modèle de gouvernance de l'Etat et de la société. Je me dois de rappeler aussi qu'il a été l'un des premiers à préparer un projet personnel d'une Constitution post-révolution dès 2011, dont le texte a été examiné avec d'autres par l'Assemblée nationale constituante, dès lors il faut bien relativiser le concept de la «feuille blanche» qui aurait été adopté par l'Assemblée. S'agissant de son investiture par le président de la République en 2022 à la tête d'une équipe de rédaction d'un projet de «constitution de la nouvelle république», la copie finale remise solennellement à temps a été pratiquement classée sans suite. Son ressentiment a été grand à l'idée que son tort a été de ne pas avoir joué le rôle d'un scribe de la république. Il ne manquera pas de décrier ce procédé et de préciser que la copie soumise au référendum n'est nullement celle de la commission qu'il a présidée. Un adepte de la méthode Horace, poète latin qui a théorisé le concept de l'utile dulci (joindre l'utile à l'agréable) En effet, toutes les activités décrites, considérées plus qu'utiles par notre Doyen, ont été conduites avec beaucoup de professionnalisme, de sérieux et d'exigence et lui ont beaucoup coûté. Toutefois, il avait un jardin secret agréable. Il était un mélomane, passionné particulièrement de la musique classique dont il était un fin connaisseur et qu'il écoutait à satiété. C'est ainsi qu'en décembre 2013, sollicité par Nadi Bochra El Khair pour donner une conférence de son choix sur l'actualité politique, il leur a proposé: «Introduction à la musique classique occidentale» à un moment où l'intérêt était porté sur le projet de la nouvelle Constitution de 2014. Qu'à cela ne tienne car on ne refuse rien au Doyen. Dans un contrepoint magistral, le Doyen troquait les articles du projet de constitution contre les partitions de Bach et de Beethoven. Il a rappelé, dans une langue française étincelante, que la rigueur d'une symphonie est le miroir exact de la discipline républicaine. Pour lui, le grand juriste est, par essence, un musicien de la règle: il cherche l'accord parfait. La suite, c'était une circulation dans l'histoire de la musique classique pure qu'il maîtrisait et une leçon de son particularisme. Les assistants nombreux étaient stupéfaits et conquis, le débat était riche avec le Doyen comme chef d'orchestre. En épilogue au vu de ces quelques souvenirs, apparaît une somme de qualités remarquables de notre illustre Doyen des doyens, qui est le qualificatif qui l'émeut le plus, et qui lui a collé jusqu'à la fin, non pas comme label formel d'une fonction mais comme attestation d'une grandeur substantielle d'un parcours fabuleux. Paix à son âme. 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